Gaspard des montagnes - Tome III
Troisième Pause ................................................................... 17
» Oui, le malheureux se croit occupé du bonheur de ses petites, alors qu’il a surtout le désir de leur montrer qu’il sait mener la barque. Il va tant vouloir se rattraper de l’héritage qu’avec ces fameuses affaires il s’enfoncera encore.
TROISIÈME PAUSE
Grange fait ses visites. – Il s’occupe de ses filles. – Pauline et son cœur. – Quand Grange se fut donné l’assurance qu’il pourvoirait à tout, il reprit goût à la société.
Son jeune cousin Jean Domaize, qui habitait maintenant chez un oncle à la Chapelle-Agnon, vint le voir et lui fit un rapport exact de ce qui s’était passé au Pont-du-Merle. Grange comprit mieux dans quel péril s’étaient trouvées ses filles. Il alla remercier Gaspard et ses frères, Benoni, le dra-gon Baptiste, d’abord.
C’était chez eux, à la Belle-Bergère, dans l’arrière-salle de l’auberge. Le dragon Baptiste passait pour un fantasque, mais quel avisé, vite au fait, devinant les gens, les clouant d’une malice ! Grange, là, en causant, se donnait des airs sûrs de soi. On le sentait persuadé qu’il suffisait de sa pré-sence pour que tout allât des quatre roues. Cela faisait tiquer le dragon, et plus encore Benoni, ce terrible, toujours entre deux vins. Gaspard les sentit sur le point d’entreprendre le cousin Grange. Mais il crut voir Anne-Marie près de la fe-
– 17 – nêtre, lui parlant des yeux, souriant, suppliant. Il regarda ses frères, appuya sur le bout de leurs bottes.
À la porte, Grange secoua longuement la tête.
— C’est un coup de canon, un vrai coup de canon !
Ce mot trouvé pour résumer ce qu’il pensait de leur malheur, il le fit servir. Il le dit à Plampougnis, il le dit à Jeu-selou, un peu gêné d’avoir à revenir là-dessus, avec ces gar-çons qui n’étaient pas de la parenté. « Mais je sais qu’avec vous rien ne s’ébruitera. » Il avait tenu à leur faire une visite en forme, lui, le monsieur des Escures, à ce menuisier et à ce leveur d’œufs.
Les gens du bourg avaient vu Grange venir trois soirs de suite avec son pantalon de nankin et son beau chapeau à poil. Cela faisait parler. Il avait à rendre visite à Valentin Verdier encore. Qu’allait-on croire ? Il guetta et s’arrangea pour rencontrer Valentin devant la Belle-Bergère.
— Ah ! monsieur, je suis en retard, je comptais aller vous exprimer ma gratitude ! Si, si, j’y tiens, mais faites-moi l’amitié d’accepter en attendant la demi-tasse et le petit verre.
De grandes manières, enfin, Valentin, franc et vrai, avec une candeur antique, prit pour de l’amitié ces amabilités de Grange. En rougissant, il demanda des nouvelles de ces dames.
— Vous leur avez sauvé la vie, mon brave. Des actions pareilles ne s’oublient pas. Si mes affaires retardent le plaisir que j’aurai d’aller vous voir, je leur en voudrai. À moins que vous ne me fassiez l’honneur de venir aux Escures…
– 18 –
« Quel excellent homme, songeait Valentin avec émo-tion, et que c’est beau, la reconnaissance ! » tandis que Grange en lui serrant la main répétait comme pour soi :
— Ah ! tout ça, un coup de canon, un vrai coup de ca-non !
Trois jours après, Valentin vint aux Escures, serré dans une redingote verte à larges boutons de métal qui bouton-nait carrément jusqu’au cou. La servante l’avait fait entrer dans la petite pièce où travaillaient Anne-Marie et Pauline. Grange arriva et ne l’y laissa pas trois minutes. Il l’emmena à l’écurie voir le bidet qu’il avait acheté à Bordeaux : une bête de dix louis, qui faisait à l’amble, montées et descentes, ses trois lieues à l’heure. Valentin aimait les chevaux, autant que Benoni qui ne pouvait aller à Clermont sans y acheter une bête. Mais Benoni, c’était Benoni, épais de charnure et d’os, avec son fouet autour du col, ses hottes graissées à la chandelle. Valentin, quel cavalier, aussi à l’aise sur son che-val que l’autre à table, devant les bouteilles ; et avec cette fi-gure ferme, ces yeux fiers, ce beau front sous des cheveux en coup du vent, quel soldat ce devait être au champ d’honneur.
Pauline, qui remontait du jardin, le retrouva dans la cour, comme le père le raccompagnait. Elle lui sourit, parut près de rougir. Valentin, qui était de teint bistré, devint cou-leur de la flamme. Il chercha un mot de courtoisie pour l’adieu, ne trouva rien.
Sitôt en selle, il lança son cheval au galop ; et il allait… « Si pourtant il y avait amitié mutuelle, sans qu’elle et moi nous osions nous l’entre-dire ? Elle a une façon de vous re-garder droit, comme pour se demander si vous êtes celui qu’elle imagine, si vous l’êtes bien… Tu deviens fou. Le beau
– 19 – parti que tu fais, avec tes cent vingt-cinq francs par an de la Légion d’honneur et tes soixante-deux francs par mois de demi-solde ! »
Mais véritablement il se sentait fou. Le plaisir des com-mencements, le sentiment de n’être plus seul, une sorte de profonde confiance, tout cela le montait. Mêlé, enlevé de tout son corps au galop de son cheval, il lui semblait qu’il aurait pu se lancer sur des carrés de baïonnettes et enfoncer n’importe quel obstacle.
Par l’entremise de M. César Chargnat, l’avoué, Grange prit à ferme deux fabriques à papier dans le faubourg de Notre-Dame-de-Layre. Il fournissait les chiffons, et payerait la façon par quintal de rames. « C’est une clef de million-naire », disait-il à Anne-Marie. Et il énumérait sur ses doigts les Ambertois qui avaient ainsi fait fortune.
Il se voyait déjà le personnage le plus riche de l’endroit, après M. Regouyat l’aîné. Avec son argent, ses relations, il viendrait bien à bout, lui, de retrouver le petit Henri. D’abord il irait en Espagne dire quatre mots à Robert.
Un homme considéré, un homme opulent, un homme puissant. Il revenait le soir, absorbé par ces pensées-là. Souf-flant dans ses joues comme un sanglier, et répondant d’un coup de tête au salut du métayer, il tenait tout le chemin.
Il retourna quelquefois au bois avec ses bûcherons. Il tournait autour des arbres, les cubait de l’œil, ne pouvait se résoudre à les laisser abattre. « Eh ! non, eh ! non, enfants. (Comme les gros bourgeois il appelait enfants tout son monde, même les vieux journaliers.) Celui-là ? Vous me dé-
– 20 – pareriez l’entrée de mon bois ! Laissons-le pour l’année pro-chaine. »
Se retournant vers ses filles, il vantait le croît que les sa-pins prenaient en cette place. Du bout du bâton, pour leur frayer un passage, il détournait les branches, appelait Pau-line s’il voyait une framboise, expliquait à Anne-Marie quel chemin il ferait ouvrir plus tard.
Pauline s’écartait un peu. Il y a des histoires folles qu’on aime bâtir dans sa tête sans les raconter à personne. On fait un petit bouquet d’œillets des bois et de bruyère. « Pourquoi Jean n’est-il pas devenu amoureux de moi ? Est-ce que je voudrais embrasser mon cousin Jean ? Et Gaspard ? (Comme Gaspard a l’air dur quand il ne sait pas qu’on le re-garde et qu’il regarde Anne-Marie ! Est-ce vrai qu’il a eu une passion pour ma sœur ?) Gaspard, non, mais un autre. Ce se-rait au pied d’un château désert. Je l’aurais vu arriver à che-val sous les branches… »
Avec la mousseline et les indiennes rapportées des Îles, Pauline s’était fait faire trois robes d’un coup par la meilleure couturière de la ville, la nièce de la Poule-Courte. Si elle sa-vait que le père allait à Clermont, elle rêvait de quelque cha-peau, de quelque écharpe. Elle se confiait à Anne-Marie : « Tu parleras au papa… » Le père un jour qu’il était dans ses bonnes, lui dit qu’elle aurait désormais pour elle, pour sa toi-lette, l’argent de la laine des moutons.
Plus qu’autrefois il s’occupait de ses filles, tâchait de les divertir, les emmenait au bourg, à la ville. Un peu parce qu’elles lui faisaient honneur. Un peu pour leur montrer que, lui étant là, elles pouvaient prendre du bon temps.
– 21 –
Anne-Marie désirait lui complaire. Elle ne voulut pour-tant pas changer sa robe-fourreau noire. « En robe rose, je ne me supporterais point. Je penserais aux gens, à leurs mi-sères : il me semblerait que je porte tous ces maux sur moi. »
Au vrai, elle n’aimait pas beaucoup la société, ces per-sonnes qui pensent à leur importance. Leurs vanités, leur cu-riosité ! Toujours quelque dame pour venir lui parler de son mari et essayer de savoir par des détours quand il revien-drait. Tous les romans qu’elles avaient fait courir…
Maintenant, on voyait beaucoup les Chargnat. M. César, dit l’Empereur, avait été parfait d’obligeance dans l’affaire des papeteries. Grange était un peu gêné vis-à-vis de lui, parce qu’il l’avait mis en rapport avec Robert jadis, et que M. César n’avait pas eu à s’en louer. Un jour d’alors, M. César le lui avait dit discrètement, et l’avait même mis en garde contre son futur gendre. Depuis, il avait eu la courtoi-sie de ne jamais revenir là-dessus.
Regardé comme le plus gros avoué d’Ambert, et proprié-taire d’une maison en pierres de taille sur le Pontel, M. Chargnat était une de ces personnes dont on aime parler dans les auberges, dans les diligences, comme faisant hon-neur à un pays. Son frère, ancien militaire, était percepteur à Saint-Amand Roche-Savine. Grange avait été flatté de les trouver si accueillants. On devenait grands cousins.
Il ne déplaisait pas à Pauline de descendre en voiture à Ambert. Tout lui semblait gai, en ville, même le soir, au baisser du soleil où de jeunes demoiselles jouaient aux grâces devant les fontaines.
– 22 –
Un dimanche, à une sortie de grand’messe – elle avait par bonheur sa robe neuve, la dentelée, et son écharpe écos-saise, – elle eut le plaisir d’être saluée par Valentin Verdier. Quand des gens du bourg se rencontrent à la ville, il leur semble soudain qu’ils sont un peu parents. Valentin avait suivi ce mouvement naïf, mais, les nouvelles demandées, il demeurait interdit. Il voyait à Pauline un tel éclat de fraî-cheur et de vivacité, qu’il n’entendait pas ce que disait Mme Anne-Marie et ne savait plus lui-même ce qu’il avait commencé à dire.
— Vous regardez ces roses. Oui, nous en avons encore aux Escures.
C’était un bouquet que Pauline portait épinglé sur sa robe. Sa joue avait pris plus de mine encore. Comme cela passait en lumière, en couleur de vie, le satin même de l’églantine.
— Quand vous êtes là, on ne regarde plus les roses.
Il le dit sans presque s’en aviser, dans la simplicité de son cœur. Ensuite, empêtré, il salua, prit congé, s’enfonça dans la foule où il venait d’apercevoir Gaspard.
Pauline se sentait mécontente. Le long de la route, à la montée que le cheval fit au pas, elle pensa sans cesse à ces deux minutes, aux airs de visage qu’avait eus Valentin, à une nuance de surprise, vue dans ses yeux, d’impatience peut-être, après le compliment sur les roses. Quelle idée se faire de tout cela ?
Le cheval trottait à présent. Le roulement de la voiture, par bonheur, empêchait de causer. Une rangée de noisetiers derrière une pauvre ferme lui rappela ces moments chez le rebouteur, où l’on avait ramené Valentin blessé, au soir du
– 23 –