Gaspard des montagnes - Tome III

Henri Pourrat · Chapitre 7 sur 43

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Gaspard des montagnes - Tome III

Deuxième Veillée ............................................................. 46

DEUXIÈME VEILLÉE

 

 

PREMIÈRE PAUSE

 

M. César fait parler de lui. – Anne-Marie reçoit une lettre. – La farce du mardi-gras. – Il ne fit pas bon vivre, dès le mois de janvier. Ceux qui avaient du grain de cet antan le resser-raient dans leur grenier, comptant que les prix monteraient encore. On n’était pas au large, et il ne fallait pas le trouver vilain, c’était la même chose pour tous.

L’hospice d’Ambert disposait de trois sous par jour et par tête pour nourrir son monde. Les gens aisés n’aidaient guère. L’aumônier, le Père Gaschon, avait seulement obtenu des propriétaires qu’ils laissassent aux pauvres la liberté de planter des pommes de terre dans celles de leurs terres qu’ils ne cultivaient pas. Cela soulageait un tout petit peu.

Ces temps de cherté, quels temps calamiteux ! Le pain était à sept sous, plus cher que la viande. On mangeait du pain d’orge aussi noir que du vieux cuir. Les familles d’ouvriers achetaient un chevreau – vingt sous – ou une tête de vache – dix-huit sous – et en tiraient leur vie toute une semaine.

Les gens ne parlaient que de cela sur le pas des portes. Il se chuchotait que M. César avait ses greniers pleins de blé. Il ne l’ignorait pas. Mlle Elmire recevait ses pauvres à la cui-sine et savait par eux tout ce qui se disait au lavoir, toutes les nouvelles qui passaient au ruisseau.

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M. César traversait la rue, un samedi. Martin, Gaspard, le Guillaume de Montfanon, un ou deux autres, étaient là. À leur air, il devina qu’ils mettaient le propos sur lui. Alors, en passant :

— Eh bien, Martin, le grain monte encore ? Les meu-niers vont prendre leur volée.

— Ah ! monsieur César, les meuniers sont comme les corbeaux : pour voler il leur faut toutes leurs plumes. Aux avoués, il leur suffit d’une, vous le savez bien.

Si tu m’as cherché, tu m’as trouvé. Chez le barbier, il s’en dit bien d’autres. Et surtout sur l’Elmire. On ne la voyait pas rire de loin comme ses frères, elle n’avait pas cette mine heureuse, ces joues florissantes, cet œil pointu qui guette de coin le moment de lancer quelque trait de plaisanterie ; mais une grande bouche à casser des noix, et le teint comme une eau trouble. Cela faisait qu’on prétendait lui avoir entendu dire : « Si j’étais la mère des pommes de terre, il n’y en au-rait pas tant ! C’est trop bon pour les paysans ! »

On assura que les rouliers avaient amené des quintaux de blé de Marsac ; et l’on avait déchargé les sacs de nuit, chez M. César. « Il a fallu étayer le hangar de la cour qui pliait… »

Grange – il venait d’entrer – soutint qu’on n’avait mis d’étais au hangar que pour la vermoulure. Martin, qui parlait à tue-tête, selon l’habitude des meuniers, s’amusa à le pous-ser en donnant des précisions sur les achats et les charrois. Tout congestionné, Grange finit par marmonner quelque chose sur l’envie qui s’attache à tous ceux qu’on voit réussir, et, tambourinant des doigts sa tabatière, il se jeta dans le si-lence.

 

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Gaspard le démêlait. Si Grange parlait pour M. César, c’était qu’il avait fait lui-même, en cachette d’Anne-Marie, quelques achats à Maringues. Ce qu’il avait perdu sur le pa-pier, il essayait de le retrouver sur le grain. L’argent fait dan-ser le monde.

 

Ce dut être vers la fin de février. Le propre jour du mar-di gras. Sur le soir, le Nanne remit à Anne-Marie un bout de papier qu’il avait trouvé sous la porte de derrière, celle qui répondait à la montagne. Ce papier était resté là peut-être plus d’un mois, mouillé par la neige, collé à la pierre du seuil ; ce n’était plus qu’une dentelle portant des mots d’écrit à moitié effacés.

Le père se trouvait à Ambert, dînant chez ses amis. Anne-Marie, puis Pauline, prenant, reprenant cette espèce de lettre, l’étalaient sur un coin de table, sans trop oser la lisser, et s’y usaient les yeux ; à la lumière du quinquet, puis de deux flambeaux.

Il semblait qu’une personne sans lettres eût essayé d’écrire qu’ayant aidé le petit à se sauver, elle voulait encore aider sa mère à le reprendre. On le trouverait chez un nom-mé Chassaigne, l’avare…

Était-ce seulement cela ? Quant au reste, mordez-y.

Vite une mante et vite à la Belle-Bergère. Sur la route, tout en fièvre, elles cherchaient dans leurs dernières jour-nées ce qui pourrait se rapporter au papier et y ajouter un peu.

— Que je voie.

 

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Gaspard tournait, retournait la feuille, restait longtemps dessus.

— Le papier est bon âne : ce qu’on lui met sur le dos, il le porte.

Anne-Marie le regardait avec une envie de pleurer qui faisait trembler sa bouche. En venant, elle avait de si grands mouvements d’espoir ! Il y avait un nommé Chassaigne dans le bourg, un sabotier ; et il pouvait passer pour avare. On ra-contait que, sa première femme étant à la mort, elle lui avait fait signe d’approcher : « J’ai caché de l’argent dans le mur… » Là-dessus elle avait rendu l’âme. Il avait cherché, cherché, et ma foi, enragé à la fin, il avait démoli le bâti-ment. Pour trouver trente-trois francs entre deux pierres de la muraille.

Ce Chassaigne demeurait à soixante pas d’ici. Si pour-tant le petit Henri était retenu dans sa maison ! Et voici que Gaspard ne voulait pas ajouter foi à la lettre.

— Chez Chassaigne ? Allons ! Dans une maison neuve et sans cache ? Du reste, tu lis Chassaigne… Et là ? Si c’est : « dans les bois », et non « dans le bourg » ?

On sentait qu’il se mettait en garde contre ce papier. « On veut s’amuser à la tourmenter ou à la faire tomber dans un piège. Ce Chassaigne est un vieux cuir, un malgracieux. Il paraît qu’il bat sa nouvelle femme et que le garde y est allé un jour. Chassaigne a empoigné un tison : « Rien à voir chez moi. Sors ou je te marque ! » Est-ce pour ça qu’on nous adresse à lui ? »

Gaspard, l’esprit un peu inquiet, voulut ramener lui-même ses cousines aux Escures. Assis sur le brancard du cabriolet, il voyait Anne-Marie regarder devant soi ce pays

– 49 – dans la nuit : les sapins, les pacages. Elle roulait toujours les mêmes pensées, de l’espoir à l’abattement. Il y avait peut-être par là un homme qui avait pitié du malheur de son petit garçon. Où le joindre ? Cette impuissance à deux pas d’un si grand bonheur la mettait dans un état terrible. Gaspard de-vinait tout cela et n’aimait pas cette histoire de lettre.

— Promets-moi que tu iras chez Chassaigne, dit-elle en descendant, au portail, que tu fouilleras tout.

— Tu n’es pas folle, non ?

— Ah ! tu trouveras bien un moyen.

Aller parler raison après cela.

 

Il rentra à fond de train – avec lui, il fallait que tout rou-lât.

C’était donc le soir du mardi-gras : autour du chaleil, les gens de la campagne finissaient les deux bouteilles de vin et le pain double qu’ils avaient achetés, si pauvre que fût la maison, pour marquer le carnaval.

« Si nous profitions de la fête ? » En passant, il appelle Plampougnis, Jeuselou, et, sitôt rentré, ses deux frères. Il ne fallut que trois mots pour leur dire son idée.

— Qui mettrons-nous dans la hotte ?

— Hé ! le bossu Gervais. Va le chercher, Plampougnis.

Le bossu les trouva dans l’écurie, derrière les charrettes. Il ne les reconnaissait pas d’abord, à la lueur d’un falot posé par terre, qui faisait luire les croupes des chevaux. Gaspard,

– 50 – avec les habits de rase blanche de Jeuselou, s’était déguisé en meunier ; Jeuselou, Benoni et le Baptiste, en Turcs ou en rois mages.

— Veux-tu venir décrocher quelques saucissons ?

L’autre cligna de l’œil, jeta son chapeau dans un coin.

— Tu as apporté tes ciseaux ? Ça va.

On fit de Plampougnis un vigneron, en lui bouclant une hotte sur le dos ; enfin, on installa dans la hotte le bossu barbouillé de suie et orné d’une paire de cornes de bouc.

La bise traînait ses lames de giboulées de montagne en montagne. Le grésil fusillait les vitres. Personne sur la route, personne dans les rues.

Chez le Beccabeu, faisait la veillée une troupe de femmes et de filles. La porte s’ouvre comme enfoncée par le vent. Ces masques qui glapissaient des rou-rou-rou fondent sur elles. Les voilà la tête sous le tablier, riant, criant, toutes en tas. Ils se contentèrent de les envelopper de grands tours de bras, et dans la minute ils purent ressortir.

De là on passa chez Treize-Langues. Tandis que les masques faisaient le sabbat, courant sur les gens et renver-sant les chaises, Plampougnis s’arrêtait sous la poutre aux saucissons. Le bossu se dressait, coupait la ficelle, se renfon-çait dans la hotte.

On eut aussi beau jeu chez Coq-Rouge et chez Graisse-Blanche. Les plafonds étaient bas, les lumignons n’éclairaient guère. Si quelqu’un approchait, Gaspard, qui s’était muni d’un saladier de farine, lui en envoyait une poi-gnée dans les yeux.

 

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Avant d’entrer chez Chassaigne, ils regardèrent par la vitre : au coin de la cheminée la ménagère pilait dans un chaudron les pommes de terre de ses porcs. Éclairé par une chandelle, Chassaigne creusait un sabot sur son banc de sa-botier.

Ils claquent la porte et se jettent là en hurlant comme des démons. Le sabotier se retourne plonge la main dans le chaudron et applique à la volée un emplâtre en pleine figure de Benoni. Comme les autres s’écartent, le bossu qui coupe la ficelle se voit à découvert. La femme, avisant ce diable cornu, pousse un cri. Il plonge en donnant une secousse au saucisson. Par malheur, c’est le liteau auquel ils pendent qui se décloue, et toute la cochonaille dégringole.

Chassaigne et sa femme, braillant des injures, se précipi-tent, les mains en avant. Le bon Plampougnis, ma foi, ne pense qu’à leur porter aide. Il se baisse. Et la hotte se vide, le bossu lui passant par-dessus la tête pour s’abattre dans le chaudron de patias.

Des hurlements, un hourvari, une confusion pis que ja-dis à Babylone.

Gaspard, d’un coup de chapeau, avait tué la chandelle. Dans le noir, le ménage se démenait au hasard ; les uns enfi-lèrent l’escalier, les autres la porte de la souillarde. Le bossu s’ébroua en chien mouillé et fila entre les jambes du vieux. Il fallut se reconnaître, rallumer, pourchasser les masques jusqu’au galetas, les pousser dehors…

— Mon pauvre homme ! C’est de la diablerie. Je compte et recompte, je trouve quatre saucissons de plus.

Pendant ce temps, les amis se rejoignaient derrière l’église.

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