Gaspard des montagnes - Tome III

Henri Pourrat · Chapitre 35 sur 43

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Gaspard des montagnes - Tome III

Cinquième Pause................................................................ 223

La Fanchon s’était glissée derrière elle et se tenait ac-croupie dans l’ombre. Mais impossible de descendre ces trois degrés et de longer jusqu’au coin la muraille que leur feu éclairait toujours.

Les moments passaient. Le chasseur pouvait revenir à toute minute. Et si l’autre, là, le dormeur, se levait soudain en criant ? S’il était attaqué de peur, de regret ? Pauline ne vivait pas. Se dresser, prendre sa course, comme un chien fou ? Elle se voyait arrêtée par les buissons, dans la nuit, et ces brutes arrivant sur elle. Une transe pesante la clouait.

Un des deux hommes se retourna, ramassa entre ses mains ce qui restait de bourrée, le jeta au feu. Les flammes repartirent, mais deux minutes après la dernière se détacha, mourut en l’air. Ils ne se décidaient pas à aller faire du bois mort. De leurs sabots fumants ils poussèrent seulement les braises en un monceau. L’ombre vint, encore rougeoyante. Mais Fanchon ne marchanda plus. Elle poussa lentement Pauline, et, en tâchant de rester masquée par elle, glissa le long de la façade. Pauline compta jusqu’à cinquante. Puis, courbée comme si elle cherchait quelque chose, en quatre pas, elle gagna le coin.

 

CINQUIÈME PAUSE

 

La nuit dans les bois. – La robe blanche. – La nuit n’était pas très noire ; mais parfois elles glissaient sur la bourbe au-tour d’une eau dormante, tombaient sur les genoux. Elles es-sayaient de tenir leur chemin droit vers le couchant ; et sans cesse quelque fondis ou quelque fourré les contraignait à un détour. Les sentiers se perdaient dans la mousse. Ce renfle-

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On entendit les jappements d’un renard en chasse. Un chuintement d’eau ou de vent, on ne savait, venait de très loin dans la montagne. Et par là-dessous un monde de bruits étranges ; peut-être des cris et un brouhaha, comme si les hommes, là-bas, s’avisaient de leur fuite.

Pauline boitait. Ses souliers plats, l’eau les avait détrem-pés, ils ne tenaient presque plus. Elle dut s’asseoir sur un arbre renversé qui portait des masses de terre entre ses ra-cines.

— Regardez ! Il y a un sort sur nous.

Fanchon montrait, près d’un bouleau, un sapin fait comme un chandelier à trois branches.

— Je l’avais remarqué voilà plus d’une heure. Nous n’avons fait que tourner en rond.

La lassitude, le découragement perdaient Pauline. Sou-dain, un coup électrique la dressa. À deux cents pas – peut-être, on ne pouvait savoir, dans cette nuit, – des hohoho ! partaient, comme s’en lancent les bergers d’une montagne à l’autre. De loin, y répondaient des cris pareils. Un des hommes venait de trouver le chapeau ou la limousine.

 

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Elles hésitèrent, écoutèrent, rapprochées, et d’un même mouvement se mirent à courir.

L’idée d’être reprise par eux lançait Pauline comme une folle. Elle laissa un de ses souliers entre deux pierres sans s’en apercevoir. Tête basse sous les branches, s’abritant la figure d’un bras quand les rames les fouettaient, bronchant, trébuchant, se rattrapant à un arbre, elles couraient et cou-raient. Leur cœur tapait ; bientôt le souffle leur manqua. À ce moment, elles virent la lisière et elles la gagnèrent d’un ef-fort sauvage.

 

Devant elles, la rampe s’élevait, une lande tachetée de roches pâles et de sombres genièvres que le vent avait rabat-tus en mottes. De cette crête, elles verraient peut-être une maison.

Là, il fallait marcher sur la bruyère et les cailloux. Pau-line avait entortillé son écharpe autour de son pied. Elle tâ-chait d’aller encore, mais se sentait à bout de forces. La crête sur le ciel paraissait toujours aussi loin. Pauline se lais-sa tomber devant un bouquet de genièvres. Fanchon regarda les étoiles et dit que l’aube devait être proche.

Les cris de tantôt reprirent, brusquement, jetés avec plus de force. L’homme alluma quelque torche en manière de signal, et agita la flamme à la lisière.

— La vése ! La vése !

— Comment peut-il me voir ? Je ne le verrais pas, moi, sans la torche.

 

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Pauline était si épuisée qu’elle ne se décidait pas à re-partir.

— C’est votre robe blanche. Ah ! si vous pouviez courir encore, nous leur échapperions !

Alors Pauline reprit la montée. Des cris les suivaient, les relançaient, des cris comme des poussées de rire, qui la reje-taient en avant pour cinquante pas… Fanchon tentait de l’entraîner en la soulevant à demi ; mais les cris gagnaient toujours. La crête était loin sous les étoiles, au bout de cette bruyère déserte. Avant le matin, avant les maisons, ces hommes les auraient rattrapées.

— Donne-moi le couteau et sauve-toi… Fanchon, donne-moi ce couteau !

Fanchon ne répondit pas. Mais, la traînant, la portant elle l’amena derrière une grosse roche où toutes deux se blottirent.

Les hommes poussaient un grand cri de dérision. Ils étaient cinq. Ils s’égaillèrent pour les prendre comme au fi-let, et montèrent avec moins de hâte. Le ciel commençait de blanchir. Fanchon leva la tête pour les observer, retrouva le chasseur à sa toque de fourrure. Elle reconnaissait vague-ment les deux paysans, le grand maigre, et près de lui quelqu’un qui devait être un bourgeois, un monsieur.

Ils arrivaient sans plus crier. Tout d’un coup, ils se jetè-rent tous du même côté, en hurlant, à la poursuite de la robe blanche. Elle venait de partir en flèche de derrière la roche, et, au lieu de remonter vers la crête, elle filait à flanc de pente.

 

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Elle semblait aller par bonds de pierre en pierre, sans se soucier de cette troupe qui galopait lourdement et qui s’égrenait. Il y avait quelque chose de fou dans cette lancée, cette façon de se rejeter hors de portée de l’un, puis de l’autre, comme si une idée l’emportait, par delà toute crainte.

Malgré le chasseur qui se trouvait le plus à main gauche, elle parut vouloir tourner de ce côté et s’échapper vers le bois. Il prit aussitôt de biais, à corps perdu, pour lui couper le chemin. Dans la minute, il en fut proche à la toucher. Il courait le bras en avant et il lui érafla l’épaule. Elle se déga-gea, d’un écart. Mais comme elle allait être atteinte de nou-veau, elle se retourna, se jeta sur lui. Ce fut si subit qu’on vit mal le choc. Il y eut un cri à faire transir, un vrai cri d’assassiné : le hurlement désespéré de l’horreur à la face de la mort. L’homme, qu’un furieux coup de couteau dans le flanc avait porté à terre, se plia en deux, mordit du talon dans l’herbe, se roidit, pour se laisser aussitôt aller comme une chose qui n’a plus vie.

Les autres ne perdirent pas leur temps à tenter de le faire revenir. L’air tremblait et poussait de dans le bois une lueur rouge. Au hurlement, deux coups de fusil venaient de répondre. Le mort en un tournemain eut ses poches vidées. Et la troupe s’envola, se défilant du côté de la lisière.

— Pauline ! Pauline !

Valentin et Gaspard l’appelaient à grands cris. Ils sor-taient du bois, trop tard pour voir les chenapans, assez à temps pour voir la robe blanche en fuite par la lande. Ils l’appelaient en vain. La même idée les saisit tous deux, qui les fit suer d’angoisse : celle de la folie, d’une démence qui l’enlevait maintenant à soi-même.

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