Gaspard des montagnes - Tome III
Deuxième Pause ................................................................... 11
Enfin il s’enleva pesamment, les mains aux genoux, fit deux pas, s’arrêta devant Anne-Marie comme pour lui de-mander pardon. Il alla à la fenêtre, l’ouvrit, respira un mo-ment cette fraîcheur d’automne et ce parfum de pommes qui venait, puis il prit la porte.
Il tournait du côté des étangs ; Anne-Marie voulut le joindre. Elle eut peur que sa présence ne rappelât trop au père le malheur de ce mariage. Elle lui envoya Pauline.
— Non, ma petite, je vais dans mes bois. Laisse-moi seul. Vois, seul avec moi, je me sens déjà de trop.
DEUXIÈME PAUSE
Débats en famille. – Le temps des deux sœurs. – Le do-maine des Escures. – Ce que Grange résout. – Il y eut huit jours où Grange ne se montra guère hors des Escures. Depuis qu’il savait, il avait besoin de tout revoir : ses filles, le domaine, le passé, tout. C’était comme si cela devait maintenant lui pa-raître autre qu’il ne l’avait eu en idée. Il quittait son fauteuil sans raison, allait, venait, tournait, soufflait. Lorsque le cadet Redon et M. Regouyat l’aîné se présentèrent pour le visiter, il s’échappa, fila dans ses bois. Il s’enfermait avec Anne-
– 11 –
Marie et Gaspard pour tout leur faire raconter une fois de plus. Mais pourquoi n’avaient-ils pas fait ceci et ceci ?
Gaspard se borna à lui dire un soir :
— Que voulez-vous, je ne suis pas infaillible. Vous de-vez bien savoir que personne ne l’est.
Anne-Marie, désirait que Gaspard l’aidât à convaincre le père. Dénoncer Robert, ç’aurait été déshonorer l’enfant, qu’on retrouverait un jour. Elle s’y opposait absolument. Alors qu’il était d’un sentiment contraire, Gaspard finit par faire siens les désirs de sa cousine.
Grange tournait comme une brebis lourde. Il aurait vou-lu à la fois tout cacher aux gens et tout déclarer aux juges. Ce qu’il voulait, il ne le savait pas.
Mais laisser aller ces trois cent vingt mille francs ! Quand on a vu ses père et mère vivre de privations et qu’on a regardé de toujours la liberté de ne plus se priver comme le paradis même, c’est dur de renoncer à de pareils moyens.
Gaspard s’attendait à ce que Grange se montât sur la mort de son frère Jérôme, car enfin les autres l’avaient fait empoisonner dès qu’ils avaient eu la contre-lettre, c’était bien clair. Grange pensa plutôt à se mettre en colère contre le mort. Jérôme avait bien besoin de lâcher ces traites de complaisance, toute cette cavalerie ! Un joli commerce ! Avec plus de rectitude dans ses affaires, il ne leur aurait pas procuré tant de traverses et de malheurs.
Après l’assassinat de M. Fualdès, la loi proscrivit d’ailleurs ces contre-lettres. Mais prendre une colère contre un défunt !
– 12 –
Et finalement, qu’allait-il résoudre ? Venait un temps d’ennuis, d’embarras, de tourments, auquel Anne-Marie n’osait penser les soirs.
Ces derniers mois avaient été tout unis, sans rien qui marquât. Gaspard disait que le meilleur était de patienter : on arriverait un jour à surprendre quelque nouvelle de l’enfant.
À six heures, en août, quand le soleil est rose et que le bruit d’un char sur les pierres arrive de loin dans la cam-pagne, il traîne un grand parfum de paille tiède et de ces herbes poussiéreuses qui sentent l’âcre au bord des chaumes. Alors, on descend au jardin arroser les planches de laitues. Du parapet, on voit les vaches rentrer dans les vil-lages, tandis que s’étend lointainement la paix des prairies rases, entre les collines de fougères où les sorbiers commen-cent de rougir. Comme tout est tranquille ! Et quelle est cette douceur sans nom qui revient nous toucher le cœur ? « Mon Dieu, vous n’avez pas voulu que j’eusse un mari, un compa-gnon de ma vie, et vous m’avez si tôt retiré mon petit gar-çon. Je n’ai rien à quoi me prendre, ni personne. Personne à qui j’aie le droit de songer, puisque je suis liée par le sacre-ment et que mon mari est indigne. Vous savez que j’aime Pauline et mon père ; mais ont-ils seulement besoin de moi ? »
Puis elle s’en voulait comme d’un péché de ces pensers. « Crois-tu n’avoir pas assez d’ouvrage, toi qui as charge du domaine ? Dieu t’a mise là, et c’est à toi de veiller au pain de tout ton monde. »
– 13 –
Elle appelait Pauline. Les fèves à cueillir, le séneçon et l’herbe de lait à arracher pour les lapins. C’est bon, le travail en plein air, devant la grande vue. Sa fatigue même allège le cœur. On regarde les derniers rayons sur les chaumes peints d’or rouge, les métairies qui fument derrière les panaches d’arbres, le bleu d’un sommet désert sous son secret de tranquillité, et l’on a envie de chanter un cantique.
Pauline, un couteau rouillé à la main, travaillait age-nouillée entre deux carreaux de légumes. Elle était l’enjouement même, amusée d’un rien, prenant parfois des fous rires à en perdre le souffle. Peut-être un peu coquette chaque printemps, pour avoir plus joli teint, elle prenait bien le soin de se faire des soupes aux fines herbes. Et roma-nesque, aimant se promener sous la pluie et monter au gre-nier pour contempler l’orage. Elle avait pourtant à s’occuper des fleurs, des abeilles, de la basse-cour. M. le curé l’avait chargée d’entretenir une des chapelles de l’église. Quand l’eau manquait, elle remplissait très bien les vases d’eau bé-nite. « Est-ce que c’est un péché ? Pour que la Sainte-Vierge ait des roses fraîches ! » Si enfant, mais avec une grâce et je ne sais quoi de vrai qui gagnait tous les cœurs.
Il fallait la voir au jardin, rose et vive, des gouttes de ro-sée lui perlant jusque sur le nez. Elle se relevait, riait, soupi-rait, essuyait d’un revers de main ses yeux bordés de grandes soies qui battaient. Et ses boucles roulaient sur ses joues.
Anne-Marie alors pensait à l’avenir, aux partis qui se présenteraient, se demandant si Pauline avait déjà des idées à elle là-dessus.
– 14 –
C’était ordinairement sur le soir qu’on voyait Gaspard. Anne-Marie n’avait qu’à lui conter ce qui l’embarrassait, il disait comment tout débrouiller, régler et garantir.
Elle aurait pu laisser tout aller, au milieu de ses peines. Mais devant son cousin, elle en aurait eu honte. Il voulait trop qu’elle prît la bonne marche du domaine à cœur.
Gaspard avait mis les Escures sur un tel pied que tout y était ménagé à la perfection. On pouvait y vivre sans avoir rien à demander au dehors, ni en grains, ni en huile, ni en lé-gumes, ni en fruits, ni en pitance, ni en viandes. L’allée de sorbiers attirait les grives, le bois les lièvres. Les étangs avaient été réempoissonnés et fournissaient de grenouilles, de tanches et de carpes pour les jours maigres. On y jeta même deux troncs de chêne qui bruniraient sous l’eau, et qui donneraient dans trente ans un bois à faire des meubles aus-si beau que le palissandre.
Pour ne parler que du jardin, les parterres étaient si bien combinés qu’il y avait toujours des fleurs pour les abeilles et les vingt-huit herbes qu’il faut pour fabriquer l’eau d’arquebuse. Toutes les espèces d’arbres étaient si bien choisies, si variées, qu’on avait longtemps des prunes et longtemps des cerises. Et les espaliers ! Dès la fin d’août on commençait de cueillir, et il n’y avait qu’à suivre, les poiriers étant rangés par ordre depuis la poire blanquette et le bon chrétien d’été, jusqu’à la louise-bonne et le bon chrétien d’hiver. On entendait l’art des greffes de façon à avoir des fruits par ordre de maturité dans le fruitier jusqu’à la saison nouvelle.
Ah ! c’était arrangé. Afin d’épargner le moindre embar-ras à sa cousine, Gaspard avait tout prévu. Les plans étaient à jour et les terriers si bien tenus que, par la suite, quand un
– 15 – voisin voulut élever une contestation, il se trouva immédia-tement de quoi établir les droits sans chicane possible.
C’était à Gaspard qu’on recourait pour tout. Il vint donc parler à Grange huit soirs de suite, tête à tête dans le cabinet des registres. Il fallut des heures de rabâchage et des tor-rents de paroles pour faire entrer dans la tête de Grange trois idées : que s’il dénonçait Robert, il se déconsidérerait lui-même ; que le procès sur la succession lui coûterait gros ; qu’il le perdrait certainement, n’ayant aucune pièce pour le soutenir. Grange l’admettait presque, mais ces trois cent vingt mille francs qui se perdaient ! En sortant de ces séances, à la nuit, dans l’allée, Gaspard rencontrait Anne-Marie. Il lui expliquait alors ce qu’elle aurait à dire au père le lendemain.
Enfin, un soir, Grange déclara qu’il avait pris son parti : il ne dirait rien à la justice.
— Je me suis avisé d’une chose que tu ne vois pas. Si je fais savoir la vérité sur la succession, j’ébranle mon crédit, et je ruine d’avance les affaires que je compte entreprendre.
Non, Gaspard n’avait pas vu cela il le lui avait fait souf-fler par Anne-Marie, pour que Grange crût l’avoir trouvé lui-même.
En s’en allant, sous le bois des Fourches, il y repensait et haussait les épaules.
« Ce pauvre Grange ! Il ne devrait songer qu’à sa fille et se reprocher ce mariage jusqu’au sang. Ah ! bien oui ! il est seulement vexé d’avoir manqué ses mesures. Et il croit ai-
– 16 – mer Anne-Marie. Qu’ils sont malades ceux qui ne se con-naissent pas ! On porte Dieu à des gens qui ne sont pas si malades.