Gaspard des montagnes - Tome III
Troisième Pause ................................................................. 251
Un moment après le baudet vient à braire. À cette voix venue des airs, les gens renversent la tête, l’aperçoivent, s’écrient. On accourt comme au feu. La Poule-Courte paraît à ce bruit et en fait bientôt autant que tout le peuple en-semble.
— Ça va, dit Gaspard, partons sans elle, puisqu’elle ne saurait partir sans son âne. Dépêchons, nous rattraperons le Barthaut.
TROISIÈME PAUSE
La route de la montagne. – Halte au clair de lune. – Le le-ver de soleil à Pierre-sur-Haute. – Ils se mirent en route, Gas-pard neuvième, par la Vernadelle et Valeyre. Des vallons de boutons d’or et de cerisiers, jolis de tout en tout. Partout l’eau sourdait, courait et tournait, glissant entre les vergnes liés de chèvrefeuille et s’abattant sur la petite roue qui tour-nait follement au flanc de la fabrique. Un tapage de bois, un goût d’antiquaille – ces cadrans solaires, ces lucarnes sculp-tées – un brun chaud à l’œil, des séchoirs de planches au-dessus des bouquets de frênes : tout un air étrange. Dans les jardins en escaliers, les abeilles revolaient vers leurs paniers de paille, parmi les capucines. L’un, l’autre reconnaissait Gaspard et criait quelques mots sur ce beau temps parti pour durer.
C’était la Saint-Jean ! La vallée de Laga n’était qu’un vaisseau de verdures fines, aux creux de ses feuillages.
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Passé Mignaval, ils prirent par Jarroux et Jarrix. Cela sentait déjà la montagne. On voyait des hangars de fagots et d’écorces, des bacs moussus faits d’un tronc d’arbre ; l’aimez-moi mêlé à la dentelle neuve de la fougère foisonnait autour des gerbes d’eau rejaillissantes. Gaspard leur montra la fontaine dont les eaux rendent fou. Mais c’est d’une folie plaisante, et le Dragon y voulut boire. Mariette lui donna de l’eau dans le creux de sa paume, et Lucie dut en faire autant à son aimable.
L’eau bue, comme il n’en fallait pas perdre une goutte, ils baisèrent la main. Les linottes, dans le gros vieux frêne qui ombrage la source, n’y virent aucun mal. Ces demoi-selles trouvèrent cela d’une hardiesse à ne pas le souffrir. Il y eut des menaces. Gaspard regarda le manège de son œil net, un peu sauvage, et reprit le sentier. Les amourettes, c’est bête, si ce n’est pas autre chose. Vous le voulez ? Entrez-y alors, entrez dans le mariage, mais ce sera pour n’en plus sortir.
Ils entrèrent simplement dans le bois des Besaces, où font noir d’énormes sapins, tombant parfois de vieillesse ou arrachés par les orages. Trois arbres enchevêtrés ressem-blaient à des araignées, avec leurs bras cassés chargés de quenouillées grises. Et l’on eût pris pour des rochers cer-taines souches étouffées de mousse et de fleurettes.
Ah ! qu’il y a haut ! Une dure montée par ce sentier de terre et d’éclats de pierre qui tenait plus d’une crevasse que d’un chemin. Le Dragon cherchait des framboises pour ra-fraîchir les demoiselles ; il ne trouva qu’un bouquet d’airelles. Mariette seule en voulut, sans crainte de se bar-bouiller les lèvres.
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Après le Pas-de-la-Mule et les bois de l’Hôtesse, ils dé-bouchèrent dans les pâturages.
Sur plus de dix lieues, jusqu’à Noirétable, ce pays s’étend, sans une terre, sans une maison. Un aspect de si-lence. Rien que des croupes ni vertes ni rousses, brunes de bruyère par places, où le pas des vaches a tracé des chemins d’herbe rase ; rien que les lourdes ondes de ces bourrelets et de ces combes, avec leurs bastions d’énormes granits usés s’épaulant en cavernes ; et dans les fonds, tournés vers le midi, parfois un rang de pauvres cabanes.
On se sent si léger, si dispos de son corps, qu’on irait tant qu’ils seraient longs dans ces déserts en terrasse au-dessus des pays. De toute la poitrine on y prend la santé, la pureté de l’air. Et l’on ne peut s’empêcher d’y cueillir ces fleurs les plus proches des étoiles : la gentiane dorée, l’aconit couleur de l’orage, l’euphorbe, l’orpin, l’arnica, le lys-martagon aux clochettes roses. Cela faisait vite une gerbe, que Valentin apportait couchée sur son bras. L’heure était encore claire. Les nuits de la Saint-Jean ne sont qu’un long crépuscule où du couchant au levant une pâleur tourne sur le bord du ciel. Pauline et Lucie, se tenant par la taille, étaient assises sur le Grand-Blanc. Mariette allait, s’arrêtait pour déterrer et gratter de son petit couteau des racines de réglisse. On montait et l’on descendait par sept ou huit mon-tagnes basses. Mais, sur ces empans d’airelles et de gazon, ils auraient marché toute la nuit, comme s’ils allaient au-devant d’ils ne savaient encore quel royaume du matin.
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— Nous approchons de la Fouont-que-Parce. Nous y souperons, et il ne faudra qu’une heure pour être à Pierre-sur-Haute.
Cette fontaine est creusée comme une jatte. L’eau vient d’un peu plus haut. Elle sort en sautelant et bouillant, si gla-cée que Gaspard obligea les jeunes filles à y plonger les mains un moment avant de boire.
Ils soupèrent, assis en rond sur les pieds-de-chat, les pensées, d’autres fleurs dont ils ignoraient le nom, peut-être la fleur du baume ou bien la fleur qui chante. On se sentait le cœur parti, donné aux brises, comme si l’on avait passé dans la planète où tout roule sous l’étoile de l’amitié.
Soudain la lune se leva, derrière une roche. Elle poussait et grossissait, toute d’une lueur nue, sortant de derrière l’épaule de la pierre, ainsi que quelqu’un qui serait venu les voir. On ne pouvait cesser de tenir les yeux sur elle. La soli-tude, la compagnie de cette lune, éclatante comme une grande patène d’or inexplicable, cette paix de lumière et le silence de la nuit, tout cela donnait le désir de pleurer dou-cement.
Il faisait tiède. Un peu de vent passait, avec l’odeur mê-lée des herbes de senteur. Et Lucie commença de chanter à mi-voix. C’était une chanson de bergère :
Un soir, un soir, tout en me promenant,
Sur les pâturages,
Parmi les monts, j’ai rencontré
Une rare beauté.
Grand Dieu, qu’elle est aima-a-able !…
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Ses amies s’étaient prises à la suivre en son chant. Leurs voix montaient selon le vieil air amoureux et solennel :
— Oh ! non, oh ! non, ne vous en moquez pas,
Ma charmante belle,
Car vos beaux yeux et votre ardeur
M’ont tant ravi le cœur,
Cent fois la plus aima-a-able,
Que je suis votre serviteur
Pour faire votre bonheur.
— Mais mon bonheur n’est que parmi ces monts,
Sur les pâturages,
Tout en gardant mes agneaux blancs,
Où les oiseaux des champs
Chantent quelques rama-a-ages.
— Ils ont chanté mille bonheurs
À ton aimable cœur.
L’air lentement se formait, s’étendait en basse note, se relevait comme fait l’arbre qui a ployé au vent. Entre l’herbe et les étoiles, cette histoire d’un ancien amour revenait prendre vie et voix.
— Adieu, adieu, à tous mes agneaux blancs,
Et à ma montagne !
Il faut donc quitter les champs
Et suivre les grands rangs,
Complaire à la noblé-é-esse.
Puisque Dieu l’a destiné,
Allons nous marier !
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La lune donnait en plein. Les quatre jeunes filles se te-nant par la main chantaient. Et cela aurait fait attendre les anges de retourner en paradis.
Gaspard comptait les conduire à un buron où dormir dans la fenière. Mais le foin de la montagne est de si forte odeur qu’il entête. Il faudrait d’ailleurs bientôt repartir, afin d’être au sommet pour le lever du soleil. (Le matin de la Saint-Jean, le soleil danse à sa sortie, comme s’il balançait à pousser encore vers le nord, du côté de nuit, ou bien à reve-nir déjà vers le midi, le côté de jour.) Alors, comme la nuit était avancée, ils préférèrent se reposer là même.
Le moment venu, Gaspard entraîna la caravane. Bientôt Pierre-sur-Haute leur apparut comme une masse de rochers détachés et de gazon, levée contre le ciel. Il y eut à gravir une côte malaisée, où chacune accepta la main de son ami.
C’était la roche nue, une sorte de banc où ils s’assirent, les jambes pendantes. Ils avaient au-dessous d’eux tant de pays que les jeunes filles n’en pouvaient revenir. Elles s’émerveillaient d’être là plus haut que le puy de Dôme, qui paraît si haut dans la nue. Le Dragon nommait par leurs noms les puys à la file, montrait les monts Dore, le Cantal. Elles se retournaient, ne se lassant point de considérer ces espaces : et de ce côté le Forez montueux, ses bourgs, ses châteaux, ses étangs ; les montagnes des Cévennes et celles du Dauphiné ; et dans ces reculées, comme une traînée de sel, les grandes Alpes.
— Regardez !
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De leur dentelure montait une chose sombre que Benoni compara au fond d’un chaudron. Le soleil en sortit en palet de fer rouge. On aurait dit d’une éclipse. Depuis un grand moment, jusque dans les hauteurs, l’air s’était teinté de rose ; mais un rose si pur, d’une pureté si vive, si matinale, si fraîche… Au sortir de cette nuit de voyage et de chant sur les montagnes, la tête montée, le cœur remué, savaient-ils bien encore où ils étaient ? Le ciel semblait un grand ange d’aurore aux ailes ouvertes sur un monde d’argent, de feux légers et de merveille.
Ils se tenaient là, seuls, parmi les blocs arrondis par les âges et les hautes fleurs étincelantes qui commençaient de pencher sous la rosée. Ils regardaient ce matin en allé vers le paradis, ces étendues, cette lumière. Le soleil en Dieu se le-vait, sur ce ruban de pics lointains au bord du monde.
Il s’éclaircissait, lançant des rais qui éblouissaient l’œil : on n’en supportait plus la vue. Alors les Alpes commencè-rent de flotter en vapeurs, et le regard se perdit sur des fan-tômes de montagnes. Déjà touchées, les cimes d’un bleu brouillé luisaient d’un pâle incarnat. Des nuages naissaient dans les pendantes vallées, se déroulaient comme des fu-mées, dont se rejoignaient les têtes rondes. Entre leurs glis-sements, de larges campagnes apparaissaient, si fines dans l’éloignement qu’on distinguait le trait d’un chemin montant vers une chapelle ou une tour déchiquetée sur une butte. Le silence allait encore à l’infini sur la montagne. C’était bien le pays où l’on ne meurt point, où de mémoire d’homme on n’a vu porter Dieu à ceux qui passent l’été dans les burons. Car il semblait que l’on bût là de la jeunesse et du bonheur.
Le vent s’était levé, après le soleil. On aimait respirer sa bonne violence. Mais il fallait se tourner de flanc pour lui ré-
– 257 – sister, et le froid se faisait fort vif. Gaspard emmena les jeunes filles vers la jasserie de la Richarde. Ils dévalèrent tous entre les ramas de roches, et les pieds rebondissaient sur cette épaisse laine d’airelle et de réglisse. Sous la pente, dans un lacis de fissures, l’eau riait et brasillait au soleil.
Le vent redoublait d’haleine, retournant et faisant étin-celer les feuilles côtelées des gentianes. Pauline et Lucie, serrant les épaules, tâchaient de marcher à l’abri du Grand-Blanc.
Les jas, les burons n’étaient que de misérables cahutes couvertes de pièces de gazon fichées par des chevilles. Le premier qu’on ouvrit parut si sale que Lucie se pendit au bras de son ami pour l’empêcher d’entrer. Dans le voisin, ils furent accueillis par une vachère à l’air doux et tranquille. Elle y passait l’été seule avec sa sœur ; mais la coutume de la montagne voulut qu’elle reçût les voyageurs comme eût fait sa maîtresse. Sa baratte était pleine d’un beurre encore en lait qui sentait toutes les herbes du pâturage. Ce beurre, la fourme, la tourte, elle apportait tout. Et de jeter des bour-rées dans le feu, et d’envoyer sa sœur faucher une brassée toute fraîche pour le Grand-Blanc.
Les garçons s’assirent sur la pelouse. Ils n’auraient pas tenu dans la salle, bien qu’il n’y eût là que le lit, quelques pots et seilles et la selle à faire des fourmes. Les mains aux hanches, la vachère regardait déjeuner les jeunes filles et riait d’aise de leur voir si grand appétit.
— Vous êtes nouvelles par ici ? Vous allez vous perdre.
Elle avait attendu que leur première faim fût apaisée pour tâcher honnêtement de leur faire dire d’où elles ve-naient. Déjà prête à tout leur montrer : la fenière, l’étable,
– 258 – traversée d’eau courante, où un tronc de sapin garni de fro-mages en bûches blanches était suspendu, le cellier où les fourmes « se faisaient », alignées sur des planches.