Gaspard des montagnes - Tome III

Henri Pourrat · Chapitre 8 sur 43

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Gaspard des montagnes - Tome III

Deuxième Pause ................................................................... 53

— Alors, rien ?

Ils se turent, s’apercevant que le bossu était là, et ils al-lèrent boire.

 

DEUXIÈME PAUSE

 

Anne-Marie accueille les chercheurs de pain. – M. Verdier le père et les trois misérables . – Il y en eut qui n’eurent pas de peine à faire leur carême. On en était à manger un pain moi-tié seigle, moitié pomme de terre, qui pesait sur l’estomac comme une masse de plomb. Encore n’en trouvait-on pas. À côté du moulin de Chinard, les Joubertou avaient huit en-fants à nourrir. La mère se fit apporter une tourte de Cler-mont par le roulage, mais il fallut engager l’alliance d’or chez le bijoutier. Quand Joubertou sut la chose – lui qui était compagnon papetier ! – il devint blanc comme sa chemise.

Plus que jamais on parlait des Chargnat. Chargnat l’Empereur avait encore fait emmagasiner des grains. Il se tenait des propos qui ne seraient pas jolis à répéter.

Des bandes de pauvres s’amassaient aux portes de ceux des bourgeois qui donnaient. Ils espéraient là des heures. La distribution faite – et il n’y en avait jamais pour tout le monde – la bande se déplaçait, allait attendre devant une autre porte.

En campagne, des affamés traînaient dans les chemins pleins d’eau du dégel. Ils rôdaient le long des buissons d’épine rougis, derrière les fermes, aux carrefours, sur le dos des collines. Et de si loin qu’ils apercevaient une fumée, ils descendaient vers elle.

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Aux Escures, le jour des pauvres – le lundi, – ç’avait tou-jours été un défilé de toutes les paroisses : les estropiés qui se balancent entre leurs crosses de frêne, les hernieux, les idiotes lippues, qui regardent en dessous, de leurs yeux morts, les hébétés, les vieux encrassés que secoue un trem-blement perpétuel, les vieilles au cabas rapetassé de velours sans couleur, et dont on voyait les jambes égratignées, mais sèches comme un manche de buis, par les trous de la jupe : tout un peuple qui entremêlait son marmottement de sourdes injures ou de mauvaises prières.

Maintenant venaient non plus seulement ces mendiants de naissance, mais des métayers, des petits possédants qui avaient dû se mettre chercheurs de pain. Ils toquaient au portail, parlaient aux chiens sans trop oser les écarter du bâ-ton. Et ils avançaient d’un pas prêts à prendre la charité qu’ils ne savaient pas demander encore.

L’hiver, on se tenait dans la cuisine. Anne-Marie y ac-cueillait les malheureux. Elle aimait recevoir chacun à part, lui donner sa portion, lui dire un mot. Peut-être qu’un de ceux-là, quelque soir, lui donnerait des nouvelles de son pe-tit garçon.

Gaspard ne chérissait pas trop ce peuple. Il aurait voulu qu’elle se tînt sur ses gardes.

Il était là. Un homme se présenta dont on ne sut trop ce qu’il voulait d’abord. Un homme propre, bien en ordre – on vit seulement ensuite qu’il portait la besace sous sa blouse, – et les chiens ne s’étaient pas mis après lui. Il se tenait sur la porte, regardant le feu, la table, tout ce qu’il avait eu…

Anne-Marie comprit la première. Elle lui dit de s’asseoir. Il s’assit de coin sur le banc, tira un croûton, demanda si on

 

– 54 – pourrait lui tremper la soupe. On lui avança le pain, le fro-mage. « Taillez-y. » Naguère, il l’aurait fait parce qu’il aurait pu rendre la politesse. Mais manger le pain d’autrui, les bou-chées ne passent pas. Il se dit bien que celui qui a quelque chose doit le secours à celui qui n’a plus rien. Une honte pourtant roidit le malheureux, un frisson qui lui court le long de l’échine, et il se sent gêné en chacun de ses mouvements.

Grange le questionna, rondement, bonnement, d’un mot, gonflant les joues, sans vouloir faire de réflexions en-suite. Une façon de se carrer là, de dire à mi-voix à Anne-Marie : « Allons, tu lui donneras un morceau de lard », qui du coup mettait l’homme à cent pieds au-dessous des Es-cures, en faisait de toute éternité un pauvre bougre qu’il fal-lait bien secourir, sans qu’on s’en trouvât autrement joyeux.

L’autre glissa ce qu’on lui donnait dans sa besace, – « Que Dieu vous le rende ! » parce qu’il savait ne pouvoir jamais le rendre, lui, – et se leva pour repartir. Repartir en songeant qu’on n’a plus pour lot que la vieillesse et la mi-sère.

Ce fut alors qu’Anne-Marie lui parla, lui fit dire son mal-heur. Tout de suite il le raconta plus au long, de cette voix à soubresauts, qu’ont les gens de la campagne quand la peine leur serre le cœur. Brusquement, sa face se plissa, se défit, et, baissant la tête, il se prit à pleurer.

C’est une chose de voir ainsi un homme dans le mal-heur. La peine de ses bras ne peut plus les faire vivre, son monde et lui. Il avait une maison où vous offrir le pain, le fromage, peut-être un verre de vin. Et maintenant…

Qu’est-ce qu’Anne-Marie avait su dire pour lui relever le cœur ? Pourquoi retrouvait-on près d’elle l’amitié, le respect

 

– 55 – des gens ? On ira finalement dormir entre quatre planches : alors, l’argent, le grain, les biens, qu’a-t-on tant à en faire ? Ce n’est rien de cela qui compte, c’est l’amitié. Le cœur d’un homme vaut tout l’or d’un pays.

Tant qu’on ne l’a pas compris, on n’est pas un vivant. Et y en a-t-il un autre comme elle pour vous le faire com-prendre ? « Cela ne me vaudrait rien de n’avoir plus sa vue ni sa causerie. Sans qu’on sache comment, elle vous donne des idées de bonté, de gaieté ! Pas un de ces traîne-misère dont les yeux ne s’éclairent en parlant d’elle. »

Anne-Marie avait appris les achats du père. Elle le sup-plia de vendre, de vendre sans attendre, sans prendre son bénéfice. Cela leur porterait chance. (Elle espérait que Gas-pard, sans lui rien dire, pouvait se trouver sur les traces de l’enfant.) Mais le père promettait de vendre, et c’était tou-jours pour la semaine qui venait. Il fallait attendre la pleine lune : avec d’autres, il tenait pour certain que le blé croît et décroît dans le grenier quand et quand la lune, et qu’on ne doit pas vendre qu’elle ne soit pleine.

Enfin Anne-Marie lui arracha la vente. Elle avait prié Gaspard d’acheter ce qu’il trouverait à Vic-le-Comte. Ils le jetèrent d’un coup sur le marché pour faire baisser les cours. C’était trop peu, les cours ne baissèrent pas.

 

Les gens ont conté que l’on avait eu les premières nou-velles de l’enfant par M. Verdier, le père de Valentin. Allant à la Chaise-Dieu, il avait mis pied à terre devant la chapelle de N.-D. de la Roche. Trois misérables l’attendaient là, dans les genêts. Ils avaient comploté de lui prendre la clef de son

 

– 56 – grenier et de le précipiter dans le ravin de la Dore. Mais ils le regardèrent prier sans pouvoir sortir de leur cachette.