Gaspard des montagnes - Tome III

Henri Pourrat · Chapitre 36 sur 43

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Gaspard des montagnes - Tome III

Sixième Pause ...................................................................... 228

Ils s’entre-regardaient, épuisés, appuyés sur leurs fusils, après cette montée au pas de course lorsque, dans le mo-ment, ils virent devant eux une autre Pauline. Une Pauline en robe de sergette rousse, comme une paysanne. Trem-blante, souriante, essayant de parler et ne le pouvant.

Elle embrassa Gaspard, puis mit les bras autour du col de Valentin, et, se serrant étroitement contre lui, elle se prit à pleurer avec des petits sanglots qui secouaient sa tête brune.

Elle relevait la tête pour sourire à travers ses larmes, faire signe qu’elle était heureuse, que tout était bien, mais qu’il fallait la laisser pleurer un peu.

 

SIXIÈME PAUSE

 

Le monsieur du Pavillon des Amourettes. – Récit de Valen-tin. – Pauline et lui au Siège de la Reine. – Le chemin des épines. – Gaspard était allé au cadavre. Il reconnut un mau-vais garçon du Vivarais, un nommé Romanche, dit Sauguet, dit Pierrot, dit Main-Froide, celui même qui était venu aux Escures, en montreur de bêtes, voler l’enfant. On comprit la Fanchon, alors : elle avait pris la robe blanche pour entraîner la bande loin de Pauline ; et peut-être aurait-elle pu s’enfuir, mais elle avait reconnu son voleur, et elle ne voulait plus lâ-cher le couteau.

Benoni arrivait. Ne trouvant rien de meilleur à faire, il offrit sa gourde. Dès qu’il fut au fait, il dit qu’il partait à la re-cherche de la pauvre Fanchon. Gaspard auparavant l’emmena vers le bois. C’était pour qu’il l’aidât à porter le

 

– 228 – cadavre dans une narse, sous les premiers sapins. Ils l’y poussèrent, l’y envasèrent. Une eau noire, gargouillante, dé-borda, couvrit l’herbe. Puis l’herbe fangeuse reparut, le lieu tremblant s’aplanit. Personne ne serait venu chercher un corps là, sous le brouillis d’un large saule.

Alors ils rejoignirent Pauline et Valentin vers la crête. Ce devait être le Siège de la Reine, qui domine le col de Che-mintrand : un lieu raboteux, encombré de têtes de roches, dont l’une est creusée en cuve. Une autre porte un anneau d’or, et celle-là se soulève pour découvrir un trésor à l’élévation de la messe de minuit. Cherchez-la parmi tant de pierres, qui dévalent du haut en coulée d’éboulis.

Le vent agitait des touffes de noisetiers. Là-bas, le ciel devenait de la couleur d’une feuille de saule. On devinait des espaces où couraient des chaînes de montagnes et des chaînes de nuages.

Pas de Fanchon. Pauline s’était assise à terre. Un gazon fin comme des aiguilles et de grosses violettes d’Auvergne en sombre velours poussaient autour de chaque roche. Elle voulut demeurer là, les mains dans l’herbe. Gaspard et Be-noni allèrent plus avant.

Gaspard, se laissant distancer par son frère, s’arrêta cent pas plus bas pour faire la pause. Si fatigué qu’il laissait ses suppositions se dérouler plus qu’il ne les formait par ordre dans sa tête.

« C’est l’Amédée, parbleu ! Il aurait fallu tomber sur lui au moment juste. Nous le trouvions au pavillon, avec la contre-lettre dans sa poche. Ce Main-Froide, et l’autre, le grand maigre, le Bréléqué, sont les gens de Robert. Les Chargnat ont eu partie liée de tout temps avec la bande.

 

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Mais lorsqu’ils ont trouvé le papier, ils l’ont gardé pour eux. Robert leur aurait fait rendre des comptes au Pont-du-Merle. »

« Anne-Marie a raison : avec sa grosse astuce de matou qui sait où la viande est pendue, l’Amédée a de temps en temps des coups de marteau. Cette contre-lettre, dont M. César préparait déjà la réapparition, l’a rendu fou. Je l’ai vu les yeux hors de la tête parce que son métayer avait manqué de gagner douze francs sur un veau, et il profite d’une quittance non réclamée pour voler dix écus à un vieil homme. Alors ! un papier de trois cent vingt mille francs !… Et si décidément Pauline ne voulait pas de lui, cela tournait à rien. Ma foi, forcer la petite. Il se disait qu’ensuite on serait trop content de la lui donner. Il devait penser surtout que lorsqu’elle se verrait recouvrer grâce à lui tant de mille et de cent, elle ne saurait plus lui en vouloir… D’ailleurs il les tient, Grange par les billets, Anne-Marie par Robert… »

Ses idées se ramifiaient, s’embrouillaient. Il prit le parti de s’allonger sur la bruyère et de faire un somme.

 

Cédant au sommeil, Pauline s’appuyait de l’épaule à l’épaule de Valentin. Sa tête allait, plongeant, roulant. Il fal-lait se sauver plus loin, se sauver encore. Elle se frayait pas-sage à travers des feuillages, ses mains erraient sur des écorces. Elle ne pourrait passer et les hommes étaient sur ses talons…

Alors elle se réveillait, accrochée à la veste de son ami. Elle ouvrait sur lui de grands yeux qui soudain riaient.

 

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Pour voir s’ils étaient seuls, elle se souleva un peu. Et avec toute l’enfance de son cœur, elle posa la joue contre cette grosse veste de chasse, contre cette poitrine. Puis, la face brûlante, elle s’en détacha.

Ils étaient assis à côté l’un de l’autre, adossés à la roche. Comme elle avait fait un soir de septembre, elle posa la main sur la main de son compagnon. Elle voulait savoir comment il était venu la retrouver ici.

Au sortir du bois des Tourtes, Gaspard et Valentin avaient été rejoints par la Mariette de l’Imberdis. Elle les cherchait depuis le matin de bois en bois. Depuis que vers le Grand Tournant, elle avait revu l’homme, ce long à face de carême, qui lui avait une fois remis une lettre pour Mme Anne-Marie.

— Cours dire au fils Verdier qu’il ne se mette pas de la battue. Il te récompensera bien. Et s’il apprenait quelque chose, qu’il aille au Pavillon des Amourettes.

Gaspard savait qui était l’homme : ce Bréléqué que les messieurs des bois avaient contraint autrefois de porter le premier coup au vieux prêtre assassiné près de la Greleyre. « Ça ne me lâche pas. J’ai perdu ma religion depuis cinq ans, mais le mort voudrait que je revienne… » Pour se racheter, il avait fait évader l’enfant et cette nuit Pauline.

La Mariette entendue, Gaspard et Valentin décidèrent de rentrer au bourg. Ils sortaient de Sumontargues lorsqu’ils entendirent un cornet de chasse qui sonnait à reprises. Ils y répondirent de même façon. Benoni, à cheval, était près d’eux une minute après.

Anne-Marie, sitôt avertie par Barthaut, était partie avec lui pour le bois de la Roche. Dans une grande émotion, car

– 231 – des chasseurs venaient de lui dire que Valentin ne pouvait y être. Au bois, voyant la place piétinée, le panier d’un côté, la fiole de l’autre, elle comprit tout. Pauline enlevée ! Elle qui craignait tant que la justice ne vînt un jour à découvrir la vraie figure de son mari, elle n’hésita pas : elle voulut les gendarmes, puisqu’elle n’avait pas Gaspard. Mais leurs che-vaux, laissés pour la battue dans une écurie d’auberge, étaient hors de service, quelqu’un ayant eu l’atroce malice de leur verser du verre pilé dans l’oreille. Alors, elle envoyait Benoni.

Ils tinrent un conseil de deux minutes sous un frêne. Le meilleur leur parut d’aller au pavillon selon l’avis donné. Gaspard connaissait à peu près le lieu. Sans s’amuser à chercher du secours, la nuit tombant déjà, ils décidèrent de descendre à Marsac, où ils pensaient trouver des montures. Mais à Marsac, à cause de la battue, personne n’avait de cheval à fournir. M. le curé, les voyant animés comme s’ils venaient de se battre, refusa net de prêter sa jument blanche. Ils se procurèrent à grand’peine deux méchantes bêtes, auxquelles Benoni fit avaler un demi-setier d’eau-de-vie, mais qu’il fallut laisser, fourbues, dans une ferme au bas des bois…

 

Le matin venait, dans le vent. Deux étoiles brillaient en-core, grosses et limpides. De la crête, Pauline et Valentin voyaient, au milieu d’échines de pins, le ruban d’un chemin encaissé, les prés d’herbe rude et la traînée des toits de Vi-verols sous les tours rondes de son château.

 

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La vallée s’élargissait, gagnait de l’espace vers le Velay et ses puys laiteux comme la pervenche, encore veinés de neige.

Ils redescendirent. Un bois, à un quart de lieue leur masqua le levant. Le ciel demeurait d’un bleu nu, sans au-cune teinte d’aurore. Au-dessus des sapins, des rayons d’ombre s’écartaient en gerbe. Il y eut sur la dentelure des arbres un minuscule nuage de feu, si brillant que les yeux en soutenaient mal l’éclat. Et ce fut le soleil : la lumière qui donne tant d’aise au cœur, la belle lumière emplissant la lande, et là-haut les campagnes de l’air où se jouaient deux aigles.

La rosée mouillait tout. Valentin arracha des bruyères – car la bruyère brûle même verte – et les enflamma avec un peu de poudre. Pauline, toute rose et secouant sa tête ébou-riffée, tendait les mains à la flamme. Elle voulut faire un vrai feu pour le voir monter et grandir. Valentin déracina des ge-névriers morts. Elle prétendit qu’il ne savait pas les arranger, et s’agenouilla près de lui. Leurs têtes se touchaient, leurs mains se mêlaient, ils s’entre-riaient et reculaient ensemble quand le vent leur soufflait au visage la fumée brûlante et les bluettes.

Ils s’étaient relevés et se tenaient debout. Elle se pendit doucement à son bras.

« Vous êtes là, et vous êtes ma part du monde. Sur ce lieu étendu et désert monte un feu allumé par nous. Que tout prenne, à présent et parte ainsi en flammes, car nous sommes ensemble pour faire notre vie à nous deux, du mi-lieu du monde, comme ce feu des pâles pacages d’ici. »

 

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Les langues rouges, créatures d’un autre élément, s’élançaient, sautaient, se perdaient dans cet air bouillant qui ondoyait vers la nue. À trois pas d’elles, la bruyère res-tait givrée. Et au moindre fil d’araignée tremblaient des grains de pierreries allumés de feux purs couleur de l’herbe et de l’aurore.

Gaspard revint. Benoni partait décidément à la re-cherche de Fanchon, qu’il entendait ramener lui-même aux Escures. Ils reprirent le chemin du pavillon. Là était le ren-dez-vous. De Marsac, Gaspard avait envoyé un billet au Dragon Baptiste. De loin on le vit qui patrouillait avec Plam-pougnis, à la lisière, Grange était là, et Anne-Marie.

Ce furent des moments…

 

Anne-Marie était encore secouée de bonheur, de terreur, d’émotion, de besoin de savoir. La tête lui sautait. Tandis qu’il la mettait au fait, elle regardait Gaspard de tous ses yeux, comme pour en deviner davantage. L’affaire, on allait l’étouffer en ramenant Pauline. M. Amédée les braverait donc avec encore plus d’effronterie, de rancune. Même, si on le poussait, il était homme à venir aux Escures parler de Robert et se poser comme sa victime.

Gaspard disait qu’il lui mettrait la main dessus. Qu’on le voulût ou non, c’était la guerre. Se rappeler le gourg du Drac. Et le bois des Tourtes ? Attendrait-on qu’il machinât quelque scélératesse mieux réussie ? Il fallait bien en venir à la grande explication.

Cet air de force et de commandement faisait peur à Anne-Marie. Cela irait-il aux coups de pistolet encore ?

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On décida de gagner la pauvre ferme où étaient restés les chevaux. Un petit berger gardait ses moutons par la mon-tagne. Il ne devait pas rencontrer des dames bien souvent en ces quartiers. Lorsqu’on lui demanda le chemin, par sauva-gerie, il ne sut pas répondre. Mais il accompagna Anne-Marie et Pauline.

 

Pauline, sans trop traîner le pied, marchait près de sa sœur. Elle était un peu fâchée de ne pas la voir aussi enlevée de joie qu’elle-même. Anne-Marie s’en excusait, parlant de ses tourments depuis la veille. Et ses tourments, non, elle les renvoyait, à présent ; mais ceux par lesquels avait passé Pauline cette nuit, comment les oublier si vite ?

Ah ! dans l’esprit de Pauline, ils étaient loin.

— C’est le chemin des épines ! Rappelle-toi : tu m’as toujours dit que c’est ce chemin-là qui mène au paradis, et qu’on oublie d’un coup ses peines quand on est au bout.

Anne-Marie essaya de sourire. Comme si l’on était ja-mais au bout ! Pauline croyait donc les cieux ouverts, alors qu’approchait sans doute le plus noir de l’orage ? Elle n’allait pas lui dire cela, pourtant. Elle tourna la tête, soupira, vit le petit berger qui marchait contre sa robe.

— Mais il faut retourner vers tes moutons !

Elle chercha une pièce d’argent dans sa bourse.

— Va, pauvre petit. Si tu nous suivais, tu trouverais peut-être le chemin des épines, et, ce matin, ce serait trop tôt pour toi.

 

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Elle l’embrassa, se releva toute pensive. Elle regardait la feuille neuve d’un sorbier où passait le vent, et ce ciel de soie bleue, au-dessus des grandes montagnes. C’est vrai, mon Dieu ! que ce monde est fait pour nous donner une idée du bonheur. Mais seulement l’idée… Elle regardait au loin… Et le petit berger suivait ce regard comme si la dame voyait là-bas au bout des monts le pays même du paradis.

 

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