Gaspard des montagnes - Tome III

Henri Pourrat · Chapitre 31 sur 43

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Gaspard des montagnes - Tome III

Sixième Veillée ............................................................... 201

SIXIÈME VEILLÉE

 

 

PREMIÈRE PAUSE

 

Les autorités visitent le pays. – Gaspard organise une bat-tue. – Singulier propos de M. Amédée. – La mode était venue des promenades pittoresques. Le préfet et ces messieurs de Clermont, celui des impôts, celui des eaux et forêts, celui des chemins, désirèrent voir les curiosités, coutumes et sites de nos petits pays.

Gaspard les conduisit le jeudi saint au bourg de Vive-rols, pour la fameuse procession nocturne des Pénitents blancs. Et de là, à Ambert, pour le cournaire, qui chante de la plate-forme du clocher aux quatre vents du ciel, dans un cornet de fer battu de dix pieds de long.

Le même jour, il fit visiter à ces messieurs les moulins à papier de Grange. Il projetait d’y ramener la fabrication du papier timbré, qui s’était transportée à Thiers. Si Grange avait su s’y prendre, il obtenait de l’État un monopole, avec de grosses avances qui redonnaient vie à ses fabriques. Gas-pard l’avait mis à même d’obtenir cela par le préfet. Mais le malheureux ne s’occupait plus que de regretter la contre-lettre. Un homme, c’est celui qui est à ce qu’il peut faire, et Grange était tout à ce qu’on ne pouvait plus défaire, mainte-nant.

Il voulut raconter sa vie à ces messieurs. De son para-pluie, il la dessinait en dents de scie sur le sable.

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— Il y a eu le malheur de ma fille quand un brigand est venu l’épouvanter à Chenerailles ; je suis remonté. Il y a eu la mort de ma pauvre femme : un précipice, la remontée ; un autre précipice : la mort de mon pauvre frère et la façon dont on nous a volé son héritage…

Il se mit sur la contre-lettre, ne parla plus que de cela. Gaspard l’aurait pilé.

Après cette visite, il guida ces messieurs aux rochers de la Volpie, les fit asseoir dans le Fauteuil du Roi et regarder par le Trou du Renard. À la Pierre-Folle des Balays, dans la vallée de l’Enfer, à la cascade du Creux-de-l’Oule, à la Grand’Rive, au prieuré de Chaumont, à l’étang de Riols ; et au Chambon, pêcher les écrevisses. Il les promena partout.

On a raconté qu’il leur avait procuré des baudets, et que son filleul imagina de peindre le nom des autorités sur la queue des ânichons. De sorte que, quand la caravane traver-sait un village, elle était saluée de vivats qui portaient juste. « Voilà monsieur le préfet ! Vive monsieur le préfet ! Et voilà monsieur l’ingénieur ! Vive monsieur l’ingénieur ! »

— Je n’aurais pas cru, disait l’un, être populaire jusque dans ces montagnes.

— Ah ! disait l’autre, les braves gens ! La bonne et hon-nête population !

Gaspard les eut si bien en main qu’il les mena où il vou-lait. Le tracé de plusieurs routes fut décidé, et l’arrêt du Con-seil d’État, légitimant les usurpations sur les communaux, promis pour le mois de juin.

 

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Enfin, il obtint qu’on organiserait une grande battue. Qui sait si ce jour-là, en faisant parler tant de chasseurs et de gardes, il ne relèverait pas quelques traces de l’enfant ?

Le temps n’était plus de la Bête du Gévaudan qui, ayant tué soixante-dix personnes et en ayant blessé soixante et onze, fit régner une telle terreur qu’on ne trouvait plus de bergers. Mais Gaspard remontra que paraissaient encore dans la montagne certains gros vieux loups qui se faisaient un nom à force de ravages. Si donc M. le préfet donnait des ordres pour cette battue très étendue, il se verrait bénir par un peuple qui avait déjà son nom en recommandation.

 

Le préfet donna des ordres, et l’on mit ses paroles dans le journal. Mais qu’il était malaisé de monter la chose ! Et d’abord d’établir l’entente entre les gens des villages.

D’un bourg à l’autre, pas d’amitié perdue. Chaque en-droit a son sobriquet : les Lions de Valcivières, les Pelauds de Saint-Anthême, les Pataires d’Ambert, les Ventres-Jaunes de Marsac – à cause de leurs marécages et de leurs fièvres, – les Peille-Chèvres d’Arlanc, les Mange-Lard d’Auzelles, et comme cela d’un bout à l’autre de l’Auvergne. Ces noms vo-lent, puis d’autres plus gros ; puis, les coups de poing et les coups de bâton. À chaque fête, une bataille.

Mais il y a des hommes qui savent se faire écouter. On s’était bien trouvé d’écouter celui qui s’occupait des com-munaux et des routes. Certains soutenaient que ces routes feraient tout renchérir dans le pays, parce qu’on viendrait de la ville y chercher les œufs et le beurre, le bétail et le four-

 

– 203 – rage. Bien sûr ! Et les bois d’abord prirent de la valeur. Et la journée de bûcheron monta à quinze sous.

On paye bouteille, on parle aux bonnes têtes, on les rai-sonne. Les grandes foires d’Ambert sont faites pour cela, celle du mercredi saint, celle de la Saint-Georges. Gaspard aimait ce train, devant la bonne vieille église où les maison-nettes s’adossaient, entre les jambes de pierre qu’elles en-fumaient. Il aimait, parmi les bennes de légumes, les char-rettes, les rangées de pots et de terrines sur la paille, ce mouvement de ceux de la ville et de ceux de la campagne.

En tricot sans manches, le boulanger sort de son fournil, appelle un paysan, celui qui lui vend ses fagots. Derrière les vitres vertes, on voit le savetier qui, tout en poissant le li-gneul, cause avec un vieux de son ancien village ; et l’âne at-tend à la porte, chargé de deux sacs déchirés remplis de plants de choux. Le marchand mercier et le bourrelier achè-vent d’installer leur montre. Un vieux passe, tirant son bouc qui marche à pas comptés ; un colporteur cherche ses cha-lands dans la foule. Quel bruit de propos, de rires ! Et de par-tout le bêlement des cabris aux pattes liées qu’on apporte.

Il aimait cela, ces boutiques, ces rencontres, tout ce commerce à cent trafics d’un peuple qui s’est peu à peu ar-rangé pour qu’il y ait plus d’aise dans son monde. Ces foires, c’était la vie même d’un pays qui se faisait de fête, au pied de la grande tour dorée dont les gargouilles, là-haut, voient filer dans le bleu de l’air les cris des hirondelles.

Et quand ces hommes le quittaient, en lui secouant la main, le plaisir de la réussite lui chauffait le cœur. Quelqu’un lui avait rendu l’amitié. Il suffit de vivre près d’Anne-Marie parce que sa grande affaire à elle est d’aimer, et l’on devient meilleur à respirer le même air qu’elle.

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Mais la battue n’était pas encore sur pied. Il fallait aussi se faire entendre des bureaux. Là, ils se renvoient la balle l’un à l’autre de derrière leurs paperasses. Personne pour décider, personne pour agir, Qu’on les tire de leur trantran, c’est cela même qu’ils ne veulent pas.

Gaspard bouillait. « Si j’étais maître ! Ces gens assis qui fourrent des bâtons dans les roues ! »

Et il avait à solliciter ces gens-là, lui qui aimait à user ses souliers plus que son chapeau. La mécanique publique, les formules et la comédie des rangs, avec ce tarif exacte-ment réglé des considérations et des mépris, tout cela enfin qui fait de l’homme une pièce de machine, il en aurait volé au plafond. Si pleins de leur importance, ces gens en place, armés de leur solennité et de leurs phrases !

Cette comédie de mensonges par-dessus les intérêts, les rancunes, les amours-propres, quelle dérision ! Il faudrait que le roi pût s’occuper du royaume comme un homme s’occupe de son domaine, qu’il fût le roi, dont le métier est de vouloir dans son cœur le bien de tous. On verrait alors une France où tout irait des quatre roues.

Mais c’est bête de penser que tout pourrait aller comme il faudrait. En remontant sur son cheval, à la porte du procu-reur du roi ou du lieutenant de louveterie, il ne se tenait pas de sourire. « Comme je deviens ! Voilà que je voudrais, moi aussi, être un gros, un de ceux qui se mêlent de faire tourner la terre. »

 

Un loup enragé fut signalé du côté de Fournols. Gas-pard, du moins, vint le dire aux personnages des bureaux, et

– 205 – que le préfet ferait retomber sur eux les malheurs qui arrive-raient. Les lettres de convocation partirent enfin. On fixa le jour vers la fin de mai, à une huitaine de là. Toutes les com-munes en seraient, jusqu’à la Haute-Loire, et chaque maire amènerait son monde à un poste convenu.

Gaspard faisait tout cela pour Anne-Marie. Il n’en atten-dait pas grand’chose.

La veille au soir, M. Jean, qui était venu de la Chapelle pour la battue, rencontra M. Amédée, qui droguait sur le foi-rail, d’un air sombre, remontant tous les dix pas son panta-lon.

— Eh bien, monsieur Chargnat, vous avez graissé vos bottes ?

— Et pourquoi ça, les graisserais-je ? J’en sais qui se croient solides dans les leurs, et qui y passeront avant moi.

— Qu’allez-vous chercher ? Je vous parle de la battue.

— Ah ! la battue ? Je n’irai pas, je suis malade.

— Vous êtes malade ?

— Non, ça va. Mais la battue… il y aura des accidents. Alors, pour ce qu’on chanterait… Je sais que j’ai des enne-mis.

— Des accidents ? fit Jean Domaize. Vous savez qu’il y aura des accidents ?

— Avec tout ce peuple… et le beau désordre que ça va faire…

Il mâchonna quelques paroles et, après un salut de la tête, rentra en tirant sur soi la porte.

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