Gaspard des montagnes - Tome III
Troisième Pause ................................................................. 211
Comme il entendait quelque bruit vers le bas du bois, il s’attendait à être salué par d’autres coups de feu. Mais point. Il tomba sur une espèce de clairière. Un grand bonhomme, peut-être celui de tantôt, se leva soudain de derrière des verdures et se mit à fuir, en enjambant des touffes de brous-sailles. Ce ne devait pas être celui qui avait tiré. Gaspard se défia, par bonheur, et, dans le moment, débusqua l’autre. Il se mit à ses trousses, et il répondait maintenant aux appels de Valentin, tâchant de l’attirer sur la voie.
TROISIÈME PAUSE
On annonce que Valentin est blessé dangereusement. – Pauline sur le chemin du bois. – Le voyage en chariot. – Sur les quatre heures, au Monestier, le Barthaut ramait les pois dans son jardin, lorsqu’il entendit heurter précipitamment à la porte. Un homme avec une poire à poudre et un carnier, mais sans fusil, était là, à bout d’haleine. Il fit signe de la tête qu’il n’entrerait pas.
— Il y a un malheur… On a cru tirer sur un loup, vers la Roche… M. Verdier, le fils, a reçu des chevrotines dans l’estomac… Il voudrait la demoiselle des Escures… Il est là, dans le bois, sur le bord du chemin… Courez, faites vite : il peut passer d’un moment à l’autre.
Barthaut, le sang gelé, n’arrivait pas à mettre la main sur son chapeau propre.
— C’est que Valentin Verdier ne lui est pas parent. Mon cousin Grange trouvera-t-il bon ?…
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— Taisez-vous ! Pour n’importe quel malheureux elle viendrait. Le sang sautait comme d’une fontaine. Qu’elle ne s’amuse pas si elle veut le trouver encore !
L’homme s’essuya le front de la manche de sa veste et repartit en courant chercher un prêtre.
Pauline cousait au coin de la terrasse. Parfois, la lèvre mordue, elle écoutait les rumeurs de ces troupes dans les bois, ou le vent dans les feuillages de la combe. Un souffle revenait battre la feuille du tilleul. L’air était plein de cris de mésanges.
Anne-Marie était allée à la lisière, avec l’espoir de ren-contrer des forestiers, des gens de la montagne, et, qui sait ? d’en tirer quelque chose qui concernât son petit garçon. Le père était avec elle. Ou peut-être dans quelque coin du jar-din, bêchant, en sabots. Il travaillait ainsi jusqu’à ce que l’eau lui coulât de la face. Il n’allait plus dans ses bois, ne sortait plus des Escures. Même il se négligeait, lui qui était toujours propre sur soi comme un marin. Il traînait des jour-nées sans peigner ses cheveux et ses favoris, sans nouer sa cravate. Et il ne quittait plus la veste de droguet râpé qu’il passait pour aider le Nanne dans l’étable ou dans la grange.
Pauline entendit rouler des pierres dans le raidillon. Elle se pencha, vit le vieux Barthaut qui montait en hâte, son chapeau à la main, rouge et fondu de sueur. Il leva vers elle une figure si extraordinaire qu’elle se mit debout et courut au portail. Ce fut elle qui tira tout du pauvre homme, parce que les phrases étaient parties qu’il avait arrangées dans sa tête. Qu’il y avait un malheur. Qu’on avait blessé quelqu’un. Alors, d’une voix basse comme un souffle, elle demanda :
— Valentin Verdier ?
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Elle avait perdu toute couleur de vie. Par une inspiration de son bon cœur, le vieux Barthaut embrassa la pauvre en-fant près de partir en faiblesse, et lui dit qu’elle soignerait Valentin, qu’elle le guérirait, qu’il avait reçu de bien autres blessures durant les guerres. Il fallait appeler Anne-Marie et faire diligence. On les attendait avec des secours au bois de la Roche.
Elle regarda cette montagne, ce moutonnement de pins sombres. Elle serait là-bas dans un quart d’heure. Qu’y trou-verait-elle ? Et désormais, que serait sa vie ?
Déjà, elle ne perdait plus une seconde. Elle envoya le Barthaut à sa sœur, de l’autre côté des étangs, mit dans un panier de l’onguent vulnéraire, de l’eau d’arquebuse, du linge, et partit avec la Fanchon, sans même prendre le temps de changer ses souliers plats.
Un lièvre sortit des ronces – elle vit son œil effaré, bom-bé, sa houppe de queue noire et blanche, – traversa le che-min, signe de malheur. Elle décida que cela ne comptait pas, un jour de battue.
« Anne-Marie est bien devenue superstitieuse depuis ses adversités. On dit que les malheurs arrivent en troupe. Les siens, ceux du père, les miens à présent. Je le savais, je m’y attendais. Ce matin j’ai eu un frisson lorsque Fanchon m’a dit que Valentin avait tué un loup. Je m’attendais à quelque chose. Mais s’il faut que ce soit cela… »
Elle avait vu sur la face naïve du vieil homme, presque comme sur un miroir, l’effet de ses yeux torturés, de sa fi-gure couleur de cendre. Elle avait eu le sentiment que ce
– 213 – vieillard était là ainsi qu’un enfant devant elle ; elle, la petite fille d’hier, tout empêchée à épeler devant lui les lignes de l’abécédaire qu’elle suivait du doigt. Mais il semblait com-prendre pour la première fois ce qu’est l’amitié au cœur d’une jeune fille et quelle force cela peut avoir. Pauline au-rait pu lui faire faire n’importe quoi sans qu’il songeât davan-tage à ce que diraient Grange et les gens.
Elle allait, presque toujours courant, tenant le panier qu’elle n’avait pas consenti à donner à Fanchon. Elles avaient dépassé le Monestier et pris la coursière qui che-vauche la montagne.
Ce sont d’autres bois, dans ce lieu : des pins qui laissent voir le ciel ; des bouleaux pleins d’air et de lueurs à mille fa-cettes ; des alisiers, chargés de boutons d’argent verdissant ; une corbeille de fougères autour d’une fontaine, comme l’image d’un vieux conte ; des endroits de pierraille chaude, de ronces, de baies sauvages, et des sentiers de chèvre qui s’en vont en tournant vers le haut, sous la roue du soleil.
Pauline avançait sans rien voir. Des paysans parurent qui du bras l’engagèrent à se hâter. Quelqu’un, qui devait re-venir du bourg, arrivait en courant derrière elles.
Elle ne sut ce qui arrivait : Fanchon la bousculait, s’abattait. Elle vit sans comprendre un homme qui tenait une grosse pierre liée dans un mouchoir. Et elle fut elle-même lancée de côté dans les broussailles, renversée, ligotée, bâil-lonnée avec son écharpe.
Elle entendit boire bruyamment, à la régalade, la fiole d’eau d’arquebuse. Le panier vola d’un coup de pied à tra-vers la fougère. Un homme se précipita, chercha les bandes de linge, l’onguent.
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— Amusez-vous à des bêtises. Allons, du poil !
Celui qui parlait devait être le chasseur qui était allé trouver Barthaut. De la main, il montra les pieds de Pauline à un grand maigre, de mine inquiète, qui se tenait près de lui. Il la prit lui-même par la tête.
— Et celle-là, qu’est-ce qu’on en fait ?
Un des paysans, du bout de son sabot, écartait la Fan-chon qu’ils avaient liée et bâillonnée aussi. Son chignon l’avait gardée d’être assommée tout d’abord. Le chasseur s’arrêta, la regarda par-dessus l’épaule :
— Hé ! mais, elle n’est pas si dégoûtante. Emballez cette belle avec la demoiselle.
Ces paysans, dépoitraillés dans leur chemise de chanvre roux et leurs haillons, semblaient ce qu’il y a de plus gros-sier : des faces suantes et crasseuses sous de grands cha-peaux de campagne. Ils chargèrent la Fanchon et tous des-cendirent à travers bois jusqu’à une voiture à deux chevaux. Le chasseur s’emporta, menaça de bûcher l’autre, parce qu’elle n’avait pas été tournée d’avance. Avec beaucoup de jurons, on enfourna Fanchon et Pauline au fond, sur du four-rage, et on les recouvrit de couvertures.
— N’ayez pas peur, nous ne sommes pas si méchants que nous sommes mal habillés. On ne vous fera pas passer une mauvaise nuit. Et demain matin, si vous voulez quitter vos galants, libres comme l’air.
Il parlait et il riait, en homme échauffé de vin, tout en s’installant sur le siège avec son camarade. On entendit s’éloigner les sabots des paysans.
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Quand la voiture, cessant de cahoter, partit au trot, Pau-line comprit qu’on avait rejoint la route et qu’on descendait vers la ville ; à une fraîcheur, au roulement qui changea, qu’on passait sur le grand pont, plus tard. Elle reconnut le bruit du moulin de Chinard, celui que faisait la porte de l’église. On tournait à droite : prenait-on l’ancien chemin de Marsac ? Au bout d’une grosse demi-heure, la voiture roula sur l’herbe et s’arrêta.
Les cordes qui garrottaient Pauline lui entraient dans la peau. Elle n’aurait voulu demander aucune grâce ; mais ses mains étaient tout en fourmillements et si douloureuses qu’elle se démena, se souleva pour montrer qu’elle n’en pouvait plus. Le chasseur vint, jovialement, et s’occupa de desserrer les nœuds. Puis il rajusta le bâillon, tout en s’assurant qu’elle pouvait avoir son souffle. Il redit d’un ton goguenard qu’il ne fallait pas être en peine de leur petite farce – il s’interrompit pour se moucher entre ses pieds, – que le lendemain matin ces demoiselles ne se porteraient pas plus mal, au contraire. Il lui mit du foin et une limousine roulée sous la tête. Elle put voir qu’on était dans une chê-naie, coupée de hauts buissons, proche sans doute de la Dore. Les hommes dételèrent les chevaux et leur donnèrent l’avoine.
Le chasseur sifflotait. Un temps assez long passa tran-quillement. Les deux paysans qu’on avait laissés dans le bois rejoignirent. Alors, le chasseur commença de s’impatienter, sacra, s’éloigna un peu, comme pour aller voir, revint. Mais arriva une seconde voiture.
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Pauline n’entendit qu’un murmure de propos. Par ins-tants, pourtant à la façon de gens qui ont bu, ils parlaient plus haut :
— Ça-va se méfiait. J’ai eu du mal à m’en dépêtrer…
— Ils t’ont bien perdu ?
— J’ai roulé mon chapeau dans ma blouse, fourré le tout sous une pierre. Puis, je me suis mêlé au monde et j’ai repris la charrette…
Ensuite, ils tirèrent les prisonnières de la voiture et les couchèrent avec assez de soins dans ce chariot garni de paille et recouvert d’une bâche de toile. Les deux paysans s’assirent derrière, jambes pendantes, le chasseur et le grand maigre par devant ; et l’on repartit doucement, avec des chevaux frais. On prenait la montagne de l’autre côté de la plaine.
Il n’y avait pas plus d’une heure que cette idée était ve-nue à Pauline : mais alors, ce n’est pas vrai, Valentin n’est pas blessé ! D’abord, elle avait continué de croire qu’il l’était, et même pensé confusément que lui aussi avait été attiré dans une embuscade par ces hommes. Rien ne le disait pourtant. Elle en discutait et elle tâchait de ne penser qu’à cela. L’odeur du vin que soufflaient ces haleines, la crasse des paysans, plus encore les allures de coureur d’auberges du chasseur, tout lui donnait cependant une espèce de honte écrasante. L’épouvante s’amassait peu à peu, comme des eaux de crue montent derrière un barrage, avant de le crever de leur poussée et de noyer le pays d’aval. Il lui semblait presque encore que tout cela, mené avec ce sans-façons tranquille, n’était qu’un risible cauchemar. Mais elle ne pou-vait s’empêcher de penser que ces individus feraient d’elles
– 217 – ce qu’ils voudraient parmi ce remue-ménage, les gendarmes et les hommes du pays dans les bois de l’autre montagne, Valentin et Gaspard partis vers la Haute-Loire pour ne ren-trer qu’après-demain.
Venait la fin du jour. Il n’y avait que le chasseur dans le chariot, les trois autres prenant les raccourcis pour soulager les bêtes. On fut secoué de cahots à croire qu’on allait ver-ser. Les roues montaient sur des pierres, retombaient dans l’eau, des branchages se froissaient contre la bâche. Il sem-blait à Pauline qu’elle s’enfonçait dans les bois, dans la nuit, comme dans un pays sans espérance. Tout l’accablait, main-tenant ; tout l’abattait dans une détresse sans fond. Elle es-saya de prier, mais elle ne parvenait pas à former sa prière.
Ensuite, les chevaux firent halte. Les paysans chargèrent Fanchon sur un brancard fait de deux leviers et de feuillages, et prirent le devant. Ils s’éloignaient, traînant les pieds d’un pas saccadé, comme ceux qui portent la civière des morts.
Ils revinrent chercher Pauline. C’était un bois de fayards. Les rames s’abaissaient et s’étendaient au ras du sol, balançant à peine. Sous elles, rien ne poussait. L’endroit écarté, désolé, semblait sombre comme une caverne. Un champignon blafard faisait tache dans ces demi-ténèbres. De ces arbres tous pareils de noirceur et de silence tombait une tristesse qui oppressait. On ne sortirait jamais plus de ce bois fait comme un mauvais rêve.
Puis ce fut une clairière molle où le pied glissait. Une mare luisait faiblement. Au fond, un pavillon ouvert par une lézarde, s’adossait à un haut fourré funèbre.
On a dit qu’une fille avait été forcée là, puis pendue à l’un des arbres. Le lieu depuis était resté à l’abandon. Il sen-
– 218 – tait les vieux crimes, ceux qui se sont à moitié perdus dans la mémoire des campagnes, mais dont l’horreur demeure en un lieu marqué, comme au fond d’une cave un relent de sang et de moisissure.