Gaspard des montagnes - Tome III

Henri Pourrat · Chapitre 4 sur 43

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Gaspard des montagnes - Tome III

Quatrième Pause ................................................................. 24

Pont-du-Merle. Le vent remuait ainsi les feuillages au fond d’un préau d’herbes. Elle le comprenait soudain : « Depuis j’ai toujours pensé à lui ; tous les contes que je me suis fait, c’était lui. S’il était venu tantôt à moi, et qu’il eût pris ma main, et qu’il l’eût gardée dans la sienne, je n’aurais même pas su montrer de surprise. Mais qui suis-je pour qu’il me donne son âme ? »

Elle sentit une fraîcheur sur ses doigts : une feuille que le vent venait de cueillir à un peuplier, et qu’il lui apportait, pa-reille à un cœur d’or… « Un de ces cœurs qui ne sont pétris que de courage, de générosité, de droiture, car c’est bien ce-la qu’on lit dans ses yeux pleins d’honneur. Je voudrais me retrouver dans le danger comme ce soir, là-bas. Il sentirait alors, lui qui est un être à part, un héros, qu’il peut me parler avec des mots où le cœur passe, et non pas m’adresser un compliment, comme à une jeune personne occupée de baga-telles. »

Elle se laissait emporter dans la voiture où le bruit, les cahots, la vitesse lui tenaient lieu maintenant de pensée ; et dans cet état il lui semblait courir au-devant d’elle ne savait quelles images de poursuite et de violence, qui se formaient sur ce fond de montagnes, dans un confus avenir.

 

QUATRIÈME PAUSE

 

À la chasse au lièvre. – Gaspard et les personnes du sexe. – Ils marchaient sur les petites montagnes parsemées de sor-biers et de pins qui dominent la grand’route. Dans les prés du fond, quelque vieille, qui filait, gardait deux vaches appli-quées à tondre pas par pas un pauvre regain. La chaîne des

– 24 – feuillages au long du ruisseau se tachetait de bigarrures. Des places de fougères jaunes, à travers les pacages, éclairaient déjà comme des lampes. Sous la nue qui moutonnait, l’air doux avait un goût de jonc, de verger, de feuilles mortes, ce goût d’arrière-saison qui donne envie d’errer en silence par la campagne.

Ils chassaient. D’en haut Gaspard et Valentin virent pas-ser la voiture des Grange. Mlle Chargnat y trônait entre les deux sœurs. Gaspard considérait cela. Dans le pays on commençait à donner Pauline à M. César.

— Grange est si content de la façon dont il a marié son aînée, qu’il tient à marier vite sa cadette.

Il surveillait Valentin du coin de l’œil.

— Ce pauvre Grange ! Il en trouverait un plus bête que lui, il lui chercherait querelle. Laissons tout ça, tiens, mon lieutenant. Quand on a vu les guerres, l’empereur, ce c’en dessus dessous, qu’est-ce qu’on voudrait prendre au sé-rieux ?…

Ils allaient sous le couvert des pins. Valentin se taisait. Puis, sans regarder Gaspard : voilà, autant le dire, peut-être partirait-il pour le Champ d’Asile. Il avait écrit au général Lallemand qui fondait une colonie d’anciens soldats dans le Texas.

Brusquement il continuait, comme si le propos portait déjà là-dessus :

— Que veux-tu, elle est tout pour moi. Je vais, je viens, je chasse, mais…

 

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Il rabattit les chiens de son fusil, s’assit sur un tronc d’arbre. Du bout de son soulier, il soulevait et arrachait une peau de mousse.

— La demander en mariage ? Tu sais que je n’ai rien et mon père peu de chose : une petite métairie et des bois si écartés que les arbres y pourrissent de vieillesse.

« Il a aussi une baraque à Ambert, songeait Gaspard, mais le bonhomme Verdier est ainsi fait que quand ses loca-taires tardent à le payer il leur apporte lui-même de l’argent pour qu’ils le donnent à sa femme. »

— Alors ? Renoncer à elle ? Cet air de franchise et d’âme qu’elle a ! La bouche nette et le petit nez droit. Et la lumière de ses yeux ! S’il fallait voir son père la marier… Ce sont des pensées qui ne sont bonnes ni pour le jour, ni pour la nuit.

Gaspard s’était assis à côté de Valentin, le dos rond, son fusil en travers des genoux.

— Laisse, mon lieutenant, laisse, va, les amours.

— Je l’ai là, devant moi, et son geste de porter la main à ses boucles. Vois-tu, quand elle relève les yeux et qu’elle vous regarde, on sent d’un coup ce que pourrait être la vie avec elle… Ah ! que ce soit enterré. D’ailleurs, tu ne peux pas comprendre…

— Ça…

Gaspard l’admettait d’un signe de tête. Il avait jeté sur Valentin un regard singulier, rapide. « J’ai connu pourtant une petite qui avait des yeux plus clairs que ceux de ta Pau-line. C’était dans le pré de serpolet. Elle m’avait tout dit, ses peurs, ses peines. Et, quand je l’ai embrassée en partant, un

– 26 – matin, dans la salle basse, j’avais sa tête sur ma poitrine, je sentais l’odeur de ses cheveux. Oui, que ce soit enterré. Je n’avais pas tort, je pouvais m’assurer sur Anne-Marie ; mais non pas sur la vie, sur le destin qu’on a. Dans cette vie rien n’est sûr, sinon qu’on sera toujours seul. Il faut pourtant s’arranger pour vivre. »

— On chabrole, dit-il tout haut. Chabroler, tu sais, ver-ser du vin dans la soupe. Eh bien, dans les soupes que le sort nous trempe, on peut toujours verser un verre de vin rouge.

D’autres que Valentin ont eu à porter leur charge d’ennuis et ils n’ont pas plié l’épaule. Quand le camarade passerait par où ceux-là avaient passé…

L’amitié, cependant, le secouait plus qu’il ne se le disait. Valentin, c’était un compagnon : de ceux qui se retrouvent loin des bourgeois, dans les occasions rudes, prêts à boire un coup de vin, les pieds dans l’herbe, et à marcher contre le vent.

— Écoute, ton alliance honorerait mes cousins. Reste, aie l’œil à tout. Il y a toujours un moment où celui qui est là peut changer le cours de l’eau, qu’on n’empêche pas de cou-ler.

 

Gaspard disait à Valentin de demeurer, et il ne savait pas si, lui, il ne quitterait pas le pays. Il ne se plaisait plus à aller aux Escures. Ou bien les Grange n’y étaient pas, ou bien ils avaient du monde. Cela après avoir eu trop à entre-tenir Anne-Marie tête à tête. Alors, il avait envie d’aller res-pirer un autre air.

 

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Ses père et mère auraient voulu le marier. Il y avait eu des projets, des manœuvres. La fille d’un tailleur de Brioude ; mais Gaspard n’aimait pas les tailleurs. Une autre, pas mal tournée, tant s’en fallait, et le père avait un bien de douze vaches, à Vollore ; mais pas assez dévote. Une autre l’était trop. Et toujours, à toutes, il trouvait quelque chose à dire.

— Pauvre Anne-Marie, dit un jour la mère, il n’y aura que toi pour dénicher celle qu’il lui faut. Marie-moi ce ter-rible. Si c’est toi qui la lui donnes, il la prendra.

— Si je savais où la trouver, je la lui amènerais des deux mains.

Et c’était vrai. « Peut-être que Dieu me payerait en me rendant mon enfant, et tout serait comme tout doit être. »

La mère s’était adressée à Anne-Marie parce qu’elle pourrait le marier bien, et dans le beau monde. Gaspard était quelqu’un. À la Belle-Bergère on venait le trouver sans cesse pour lui demander un conseil, un service. Les dames de Saint-Amand avaient même pris l’habitude de faire faire leurs achats par lui à Clermont et à Lyon. Dès qu’elles le sa-vaient de retour, elles arrivaient. Et de demander qui son châle, qui son cahier de musique, qui son vinaigre des quatre voleurs. Un bruit, un embarras ! Elles ne pourraient pas être comme Anne-Marie, non, qui ne sait ce que c’est qu’affectation de manières ? Quand il en eut assez il mit les choses sur un autre pied.

— Ah ! mesdames, j’avais écrit vos commissions sur des petits papiers, pour m’y reconnaître. Sitôt à Lyon, j’ai rangé ces papiers sur le parapet du grand pont, en posant l’argent dessus, quand on me l’avait remis. Ma foi, il est arrivé un

 

– 28 – coup de vent. Tout ce qui n’avait pas été financé est allé dans le Rhône.

« Et adieu, mesdames, je vous ai vues ! »

Il se sentait d’humeur à ne rien supporter cet automne-là. Brusque, toujours en action, il ne tenait pas dans sa peau.

Pauline, les nuits, avant de s’endormir, songeait parfois à Gaspard et à Anne-Marie. « Si jamais quelqu’un me té-moigne des empressements et que j’y réponde, je ne laisse-rai pas aller les choses comme ma sœur les a laissées aller. Quand on aime et que c’est compris, on doit obéissance à cette fidélité du cœur, non pas aux obligations de la famille et de la fortune. »

Anne-Marie, lorsqu’elles travaillaient à la fenêtre de la petite salle, s’inquiétait de la voir partie pour les songeries, loin d’elle, loin des Escures. Que fera-t-elle si M. César se déclare ? Et que lui conseiller, même ? Est-ce un sort de de-venir une de ces vieilles filles occupées à faire la gazette du bourg, leur chaufferette sous les pieds, leur carlin sur les ge-noux ? Mais aussi avoir toujours à son côté, jusque dans sa chambre, un homme qu’on n’aime point !

Elle crut voir qu’elle n’aurait pu, elle, supporter de vivre avec Robert, quoi qu’elle eût résolu. Elle ne voulut pas se le demander. « Je suis folle. Pourquoi M. César répugnerait-il à Pauline ? On dit qu’il est vaniteux, ne pardonne jamais un mauvais tour : mais nous en a-t-il voulu pour Robert qui l’a trompé ? Il est bien de sa personne ; il joue du violon dans les concerts d’amateurs. La vérité, c’est que, à cause d’une malice qu’Elmire avait faite à Pauline au couvent, je garde une prévention contre les Chargnat. Et cela est monstrueux.

 

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