Gaspard des montagnes - Tome III

Henri Pourrat · Chapitre 18 sur 43

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Gaspard des montagnes - Tome III

Sixième Pause ...................................................................... 116

Il vint, il écouta longtemps sa cousine. Elle savait qu’il ne voulait croire aux histoires que s’il ne pouvait faire au-trement. Elle s’y attendait : rien, rien du tout, dirait-il, ne prouvait que le donneur d’avis eût jamais su quelque chose. Mais non. Peut-être sentait-il que l’émotion d’Anne-Marie devait répondre à une réalité, ou comprenait-il que ces avis étaient véritables. Elle espérait de lui une promesse. Il lisait cela sur sa pauvre figure. Il avait pensé d’abord à ce qu’il pourrait faire. Il pensait maintenant à ce qu’il pourrait lui dire. Et puis elle le regardait si droit dans les yeux, d’un tel regard d’attente et de confiance qu’il ne sut pas ruser, ni même se retenir de penser tout haut devant elle.

Que pouvait-on ? Voyait-elle qu’il fallait tout attendre du temps, du hasard ? Voyait-elle bien qu’il allait sans moyens, sans lumières, comme s’il cherchait de nuit une aiguille dans un bois ?

C’était elle à présent qui se taisait, qui faisait signe qu’elle savait bien. Mais elle continuait de le regarder avec ce grand air d’attente. Un être qui attend tout de vous, qui vous apporte sa foi, qui se tient là, s’en remet tout à vous, comment ne pas tout lui donner ?

Il aurait voulu que sa poitrine s’ouvrît pour qu’elle pût y lire. Il se leva. Il ne savait pas ce qu’il pourrait faire, mais il essaierait de forcer le hasard.

 

SIXIÈME PAUSE

 

Le second jardin. – Détermination de Pauline. – Cette his-toire de billet avait étrangement secoué Pauline. Elle avait

 

– 116 – remarqué les allures du père et celles de M. César ; une de-mande en mariage n’allait plus tarder. Mais elle sentait d’autres choses dans l’air à cause de Valentin et de M. Amédée, à cause de Gaspard, de l’enfant perdu. Tout lui disait sourdement qu’on arrivait à un tournant. Se laisserait-elle mener par les événements ou saurait-elle faire ce qu’elle avait à faire ?

Au fond, elle était bien la sœur d’Anne-Marie. Plus indé-pendante, peut-être, quoique aimant davantage la compa-gnie ; moins chrétienne de pensée aussi, un peu plus atta-chée aux plaisirs, aux dehors ; mais le même fonds de vail-lance, d’opiniâtreté et de candeur ; la même croyance géné-reuse qu’il faut suivre la vérité de son cœur, trouver la voie royale et n’en plus vouloir sortir.

Les nuits, elle se réveillait pour y penser. C’est terrible de se voir à une heure où la destinée est en jeu. Il faut se dé-terminer seule, parce qu’on est seule pour sentir ce qu’on sent et pour entendre ce que la noblesse commande. Les autres ne peuvent savoir, et ils veulent vous rendre heureux à leur façon. « Mais je ne me laisserai pas mettre la main dessus. Anne-Marie devait obéir à son âme et non à ce qu’on a fait passer avant cela : la famille, l’argent, les conve-nances. »

Pauline croyait que son parti était pris. Elle s’était réso-lue à une démarche qui la faisait trembler. « Je n’aurai ja-mais le courage, je sais seulement que je dois l’avoir. »

Elles descendirent à Ambert pour la foire, le jour de la Saint-Michel. Le temps était encore beau et clair. L’année, d’ailleurs avait été sèche, par malheur pour Grange. Faute d’eau, les papetiers avaient chômé plusieurs semaines.

 

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Sur le soir, avec Fanchon, elles allèrent aider Mariette à cueillir les poires. Martin vint, amenant Barthaut, le magister du Monestier. Il était un peu fier de ses jardins, de son pavil-lon bourgeois, et il voulait les montrer au bonhomme. Valen-tin Verdier et le Dragon les avaient suivis.

On fit tous ensemble un tour complet, allée par allée. Le Barthaut, descendant de sa montagne, s’émerveillait des es-paliers de pêches et de vignes. Là le petit noir qui est mûr pour la fête de Notre-Dame, là celui de la Madeleine, là le chasselas doré, le raisin gris, le raisin rose, les muscats dont on fait le vin de Madère, le gros raisin du Cap, si bleu sous ses feuilles si larges…

— Ah ! c’est que ça mûrit dans ce coin, disait Martin, la chaleur s’y ferme !

Et cueillant une tête de rose trop ouverte, un peu fati-guée déjà :

— Tenez, mettez ça dans votre poche, ça fera sentir bon votre mouchoir.

De derrière le mur, dans les feuillages de noisetiers pourpres, un pavillon rose surveillait l’enclos de son œil de bœuf.

— C’est le pavillon de M. César. Là-bas, ces têtes d’arbres, le jardin du maire. Après celui du maire…

Le Barthaut cependant dut repartir, et Martin le rac-compagna. Chacun s’était espacé à sa fantaisie. Le Dragon prit à part Anne-Marie. Gaspard l’avait chargé de lui deman-der la lettre où ils avaient cru lire que l’enfant était chez un avare, chez Chassaigne. Anne-Marie avait toujours ce papier avec elle, dans un soufflet de son livre d’heures. Elle alla

 

– 118 – chercher le livre dans la resserre et emmena le Dragon pour tâcher d’en tirer quelque chose sur leurs entreprises.

 

Lorsque le Dragon repassa devant le moulin, il s’entendit saluer par Martin qui fendait du bois au bas de l’escalier :

— Au revoir, petit !

Il ralentit, approcha. À sa mine, Martin comprit qu’il avait quelque chose à dire. Alors, lui :

— Tâche d’en trouver une à Saint-Amand. Si tu attends la Mariette, tu attendras trop. Mais, vois-tu, tu feras une heureuse en te tenant tranquille.

Le Dragon, d’un clin d’yeux, fit signe que tout irait comme il faudrait et qu’il ne s’agissait pas de cela.

— Ça ne fera peut-être pas du vilain, dit-il à mi-voix, mais gare l’histoire ! Vous ne saisissez pas ? Votre jardin est bien joli ; seulement, autant vaudrait qu’il ne joignît pas celui de Chargnat l’Empereur.

— Et pourquoi ça, petit ?

— Parce que M. Amédée était à la lucarne. Je l’ai vu, moi, en partant. Il aura vu se promener un monsieur et une demoiselle. Attendez la suite… À l’honneur de vous revoir, beau-père.

 

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Cependant, au jardin, une lune quasi ronde avait com-mencé de luire entre les branches des acacias. Mariette et Fanchon voulurent achever leur cueillette.

Pauline et Valentin peu à peu s’étaient trouvés en ar-rière. Tout tournait pour Pauline dans un vertige fait de peur, de courage, de confiance. Un tournoiement de brouil-lards pâles qui lui vidait la tête. « Je vais oser une chose inouïe. Mais si je me trompais, s’il ne m’aimait point ? Je sais qu’il a l’âme sincère et grande ; mais qui suis-je pour qu’il veuille de moi ? S’engager maintenant et ici, et pour l’éternité ! »

Elle sentait sa jeunesse comme une sorte de manque, qu’une confiance venait combler, et il lui semblait que la no-blesse serait de suivre cette confiance-là. « Mon ami, mon grand frère, comme ce serait bon de nous trouver l’un l’autre ! Mais le courage d’oser, le courage ! Si cette feuille qui vole tombe sur le buis, j’attendrai encore. »

Elle dit que du haut de la petite butte on devait aperce-voir les maisons de Roche-Savine. Ils suivirent sans plus par-ler la sente qui montait en lacet à travers les touffes d’épine-vinette et de poule-qui-pond. On arrivait à un banc et à une table de lave sous de gros acacias caverneux. Pauline avait le souffle aussi court que si elle venait de gravir une mon-tagne. De son gant, Valentin balaya une jonchée de feuilles, rondes comme des piécettes. Pauline ne s’assit pas. Elle en-tendait la voix d’Anne-Marie dans l’autre jardin. « Non, il n’en ira pas de nous comme il en est allé de Gaspard et d’elle. »

Valentin était debout, la main posée sur la table de lave. Dans la demi-clarté, il vit que Pauline cherchait son regard. À travers le feuillage clairsemé, la lune éclairait cette jeune

– 120 – tête charmante : le col nu, les boucles roulant sur la joue, la petite bouche au sourire tiré, singulier, quasi perfide. Il vit les lèvres se séparer ; se séparer de nouveau… Elle parais-sait vouloir dire quelque chose.

Elle avait des yeux d’un éclat extraordinaire ; et sou-dain, elle devint toute vermeille par le feu de son cœur. La voix lui manquait. Alors, elle posa simplement la main sur la main nue de son ami.

 

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