Gaspard des montagnes - Tome III
Sixième Pause ........................................................................ 39
— Combien je vous remercie ! Je n’oublierai jamais ce jour. Mais je dois regagner la montagne. Je bois à la santé de ces dames et demoiselles de la ville de Thiers.
Il ne disait pas qu’à la porte de la salle on lui avait remis une lettre où Anne-Marie lui marquait son désir de le voir.
SIXIÈME PAUSE
M. César parle de la contre-lettre. – Anne-Marie a recours à Gaspard. – Grange avait son entrepôt d’Ambert au moulin de Chinard, devant l’église. Le meunier, Martin, qui lui était petit-cousin, lui avait loué un bâtiment dans la cour. C’était une cour dallée, vieille et gaie, où jusque vers trois heures, en décembre, on avait le soleil. Une poussière blanche y poudrait les encadrements de bois, brunis par l’âge, des portes et des fenêtres. Devant l’escalier de pierre, qui mon-tait de flanc, se balançait un arbre de lilas. Un auvent, soute-nu d’un pilier de bois à potences, protégeait le palier. Pau-line s’installait là avec Mariette, la petite du moulin. On y était bien, bercé par le bruit de l’eau, le train et le tremble-ment de la bâtisse.
Souvent Anne-Marie accompagnait le père aux fa-briques. Mais Grange, toujours entier, ne la laissait guère en-trer dans ses affaires.
Un dimanche qu’il était allé voir M. Chargnat, il revint au moulin tout animé, avec un air de contentement et d’assurance. En attelant, il dit à Anne-Marie :
— Eh bien, je ne suis pas fâché d’avoir causé avec qui tu sais. Je te raconterai, sur la route.
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« M. César a demandé la main de Pauline, pensa Anne-Marie. Mais que dira Pauline ? Nous voilà aux difficultés, mon Dieu ! »
Quand le cheval prit le pas à la côte, le père la mit au courant. Seulement, voyant comme elle le prenait, il fut un peu démonté et ne lui présenta qu’à moitié les choses.
M. César l’avait emmené visiter sa serre, puis, le pre-nant par le haut du bras, l’avait promené sur sa terrasse au-dessus du boulevard. Il l’avait mis d’abord sur le voyage d’Espagne, ensuite sur les affaires de l’héritage. « J’ai beau-coup songé à tout cela par amitié pour vous… Impossible qu’il n’y ait pas eu de contre-lettre… » Sans insister, il don-nait à entendre que M. Robert s’était marié en faisant état de ce papier-là, qui assurait la fortune de sa femme, et avait dû être très déçu de ne pas le voir aux mains de la famille. Quelque misérable aurait volé cette lettre à Chenerailles, mais ne l’aurait pas détruite. On ne détruit pas un papier de trois cent vingt mille francs. « Réfléchissez. Un malandrin quelconque doit avoir en main cette contre-lettre, et il serait content de vous la vendre, mais il ne sait pas comment vous la faire offrir. »
Grange revoyait M. César lui parlant de cela à mi-voix. Un peu gros, serré dans son pantalon collant et son gilet blanc à paquet de breloques, sous un habit marron ajusté, M. César donnait l’idée d’un homme de poids. Ce qu’il avait dit parut bien raisonné à Grange. Grange d’ailleurs, après son mécompte des papeteries, tenait trop à ce nouvel es-poir ; il s’était laissé gagner et surmonter par l’idée de la contre-lettre. M. César lui avait demandé de ne dire mot à personne de leur conversation. Très discrètement, il avait indiqué que si une personne déliée, habile, ayant des rela-
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Grange, échauffé d’espoir, fut sur le point de faire à l’avoué sa confidence complète. Il eut peur d’Anne-Marie, pourtant. De fait, dès les premiers mots, Anne-Marie parut aussi inquiète que si le feu était aux Escures.
— Mais, pauvre père, pourquoi avoir parlé de nos af-faires à monsieur Chargnat ?
— Hé ! pourquoi le regretterais-je ? Est-ce qu’il ne voit pas juste ? Et je te dis qu’il a été parfait : pas le mot sur Ro-bert, pas ça ! Alors que… tu sais bien.
Grange secouait les guides d’un geste mécontent, aux regrets d’avoir donné Robert comme client à l’étude Char-gnat plus encore que de l’avoir donné comme mari à sa fille. Il grommela quelques mots sur la confiance qu’on aurait dû mettre en M. César.
— Vous ne voudriez pourtant pas lui parler de Robert ! Pourvu qu’il ne se doute de rien…
Grange n’osa pas répondre que Valentin Verdier savait bien, et Jeuselou, et Plampougnis. Un avoué, c’est presque un confesseur.
— M. César croit que Robert est parti de dépit, en voyant manquer ses espérances sur l’héritage, et voilà tout.
Quoi qu’elle fît, Anne-Marie gardait quelque prévention contre les Chargnat. « J’ai tort. Cette méchanceté d’Elmire, qui n’était qu’un enfantillage, m’a donné une aversion contre la famille. Je prends tout par famille, Gaspard me l’a repro-
– 41 – ché un jour. Je ne devrais pas. La rancune, quel bagage de païen ! »
Elle aurait voulu revenir sur leur compte, rendre justice à leurs bons procédés. Mais, à cause de sa sauvagerie, se di-sait-elle, elle ne se voyait pas bien dans leur compagnie. Elle nommait sauvagerie sa simplicité de cœur, son goût des grandes mœurs, son retour de pensée constant vers la sain-teté chrétienne.
Elle hésita quatre ou cinq jours, puis elle écrivit à Gas-pard.
Elle guettait son retour. Le matin même où elle l’espérait, elle apprit en sortant de l’église qu’il venait d’arriver à la Belle-Bergère. Elle y alla tout droit.
Il devait mettre en ordre son bagage dans l’espèce de long hangar bas qui donnait sur le verger. C’était là qu’il menuisait. Entre les fenêtres, derrière deux liteaux, étaient rangés des ciseaux, des tournevis et des gouges. Trois glanes d’oignons et des vessies jaunes pendaient à la poutre. Il ren-versa un tabouret pour le débarrasser, l’offrit à sa cousine. Sur un autre, il chassa des copeaux d’un revers de main ; mais il ne s’assit pas d’abord. Il continuait de naviguer entre l’établi et les planches appuyées au mur du fond.
— Sais-tu quoi ? Monsieur César a raison. C’est comme ça qu’on pourrait retrouver la contre-lettre. D’autres y ont pensé avant lui…
C’était comme si on enlevait un poids de sur les épaules d’Anne-Marie. N’est-ce pas ? Le père n’avait aucun besoin de s’adresser à M. César.
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Mais Gaspard ne disait pas cela. Personne mieux que l’avoué ne serait à même de retrouver le fameux papier… Il se fit répéter mot pour mot la conversation de M. César et de Grange. Ces Chargnat étaient fins. M. César parlait de quelque misérable qui aurait volé la contre-lettre à Chene-railles. Carcaille avait parlé d’un bourgeois. Les Chargnat le devinaient peut-être mais ne le dénonceraient pas : quel in-térêt y auraient-ils ? S’ils pouvaient lui faire rendre la contre-lettre en lui promettant le secret, ils toucheraient une ré-compense des deux côtés, et du bourgeois, et de Grange. Voilà toute l’affaire. Pauline redevient une riche héritière, et M. César épouse Pauline.
Gaspard voyait cela tout en allant et venant, mais il ne pensait pas tout haut, de peur d’effrayer Anne-Marie. « Le clair de l’affaire, c’est que M. César a une idée sur ta sœur… » N’était-ce pas pour lui que le cadet Redon avait tâ-té Grange ici-même, à l’auberge : « Maintenant, vous devriez songer à marier votre demoiselle. Le cas échéant, combien lui feriez-vous ? » Lors du mariage d’Anne-Marie, Grange avait dit : « La cadette n’est pas plus bâtarde que l’aînée : elle aura ce qu’a eu l’autre. » Mais là il s’en était tiré en plai-santant : Pauline était trop jeunette ; il ne serait pas embar-rassé de la placer, d’ailleurs : elle avait des yeux de vingt-cinq mille francs. « Il n’est donc pas plus en état de lui cons-tituer une dot. Les affaires ne s’arrangent pas, et tu devrais y veiller de près. »
Il voulait occuper Anne-Marie, afin qu’elle n’eût pas le temps de se faire des dragons au sujet de la vieille histoire. Justement, elle revenait là-dessus. Gaspard le sentait : elle en voulait à M. César de s’être inquiété de Robert. Elle dési-rait que Gaspard s’enquît, vînt à bout de savoir ce que sa-vaient au juste les Chargnat.
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Il avait dû s’asseoir près d’elle. Il l’écoutait, un poing au genou. Mais les Chargnat ne savaient rien, rien de rien, ni eux ni personne ! Non et non !
Il affirmait, affirmait, sans que rien vînt appuyer cette af-firmation-là, et il voyait Anne-Marie se rassurer, ses yeux perdre leur inquiétude. « Pourquoi ? Simplement parce que je le lui dis… » Il en était tout remué. Comme si c’était lui qui faisait que M. César ignorât tout.
— Je ne sais ce qu’il y a, reprit-elle doucement, con-templant par la fenêtre les arbres du verger. Il me semble qu’il va nous arriver des tracas, des malheurs. Chaque fois, je les ai sentis venir.
Gaspard dit que les riches se retranchaient déjà, que la cherté du grain augmentait encore. Elle fit signe de la tête que ce n’était pas cela. Puis elle murmura :
— Je voudrais ne pas me sentir seule.
Elle le regarda ; elle comprit que la promesse était faite.
Il aurait aimé se lever, changer de place. Quelque chose, comme autrefois, lui barrait la gorge, l’empêchait d’avoir sa salive. Mieux vaudrait courir les routes. Mais quand un être met cette confiance en vous, vous auriez le cœur bien dur si vous ne saviez pas y répondre. Pauvre petite, sur qui sont tombées toutes les croix ! Plus que jamais, là, elle avait ce je ne sais quoi de pur dans l’air et dans la voix, cette douceur, cette vaillance. Pourquoi semblait-il devant elle qu’on eût toujours quelque chose à se faire pardonner ?
Elle refermait son manteau pour partir.
— Est-ce que tu ne tiens pas cette contre-lettre pour une chanson ?… Non ?… Enfin que veux-tu, si l’héritage est per-
– 44 – du, nous n’en mourrons pas. Et du moins, M. César ne vien-dra pas penser à Pauline.
Elle allait redemander à Gaspard de ne pas l’abandonner au milieu des difficultés. Mais ils avaient tous deux le senti-ment que la conversation avait tourné autour de quelque chose qu’ils n’avaient pas besoin de dire. Cette gêne cédait, et cet étouffement qui le prenait dans le voisinage d’Anne-Marie. Une force lui revenait, une sorte de soulèvement pro-fond. Thiers, les courses, tout cela était soudain loin de lui et sans vie, comme si ces derniers temps il avait seulement vé-cu à côté de soi. Mais maintenant il vivrait, il ferait. Robert et les autres, il n’aurait pas besoin des messieurs Chargnat pour en venir à bout. Il se sentait fort de tout le peuple de la campagne, de ceux qui mangent et qui dorment près de la terre, qui ont affaire en plein air à la roche, aux sapins, au foin qu’on fauche, au pain qu’on fait pousser.
Anne-Marie s’arrêta dans le biseau de brume dorée qui tombait de la porte. Sous sa mante de bergère, sa figure claire ourlée d’argent à contre-jour, debout, devant ce loin-tain de bois et de montagnes, elle semblait la reine de tous ceux-là qui la verraient. Les mots qu’on n’avait pas dits s’envolaient vers le soleil.
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