Gaspard des montagnes - Tome III
Troisième Pause ................................................................. 173
Il tira à soi une chaise, s’assit avec une débonnaireté as-sez mal jouée, et entama son petit discours.
TROISIÈME PAUSE
Idées sur les Chargnat. – M. Amédée manque de perdre la vue. – La tête de veau mugissante. – Ils étaient bien revenus, les jours noirs. Il y eut des entretiens entre le père et Anne-Marie, où Anne-Marie s’enfonçait dans sa chaise rotonde pour se sentir étayée par le dossier. Elle n’aurait pas tenu sur ses jambes. Le père ne se mettait même plus en colère : il n’avait aucun ressort.
— Ta sœur est une péronnelle de comédie. Songe au parti qu’est M. Amédée, qui vient d’hériter de son frère. Elle est folle, je serais dans mon droit en la forçant à ce mariage. En tout cas, qu’elle voie bien les choses : si les billets ne sont pas renouvelés, je suis pris de trop court, c’est la faillite.
Comment parler à Pauline ? Anne-Marie avait vu que passer, simplement, devant la maison de M. Amédée lui donnait un frisson nerveux. « Cette maison toute noire sur la rue, je la prends pour une cage de corbeaux. » Ceux qui ne sont pas tristes ne vont pas chercher des idées pareilles, mais celle qui est enfoncée dans les ennuis se fait des monstres de tout.
On n’éviterait donc pas d’aller à du malheur. Vers qui se tourner, sinon vers Gaspard ?
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Lorsqu’Anne-Marie l’entretint de Valentin et de Pauline, Gaspard prit ce qu’elle appelait sa face de bois, une figure dure, colorée, lointaine. La demande de M. Amédée lui avait donné une espèce de contentement, comme s’il l’avait pré-vue. Ses yeux brillaient. Anne-Marie aurait voulu le com-prendre. Elle conta que le percepteur passait pour un tyran. On le surnommait le Blaireau, parce que tout s’enfournait chez lui comme dans la tanière du blaireau : il savait se faire apporter les coins de beurre et les saucissons de campagne, les lièvres et les pleins paniers de poires ! Si on lui riait en-core, parce qu’on le craignait, on le détestait bien ! Comme il passait, l’autre jour, devant l’église, une femme avait mur-muré : Passe, va : je t’arrêterai pas. » Anne-Marie avait es-sayé de faire parler ce vieux bon Barthaut. « Me fais rien dire ; il faut être chrétien, pauvre petite. »
— Le tonton Amédée ? disait Gaspard. Mais on ne pou-vait lui reprocher qu’une chose, comme à Plampougnis : de manger trop ! C’était le bon vivant, le bon garçon.
Non ; Anne-Marie faisait signe que non.
— Il est grossier, il est sans gêne, avec presque des coups de marteau par moments ; mais bon garçon, non. Tu ne le crois pas. Et moi je sens qu’il a le cœur dur comme un morceau de fer.
— Écoute, il tient ton père, à cette heure, et voilà. Au moins, ne lui fais pas la tête, puisqu’on ne peut pas vous demander davantage.
Gaspard reparti, elle réfléchissait. Il fallait que ce M. Amédée tînt en effet le père, parce qu’au fond le père ne l’aimait point. Les façons de M. César lui imposaient, lui donnaient le change. M. Amédée, il le trouvait grossier
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Mais pourquoi Gaspard avait-il prévu la demande de M. Amédée, comme si elle confirmait ses suppositions ?
Et il paraissait ne pas vouloir travailler contre ce ma-riage. Parce qu’il n’y avait rien à faire ? Il trouverait toujours quelque chose à faire, s’il s’y donnait de tout son sens.
Lors de l’émeute, cela pouvait aller loin. Peut-être voyait-il la foule lancée contre les Chargnat, M. César lâ-chant un coup de pistolet, de gros événements. « S’est-il avi-sé qu’une pincée de gravier dans une botte a fait davantage ? Il dit que le rire est grand. Il doit vouloir mener les choses ainsi. Ses yeux ne trompent pas : je l’ai senti enragé, endia-blé, comme aux jours de ses quinze ans, jadis. »
En descendant de son coucou, un soir, M. Amédée en-tendit le Dragon dire au maréchal :
— J’ai failli ne pas reconnaître notre percepteur : comme il a mauvaise mine !
Le lendemain et dans la semaine, en naviguant par le bourg, il put ouïr dans son dos des propos cousins de ceux-là.
— Vous l’avez-vu ? Il ramasse une drôle de figure.
— Un de ces quatre matins, un coup de sang l’abattra comme son pauvre frère.
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Ces compliments font toujours plaisir, même quand on crève de santé. M. Amédée se redressait, plastronnait ; mais, il avait beau faire, il baissait l’oreille.
Un dimanche, il prenait l’air sous sa coudrette. Passa Jeuselou.
— Salut, monsieur Amédée. Vous vous délassez de vos chiffres ? Vous auriez besoin de vous divertir. Venez faire la partie chez Treize-Langues.
M. Amédée refusa brusquement, mais se ravisa et suivit le garçon. Ils rejoignirent Plampougnis et Benoni dans un cabaret du bourg. On but, on joua au piquet, on mangea les tripes avec ce qu’il fallait de moutarde, on rebut, on rejoua jusqu’à la nuit franc-noire. Le tonton, suivant l’habitude qu’il avait prise dans les noces, posa son bras sur la table, son front sur son bras, et piqua un somme.
De grands éclats de voix l’en tirèrent ; Jeuselou et Be-noni se disputaient :
— Voilà celle que tu devais jeter ! Té ! regarde, l’atout était trèfle.
Il les entendait manier les cartes, les abattre sur la table. Et il ne voyait rien. Tout était noir pour lui.
— Allons, ça va. À moi la donne. Je tourne le roi, je le marque.
Il gémit d’épouvante.
Les autres le questionnèrent, – comment, il ne voyait pas la chandelle ? – se levèrent.
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— C’est vrai que ses yeux semblent morts. Si nous n’arrêtons la congestion, et tout de suite, il demeure aveugle.
Ils l’entraînèrent dans la cour. Plampougnis se jeta sur la pompe. Jeuselou, Benoni le poussèrent sous le jet, qui le doucha, le glaça, l’abrutit. Ils lui plongèrent la tête dans le seau avant de lui frotter les oreilles d’une serpillière, et ne le lâchèrent que lorsqu’ils n’en purent plus.
La congestion avait cédé. M. Amédée voyait en plein, à présent, la lumière de la chandelle. « Et dire que vous ne la voyiez pas, tantôt !… » On l’entoura, on lui donna de bons conseils. Mais il ne consentit pas à se laisser saigner par le Dragon qu’on était allé quérir.
Le filleul amena à Gaspard son oncle d’un village, un vieil homme au bon visage humble et ouvert. On comprenait qu’il avait dû longtemps concerter cette visite avec sa femme : elle l’avait habillé de ses dimanches, lui avait noué un beau foulard au cou.
En payant ses impôts, il avait oublié sa quittance sur le bureau du percepteur. Quand il était venu la réclamer, il s’était entendu dire par la gouvernante que M. Amédée était à Ambert. Comme cela trois dimanches de suite. Sa vieille femme alors avait arrangé dans un panier les poires de leur poirier, celles qu’ils gardaient pour le filleul ; et il était reve-nu en semaine. M. Amédée prit négligemment une poire, l’avala en deux bouchées, une autre, haussa l’épaule, consul-ta un registre, et dit qu’il ne pouvait y avoir de quittance, puisqu’il n’y avait pas encore de payement.
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— Comment, monsieur ? C’était un matin qu’il neigeait ; je vous ai porté l’argent dans un sac, tout en écus de six livres.
M. Amédée se leva, l’empoigna par l’épaule et claqua la porte sur lui, le menaçant d’un coup de botte s’il le voyait revenir.
À présent il le faisait sommer de payer ses impôts.
Cela fut conté avec un accent de vérité qui ne laissait pas de doute. Gaspard avait entendu d’autres histoires, d’ailleurs. Il pensait beaucoup au tonton.
Ses yeux luisaient, à croire que le diable lui sortait par les fenêtres, tandis que le vieil homme disait la menace du coup de botte, et son tracas.
— Suis-moi, té ! Allons causer avec cet autre.
La gouvernante leur cria d’entrer – elle ébouillantait une tête de veau, – et les voilà dans le bureau du percepteur, M. Amédée se retourna, les considéra :
— Si tu viens payer, tu ne fais que bien. J’ai vu l’huissier. Tu le verras, un de ces jours.
— Mais, monsieur, rappelez-vous !
Le vieux donne des particularités : il neigeait, c’était le mardi après la Chandeleur ; il avait aligné ses écus ici ; la quittance était là ; il avait oublié de la prendre parce que M. Amédée s’était mis à parler d’un loup qui courait le pays vers Carcasse.
— Tu l’as rêvé.
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M. Amédée dit cela d’un air froid, mais un peu contraint. Cette nuance de contrainte, il sentit aussitôt que Gaspard et le filleul, qui avait suivi, venaient de la saisir.
— Assez causé, les fonds ou la quittance ! Ni moi ni le gouvernement ne sortirons de là.
— La quittance est ici, vous la retrouverez, dit Gaspard. Monsieur Amédée, prenez garde. Tout le pays parle. Un jour les bêtes mêmes crieront contre vous.
— Quand les bêtes crieront, je verrai. En attendant, mon ami, de quoi te mêles-tu ?
— Je pourrais bien me mêler de plus de choses que tu ne voudrais, fit Gaspard à qui le sang montait au crâne.
Il avança d’un pas, les yeux toujours fichés sur lui. M. Amédée était un puissant gaillard, – à la suite d’un pari il avait soulevé sur son dos la patache de Clermont, – mais il passait pour craindre naturellement les coups. Il s’établit pe-samment dans son fauteuil, et, rentrant le menton, élargis-sant ses bajoues, il défiait, tutoyait Gaspard du regard. Croyait-on qu’il fût homme à se laisser picoter par des farces ou pousser par des menaces ? Du reste, si on venait le me-nacer, lui, fonctionnaire public dans l’exercice de ses fonc-tions, on aurait affaire aux tribunaux. Et il débita deux ou trois grosses phrases, comme en portent les papiers du gou-vernement, sur la force armée qui le ferait respecter au be-soin.
— Avez-vous dit ? Bon. Écoutez quatre mots. Je crois, moi aussi, que la force armée vous fera respecter un jour. Mais comprenez-vous ce que parler veut dire ?
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M. Amédée blêmit. Il se réinstalla, la tête en avant, sans cesser de regarder Gaspard, qui continuait de le regarder droit, de ses yeux de feu. Il y eut là, sans un mot, un moment si violent que le vieil oncle se mit à trembler et lâcha sa canne d’épine.
Le percepteur finit par se détourner en disant, avec une mine atroce, qu’on reprendrait cette conversation-là.
— Eh bien, entendu, à l’honneur de vous revoir.
Gaspard sortit. Il sentait qu’il ne se commandait plus.
À midi tapant, M. Amédée passa à table. Il n’avait pas déplié sa serviette qu’une stupeur le cloua sur sa chaise. La tête de veau fumant dans le persil, venait de lancer un meu-glement. Une bramée qui ne pouvait sortir que d’un gosier de bête, et qui reprenait, qui sortait à deux pieds de lui, de cette tête dont il voyait alors trembler le mufle, les joues cuites. Encore un coup, il la voyait, cette tête de veau, lourde, absurde, aveugle, qui mugissait, là, à deux pieds de ses yeux.
Cette face de brute reprenant vie et voix, qu’on imagine bien cela. Ce fut comme s’il se trouvait devant le démon, de-vant le monstre même de la bestialité stupide. L’effet fut tel que les trois sueurs le prirent. Il recula, se cognant au buffet, gagna la porte comme il put. La tête beuglait toujours, ef-froyablement.
Par l’autre porte, le filleul se faufila, vint à cette tête de veau. Il en retira une grenouille, emprisonnée sous la langue brûlante. (Le mot de Gaspard : « Les bêtes crieront », lui
– 180 – avait donné des idées.) Puis il passa à la cuisine dire à la gouvernante que, décidément, cette canne d’épine, il ne la retrouvait pas.