Gaspard des montagnes - Tome III
Troisième Pause ................................................................. 133
TROISIÈME PAUSE
M. César fait la demande. – Grange parle à ses filles. – Il porte la réponse aux Chargnat . – Grange en était, comme on dit, à déshabiller saint Pierre pour habiller saint Paul. Il cherchait pour payer l’un à emprunter de l’autre. Ni M. Regouyat, ni le Cadet Redon ne purent l’aider. Finale-ment il dut retourner à M. César, qui lui avança les fonds, et qui promit même, si Grange se trouvait embarrassé lorsque les billets arriveraient à échéance que le renouvellement n’en souffrirait pas de difficultés.
M. César prêtait sur première hypothèque, à huit du cent. C’étaient des conditions raisonnables : Grange n’aurait pas pu trouver mieux. Il dit à Anne-Marie qu’il était tiré d’affaire, ajoutant que M. César avait eu des façons de haut parage.
Il était encore ébloui par la délicatesse de l’avoué, qui n’avait amené la question du mariage qu’après avoir consen-ti au prêt. Le mariage, dans ces conditions, l’allégeait, le li-bérait, lui rendait la vie. Le domaine hypothéqué à un parti-culier quelconque, il n’aurait pas vécu. Être maître chez soi et ne faire perdre personne, tels étaient pour lui la loi et les prophètes. Mais M. César devenant son gendre, ces hypo-thèques prenaient le tour d’un arrangement de famille.
En une soirée on convint de tout. Il y aurait communau-té de biens. Sur les deux cent quatre-vingt mille francs que disait posséder M. César, cent mille entreraient dans la communauté, le surplus étant stipulé propre au futur et à sa famille. Il dotait sa femme de quinze cents francs de rente et lui assignait un préciput de quinze mille francs. La demoi-
– 133 – selle de son côté apportait un mariage de quarante-huit mille francs dont le père se réservait de ne verser les fonds que dans cinq ans, en payant simplement les intérêts d’ici là.
M. César ne reparla plus de la contre-lettre. Après ce qu’il avait promis à Anne-Marie, Grange n’avait pas osé y revenir. Il n’allait pas dire maintenant à M. César qui était au vrai ce Robert, son futur beau-frère.
Malgré tout, il ne put s’empêcher de glisser un mot, tou-chant l’espoir qu’on avait eu de retrouver le fameux papier. M. César approuva, dit d’un ton un peu froid qu’il s’en in-quiéterait dès qu’on l’aurait mis au fait exactement ; qu’il pensait du reste que M. Grange voyait où et comment entre-prendre des recherches. Grange, le rouge aux joues, avec des rires de bonhomie, traita cela comme une chose en l’air, dont on reparlerait lorsqu’on serait sorti de la grande affaire des noces.
Il ne dut pas s’écouler plus de cinq jours entre le soir de la foire et cette conclusion du mariage. Anne-Marie attendait le moment favorable pour parler au père. Pauline se prome-nait dans l’allée d’où l’on voit la route, et y entretenait ses espérances, tirant parfois rêveusement le bout de quelque branche couleur d’aurore. Valentin lui avait fait remettre une lettre par le filleul de Gaspard ; elle dormait chaque nuit la joue sur ces feuillets. Mais, fidèle à la promesse exigée par Anne-Marie, elle s’était interdit d’y répondre. Elle avait sim-plement envoyé à son ami un bracelet de ses cheveux.
Au souper, ce soir-là, le père se montra plus gracieux, bien qu’occupé d’affaires à lui et suivant assez mal ce qui se
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En sortant de table, elle s’approcha de sa sœur, lui souf-fla de parler ce soir même. Anne-Marie se demandait si le père était simplement satisfait d’être sorti de ses embarras, ou s’il y avait autre chose. Lorsqu’il leur demanda de l’accompagner dans son cabinet, elle frémit.
Il s’installa, les mains à cheval sur les genoux. Ce ma-riage, qui l’avait ravi, au Pontel, pourquoi ici l’oppressait-il un peu ? Sans le savoir il en voulait de cela à ses filles. Il par-lait du dérangement de ses affaires et des services immenses que lui avait rendus M. César. Il essaya de passer de là au mariage. Son ton, son allure changeaient. Il s’embrouilla, s’arrêta, repartit, entama le chapitre comme si c’était chose de longtemps entendue…
La vieille odeur de cuir et d’humidité faisait mal à Pau-line. Elle s’inquiétait de ne plus se sentir aucun courage. Le moment était venu pourtant où il fallait faire tête. Elle en-tendait à peine le père exposer les questions d’intérêt. Des mots inconnus, comme préciput, lui frappaient l’oreille et lui paraissaient avoir un sens secret, révoltant. Le cœur lui bat-tait jusque dans la gorge.
Tantôt, à table, elle avait tout échafaudé encore. Il lui semblait que le père ne pourrait que se laisser convaincre. À présent, toutes ses raisons s’étaient sauvées. Elle saurait seulement dire qu’elle n’épouserait jamais M. César.
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Embarrassé par le silence et par la pâleur de ses filles, le père s’empêtrait, parlait avec un soupçon de brusquerie mais sans chaleur et sans force. Pour sortir d’un moment si pé-nible il se résuma : un tel parti, c’était magnifique ; il savait pouvoir compter sur l’obéissance d’une fille qui ne lui avait donné que de la satisfaction et il était ainsi certain d’assurer, en même temps que la tranquillité de ses vieux jours, le bonheur de sa petite Pauline.
— Vous vous marierez d’ici à l’avent. Dans ces affaires, rien ne vaut de traîner quand tout est conclu.
Au premier mot de Pauline, et plus encore à son air qu’à ses paroles, il comprit que c’était non et non. Il s’attendait à quelque résistance, peut-être, non à cela. Parfois il disait, d’un certain ton, que la petite avait une tête aussi dure que la sienne. Mais aujourd’hui il ne songeait plus à lui en savoir gré. Il se leva, bouscula du pied sa chaise, marcha de furie jusqu’à la muraille.
— Échinez-vous toute une vie pour faire vivre vos en-fants comme vous n’avez jamais vécu ! Quand vous croirez avoir un pauvre mot de merci, vous aurez ça qu’on n’en fera même pas compte. On ne se soucie ni de vous ni de vos peines. Mais, sacré tonnerre de tonnerre !…
Il repartait, continuait de faire le cabinet dans toute sa longueur. De l’épaule il heurta une liasse de brides pendue à une patte de fer, la fit choir sans s’arrêter. Pauline le suivait de ses yeux tout grands, et paraissait se buter dans son si-lence. Anne-Marie, clouée sur sa chaise par cette violence, tâchait par ses regards de supplier le père qu’il se calmât. Enfin, congestionné, tremblant, il se passa la main sur la face, et se redressant, de l’autre bout de la pièce :
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— Vois, Pauline, ça vaudra tout autant, monte dans ta chambre. Je ne souhaite pas que tes enfants te donnent un jour le camouflet que je viens de recevoir de toi.
Il attendit qu’elle fût sortie et revint à son fauteuil. Cela lui avait fait une révolution. Que répondrait-il à M. César ?
— Parle-lui, toi, à ta sœur. S’il le faut, dis-lui qu’on lui donnera du terme. Nous trouverons un prétexte pour retar-der jusqu’après l’avent. Raisonne-la, qu’elle ne reste pas sur ces enfantillages.
Il avança son fauteuil près d’Anne-Marie et se remit à lui exposer l’état de ses affaires. Si M. César exigeait le paye-ment des billets à l’échéance, ce pourrait être la vente du domaine, et même la faillite.
— Tu sais que ça me tuerait.
Alors que tout s’arrangeait par ce mariage !
— J’ai trop gâté Pauline. Elle avait des canards, je lui ai acheté des pintades ! Il est vrai que les couvées ne font pas bonne fin ici ; le pays est trop froid ; ces bêtes crèvent avant d’avoir la tête rouge… Mais, enfin, nous la traitons en prin-cesse. Il aurait fallu voir ça chez mon père. Qu’est-ce qu’elle s’est donc mis en tête ?
Anne-Marie n’osait parler à fond contre les Chargnat, parce que Gaspard paraissait maintenant les ménager beau-coup. Elle voulut pourtant demander au père s’il ne pourrait trouver d’autres prêteurs et sortir sans eux de ses difficul-tés ?
La colère le reprit.
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— Tu ne sais pas où j’en suis, pauvre petite ! Vous, vous ne vous inquiétez de rien. Moi, je vois le train de ce monde. M. César tâcherait de mettre la famille plus bas que terre.
Jusqu’ici il n’avait pas vu si nettement qu’il se trouvait dans sa dépendance. La poitrine barrée, il tâcha de re-prendre souffle, passa deux doigts entre son cou et sa cra-vate.
— Allez vivre avec ces belles idées de faillite devant vous ! Les ennuis qui arrivent, passe. Mais ceux que vous font vos enfants…
Et se tournant, s’adressant à Anne-Marie (oui, à elle !) :
— Pourtant, pauvre petite, j’ai toujours tâché de travail-ler à votre bonheur.
Grange attendit six grands jours avant de retourner au Pontel. Encore se fit-il bien enseigner par Anne-Marie ce qu’il aurait à dire. Pauline était toute jeune : il serait meilleur d’attendre un peu ; aucune maladie ne l’attaquait, non ; seu-lement elle avait besoin de se fortifier, d’être surveillée et dorlotée par sa sœur. Pourquoi se presser, puisque le projet tenait plus que jamais ? Il dit cela de son chef et n’ajouta pas, comme le voulait Anne-Marie, que M. César et Pauline avaient besoin de se connaître davantage.
Mais ces défaites, il les déballa en phrases si entortillées, avec un visage si contraint, que la chose paraissait tourner moins à un consentement qu’à un refus.
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M. César jouait avec son paquet de breloques, et, par instants, comme pour le percer, jetait à Grange un regard oblique et rapide.
Tout d’un coup Elmire entra. Avec une amabilité au vi-naigre, elle s’adressa à M. Grange et à son frère ensemble, les félicitant, leur demandant à quelle date ils arrêtaient le mariage. Grange avait chaud aux oreilles. Il fut sur le point de répondre qu’elle devait le savoir, puisqu’elle écoutait der-rière la porte. Il recommença ses excuses. Elmire prenait une figure de chatte furieuse. Elle s’écria qu’elle voyait bien d’où le vent soufflait. Pauline, elle, s’estimait en âge d’agréer les empressements des messieurs, sans se demander si son papa la trouvait assez bien formée, assez grande fille. Cer-tainement elle avait besoin d’être surveillée par sa sœur et de plus près encore que ne le pensait M. Grange.
Grange, le sang à la face, demanda à Mlle Elmire de par-ler nettement. Elle cessa de ricaner, ne fit qu’un saut à la porte, appela Amédée qui parut aussitôt, comme à la comé-die.
M. Amédée voulut tout prendre en riant. Il s’étala dans un fauteuil, croisa les jambes.
— Eh bien, oui, quoi ! Le beau Valentin tourne autour, si vous tenez à le savoir. Parlez-en à la jeune personne…
Il faisait de ces amourettes un enfantillage sans suite, pourvu que le père y coupât court.
Si Grange contint la colère qui le faisait bouillir, ce fut parce qu’il se promit de tomber terriblement sur Pauline, le soir. Il protestait, criait, s’échauffait. Allait-on croire des ra-gots et des commérages !
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