Gaspard des montagnes - Tome III

Henri Pourrat · Chapitre 29 sur 43

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Gaspard des montagnes - Tome III

Cinquième Pause................................................................ 189

C’était elle maintenant qui parlait. Elle voyait bien que Gaspard ne pourrait pas faire ce miracle de les sauver de la ruine. Mais où les créatures ne peuvent plus rien, il y a Quelqu’Un qui peut tout.

— Je prierai de toute la foi de mon cœur. Je ne sais pas à quel bien m’attendre, mais, même sans espérance, je garde une confiance encore.

Il marchait à son côté, et il regardait la lumière qui était dans ses yeux.

 

CINQUIÈME PAUSE

 

Le Gourg du Drac. – La pêche aux flambeaux. – Trait d’énergie du curé de Saint-Amand . – Entre la Chapelle-Agnon et Bertignat, il y a des ravins enfoncés qu’on nomme les gorges de Carcasse. Les pentes avancent en éperons de ron-ciers et de pins, ou plongent en dévalées de bruyère. Tout en bas, sautant, tournoyant en cent replis, roulant à grand bruit entre ses boulets, le ruisseau écume comme du lait bourru.

Au sortir de la première messe, Anne-Marie avait été abordée par le tailleur. Faute d’homme de bien, on l’avait fait sacristain de la paroisse. Il lui dit qu’il avait entendu dire qu’on disait… Bref, le bruit courait, selon lui, d’un enfant à l’aspect sauvage qui rôdait dans les bois de Carcasse.

— Il t’a fait, dit Gaspard, le conte du gourg du Drac.

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On peut voir dans ces gorges deux cascades, dont l’une a creusé une pierre qu’on donne pour le Bénitier du Diable, et l’on dit que, là près, le Drac sort du gourg sous forme d’un petit homme velu et bizarrement fait.

Ce conte de nourrice, Gaspard le savait de naissance. Mais Anne-Marie était là presque suppliante. Il lui promit qu’ils battraient les bois tous sept le jour des Rameaux.

Durant la semaine, sainte, il attendait le préfet, des mes-sieurs.

Le dimanche donc, ils vont dîner chez M. Jean, à la Chapelle, et sitôt après, gagnent les bois.

Ils y trouvèrent des terriers de renard, et sous les ra-cines, dans les endroits sablonneux, quelques morilles, mais n’aperçurent pas âme qui vive. Et de monter et de des-cendre, et de ne pas laisser passer un creux de roche. Valen-tin tâchait d’être à ce qu’il faisait ; mais il avait la tête en feu et sa Pauline dans le cœur. Gaspard ne le quittait pas : sans savoir pourquoi, il lui tardait d’être sorti de ces ravins.

Il ne voulut pas qu’on soupât près du ruisseau. Ils re-montèrent sous les arbres. La place était sèche, le bois aussi sonore et aussi tranquille qu’une église. Une lumière singu-lière, qui ne donnait point d’ombre, celle des crépuscules de printemps, emplissait le lieu. Des coups de vent tiède traî-naient des odeurs de source, de verdure, de fraîcheur. Le ciel s’ouvrait toujours davantage, sur un vide de pâleur entre les fûts de pins, et le silence était si grand que le bois paraissait plus désert encore.

Comme ils tiraient des carnassières les œufs durs et les bouteilles, ils eurent la surprise de voir arriver le bossu. Il se trouva qu’il venait là à la pêche aux grenouilles. Il s’assit,

– 190 – sans trop demander si on l’invitait. Et il briba si bien qu’il ne devait plus se ressentir du coup de demi-aune reçu naguère par les mandibules.

Ils se levaient, secouant les miettes. À ce moment, Gas-pard crut voir, là-bas, quelqu’un se défiler entre les arbres. Chopine se souleva en dressant les oreilles. Peut-être une idée, il n’aurait pu dire. D’ailleurs, parce qu’au lendemain des Rameaux, les grenouilles tournent crapauds, la cam-pagne, ce soir-là, est pleine de garçons qui vont les pêcher aux lanternes. On les vend écorchées et enfilées à des ba-guettes, pour la semaine sainte. Au beurre noir, en omelette ou en civet, c’est un manger délicat, mais le diable emporte ces petits os !

 

La nuit tombait. Le bossu fit tant que les plus enragés décidèrent de le suivre à la pêche. On alluma des branches garnies de résine. Le bossu portait au bout d’une perche un panier à salade rempli de pignoles qui flambaient. Les gre-nouilles, attirées par la lueur, sautaient de l’eau sur les bords, et on les assommait d’un coup de bâton.

Chopine, deux ou trois fois, avait donné des marques d’inquiétude. Lorsqu’on arriva vers le gourg, Gaspard dit qu’il était temps de repartir. Mais le bossu, en trois sauts de chèvre, traversa le ruisseau.

— Une minute, je vais voir vers la cascade. C’était un plaisir de le regarder voler de pierre en pierre, secouant son panier de flammes.

— Si quelque vieille l’aperçoit, le pays saura que le drac était à Carcasse !

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Tout d’un coup, Gaspard jeta l’œil sur Chopine : elle grondait, le museau pointé vers le haut de la pente.

— Écoutez !

Par-dessus le bruit sifflant du torrent, une sorte de rou-lement se précipitait, devenait un bondissement à gros frap-pements sourds.

— Jetez ces torches ! Et vite ici, tous ! Sacré bon sang, nous sommes cuits !

Une masse énorme parut s’enlever devant eux, creva les buissons, s’abattit dans un rejaillissement, sauta à contre-pente, retomba en envoyant encore l’eau par grandes flaques.

Déjà une autre roche dévalait, en vingt bonds, ébranlant le terrain, éventrant les verdures. Elle passa comme un ton-nerre, suivie dans le moment d’une autre.

Ce fut la présence d’esprit de Gaspard qui les sauva. Il les ramassa tous sur un dos d’âne. Les roches, malgré leurs sauts à hauteur d’homme, suivaient les creux de la pente. Ils ne traînèrent pas là, d’ailleurs. Ils se lancèrent comme des loups sur cette échine, pour aller voir de près ce qu’il y avait là-haut.

On ne s’était pas soucié de les attendre. M. Jean, le seul qui eût un pistolet, crut voir des ombres qui détalaient et tira sur elles. L’amorce devait être mouillée : le coup fit long feu.

Le bossu les appelait d’en bas. Ils le revoyaient s’écartant et allant secouer son panier, comme un signal. L’affaire était concertée. Il les avait menés dans la souri-cière.

 

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Il les rejoignit lentement, portant toujours son panier flambant où il remettait des pignoles. Gaspard le lui prit des mains, le vida sur l’herbe, piétina les flammèches.

— As-tu vu ? Quelque simple nous a pris pour le drac. On nous a fait dérouler dessus quatre grosses pierres qui ont failli nous enlever comme des quilles.

Et ils revinrent, le bossu au milieu d’eux. Ils avaient sué une rude chemise. Mais le cœur bat mieux à courir des ma-landrins qu’à pêcher des grenouilles. Ils sentaient qu’on était aux bouillons de la lessive, à présent.

 

Par hasard, le lendemain matin, Gaspard rencontra M. le curé près de la communauté. Le bossu passait ; il leur donna le bonjour.

— Monsieur le curé, savez-vous ? Tenez à l’œil mon-sieur votre nouveau sacristain. Je ne vous en dis pas davan-tage.

L’abbé Boutarel croyait savoir que le bossu avait une tabatière avec des figures gravées contre la modestie. Il imagina, suivant ces pensées, que Gaspard le lui signalait comme porté à débaucher les filles. Il le surveilla donc de si près que ce même matin, de la sacristie où il accrochait son surplis, il l’entendit dire à la veuve de Chassaigne :

— Je t’attendrai au Saint-Martin sur les neuf heures, ce soir.

Le soir, sitôt la soupe mangée, le curé se tourna vers sa servante.

 

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