Geneviève
Chapitre XXII
Un soir on frappa doucement à la porte de Léon. Un homme entra, qui rehaussait des vêtements extrêmement simples par une physionomie avenante et distinguée.
«Monsieur, dit-il à Léon, voici une lettre qui m’a été remise par erreur, et qui vous est adressée; je n’ai pas voulu tarder un instant à vous la remettre.»
A ce moment Léon fumait, et sa petite chambre était remplie d’une épaisse vapeur.
«Je vous remercie infiniment, monsieur, répondit Léon.
—Pardon, ajouta l’étranger, mais j’ai une question à vous faire; et c’est en partie pour n’en pas laisser échapper l’occasion que j’ai monté moi-même cette lettre. Est-ce vous qui jouez du violon tous les soirs, et je dirai presque toutes les nuits?
—Oh! monsieur, interrompit Léon, je sais bien ce que vous allez me dire; c’est précisément ce que l’on me dit au moins dix fois chaque jour: «Ne pourriez-vous jouer du violon à une autre heure?» ou bien: «Vous serait-il égal de n’en pas jouer du tout?»
—Mais, monsieur, répondit l’étranger, je ne viens pas….
—C’est, reprit Léon sans l’écouter, ce que je refuse positivement. Il faut de la tolérance entre voisins; et croirait-on que je n’ai pas besoin d’en avoir, moi? Chacun ne m’envoie-t-il pas son bruit plus ou moins désagréable, et tous beaucoup plus que mon violon?
—Certainement, monsieur, et, bien loin….
—La voisine d’en face n’a-t-elle pas des enfants qui crient et un mari qui jure? Le chaudronnier d’en bas peut-il m’accuser? Et les divers pianos qui m’entourent, les croyez-vous bien divertissants?
—Je suis bien de votre avis, et….
—Je jouerai du violon, et il faut que je joue du violon.
—Mais, monsieur, dit l’étranger, je vous dis que je ne viens pas pour vous empêcher de jouer du violon, et que je voudrais vous entendre plus souvent; vous avez un talent charmant, et les voisins qui se plaignent de vous sont des ânes. Voici l’heure à laquelle vous jouez ordinairement, monsieur Lauter; car c’est bien Lauter que vous vous appelez?»
Léon fit un signe affirmatif.
«Eh bien! mon cher monsieur Lauter, voici l’heure à laquelle vous jouez d’ordinaire du violon; permettez-moi de vous entendre, surtout si vous jouez un certain air….»
Et il fredonna les premières mesures.
«Un air dont je sais les paroles, je crois.
—Je suis heureux, répondit Léon, de pouvoir vous être agréable aussi facilement, et je vous jouerai tout ce que vous voudrez.
—Eh bien! alors permettez-moi d’aller chercher en bas du tabac un peu meilleur que celui que vous fumez, et de faire monter un pot de bière. Je suis Allemand, monsieur, et j’ai de certaines façons d’écouter la musique dont je ne me dérange pas volontiers.
—Allez chercher votre tabac; pour de la bière, je pourrai vous en offrir.»
Quand il eut apporté du tabac et bourré sa pipe, l’étranger s’étendit à son aise dans un grand fauteuil, vida son verre, le remplit de nouveau, et le plaça devant lui.
Alors Léon lui joua l’air qu’il avait paru désirer. Au bout de quelque temps, l’étranger redemanda le premier air….
«Attendez un peu, dit-il, et il chanta. D’où savez-vous cet air, qui n’est pas de ce pays? demanda-t-il à Léon.
—C’est ma mère qui l’a appris à ma soeur et à moi.
—Vous avez une soeur?
—Oui.
—Est-ce que madame votre mère est Allemande?
—Mon père l’était.
—Votre nom est allemand. Elle demeure à Paris?
—Non.
—Qu’est-ce que vous faites?
—Je fais mon droit, et je joue du violon.
—Et quand vous aurez fini votre droit?
—Je ne sais pas ce que je ferai; mais j’ai entendu mon oncle dire qu’il achèterait à mon cousin une étude d’avoué; je pense que ma mère en fera autant pour moi.»
L’étranger remercia beaucoup Léon, et le lendemain lui envoya une provision d’excellent tabac, en lui demandant la permission de passer encore cette soirée avec lui, parce qu’il partait le lendemain pour un voyage. «Je pense, dit-il en quittant Léon, que je reviendrai dans quelques mois; j’aurai le plus grand plaisir à vous voir. Si, par hasard vous quittiez ce logement, laissez-y votre nouvelle adresse.» Il serra la main du jeune homme et partit. Léon le trouvait bien un peu questionneur; car il lui avait fait, ces deux soirées, parler de toute sa famille dans les plus minutieux détails: mais il y avait tant de bonté dans son air et dans ses paroles, et tant de franchise dans ses manières, qu’on ne pouvait lui savoir mauvais gré de cette curiosité, qui, quoiqu’un peu incommode, était loin d’être malveillante. La lettre qu’il avait remise à Léon était de Geneviève. Voici ce qu’elle lui écrivait: