Geneviève
Chapitre XXVIII
Léon traversa rapidement les rues, passa le pont Royal, et arriva dans la rue des Augustins; là il entra dans une maison où il avait, quelques jours auparavant, laissé son violon: il le prit et se mit à errer, cherchant une maison de prêt sur gage. Enfin, il triompha de sa honte; il accosta un homme assis au coin d’une rue, et dit: «J’ai oublié l’adresse d’un de mes amis nouvellement déménagé, mais vous pourrez me la donner: c’est dans cette rue-ci ou dans une rue voisine; il est commissionnaire au mont-de-piété.
—Le mont-de-piété, dit le Savoyard, che crois que chè au loumero chinquante-houit.»
Léon alla au nº 58, et entra dans une allée: cela lui rappela l’allée de l’huissier. Tout ce qu’il y a de hideux à Paris demeure dans des allées.
Il monta un étage, deux étages, tout était fermé. Il redescendit et demanda au portier:
«Le mont-de-piété?
—Pourquoi n’avez-vous pas demandé en montant? Il est fermé.
—Comment! fermé?
—C’est aujourd’hui dimanche, et il ferme de bonne heure.
—Si on frappait?
—On ne vous ouvrirait pas: il n’y a personne.»
Léon redescendit accablé, et ses jambes, marchant d’elles-mêmes, le reconduisirent du côté de sa maison. En passant sur le pont Royal, la fraîcheur de l’eau le réveilla de cet engourdissement; il s’arrêta et s’appuya sur le parapet, regardant la rivière et se disant: «Que faire?»
Les ponts, à cette heure, présentent un aspect à la fois sombre et magnifique. On voit, par-dessous le pont des Arts, la Seine se diviser en deux rivières noires qui vont se perdre dans la vapeur. On distingue, dans l’ombre, les tours carrées qui s’élèvent sur un horizon presque aussi noir qu’elles; on ne voit plus, des maisons qui bordent les quais, que les lumières par les fenêtres, et ces lumières se reflètent dans l’eau noire, allongées comme des cierges de feu.
Il est impossible de s’arrêter la nuit sur un pont sans être saisi d’idées lugubres: il semble que cette eau noire n’a pas de fond, et qu’une sorte de vertige vous attire vers elle. Léon était si triste, si malheureux, que, sans la pensée de Geneviève, qu’il laisserait seule dans la vie, sans appui, sans protecteur, la pensée de la mort ne se fût présentée à lui que comme une délivrance de tous les chagrins dont il ne prévoyait pas la fin. Mais, à la pensée de Geneviève, il se reprocha sa lâcheté, il se sentit coupable de la ridicule vanité qui, le matin, l’avait empêché de recevoir, chez Mme de Dréan, un argent qui lui aurait été si utile, et il quitta le pont pour s’arracher aux pensées qui s’emparaient de lui. En traversant les Champs-Élysées, il vit du monde rassemblé. Ces personnes formaient une masse noire et compacte, mais une lueur incertaine éclairait leurs pieds et leurs jambes. Les pensées de Léon étaient tellement sinistres, que, par un instinct irréfléchi, il alla se mêler à cette foule pour ne pas être seul. Il vit alors ce qui causait ce rassemblement: c’était un homme qui jouait du violon, et la clarté qu’il avait vue de loin provenait de quatre bouts de chandelle qui étaient allumés aux pieds du musicien. Puis, au moment où Léon se mêlait au cercle qui l’entourait, le musicien mit son violon sous son bras, et fit, avec son chapeau à la main, le tour de son auditoire. Léon se retira, car il n’avait rien à lui donner, et il s’enfonça dans la partie sombre des massifs. «Cet homme vient, dit-il, de recevoir un argent qui me rendrait bien heureux; il va porter à souper à sa femme et à ses enfants. Et moi, et Geneviève?» Il frissonna d’une pensée qui lui apparaissait confuse et qu’il n’osait essayer de fixer devant ses yeux; il marcha à pas précipités, puis s’arrêta brusquement. Il se remit en route, puis il revint sur ses pas; il ne pouvait quitter les Champs-Élysées. Il s’arrêta encore et se dit: «N’ai-je donc pas encore assez fait de lâchetés aujourd’hui? Et que suis-je de plus que cet homme? Et n’est-il pas plus que moi, au contraire, lui qui, pour sa famille, triomphe de son orgueil et fait de la musique dans la rue? De quoi ai-je peur? du mépris? Est-ce qu’il est plus méprisable de mendier que de laisser souffrir sa soeur? Et qu’est-ce que je fais tous les jours? Est-ce que je ne joue pas du violon pour de l’argent? De la honte! mais c’est de l’orgueil que je devrais avoir, de jouer du violon et de recevoir de l’argent pour ma soeur. Jamais je n’aurai rien fait d’aussi grand et d’aussi noble dans ma vie; tant pis pour celui qui me mépriserait: ce serait un homme sans coeur, et alors que me ferait son mépris?» Il marcha encore dans une grande agitation. «O mon Dieu! dit-il, merci de ce talent que tu m’as donné! O ma soeur! pardon d’avoir hésité si longtemps!»
Les yeux de Léon jetaient des éclairs; il se sentait grand et fort; son coeur était gonflé d’un noble orgueil. Il tira son violon de la boîte, s’adossa à un arbre, et joua une sainte et belle musique que les anges durent écouter, les ailes frémissantes et l’oeil humide. Ce qui lui vint d’abord sous l’archet, ce fut la grande, la divine musique de Beethoven. Son archet avait une puissance incroyable. Les promeneurs étonnés s’arrêtèrent. Léon alors joua la Dernière pensée de Weber, cette musique si poignante qui serre et tord le coeur. On le regardait, on parlait bas et avec respect.
«Il est vêtu proprement.
—Il a l’air distingué.
—Il a de beaux yeux.
—Quel malheur!»
Etc., etc.
Une jeune femme, la première, se baissa et posa, sans la jeter, une pièce de cent sous dans le chapeau de Léon. Elle se releva rouge et belle d’une beauté divine. Oh! chère femme, si l’homme que tu aimes t’a vue en ce moment, tu es récompensée; toute sa vie, il te payera ta charité en amour et en adorations, comme Dieu te la paye en touchante beauté.
Plusieurs jeunes gens suivirent son exemple. Un homme dérangea la foule, et fouilla dans sa poche; mais il regarda le musicien, et s’écria: «Léon!
—Anselme!» dit Léon.
Et ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre.
La foule curieuse se serra autour d’eux. Anselme ramassa le chapeau de Léon, et lui dit: «Oh! donne-moi cet argent, bon et noble jeune homme. Oh! donne-le-moi: je le garderai comme une précieuse relique. Je voudrais le mettre dans mon coeur.»
Anselme appela un fiacre, et y monta avec Léon. En route, Léon raconta à Anselme tous ses malheurs. Avant de rentrer, ils achetèrent tout ce qui était nécessaire à Geneviève.
«Je suis rentré bien tard, ma bonne Geneviève, dit Léon.
—Je ne m’en suis pas aperçue, dit Geneviève, qui avait passé quatre heures à pleurer. J’ai dormi, je me sens les yeux gros.»
Vers neuf heures, Léon sortit. Anselme resta seul avec Geneviève, et Geneviève lui dit: «Mon bon voisin, j’ai besoin de vous, de votre secours et de votre discrétion.»