Geneviève
Chapitre XXIII
Mon cher frère, tu sais aussi bien que nous qu’Albert nous est arrivé ici un peu malade; nous le soignons de notre mieux. Moi, je ne crois pas beaucoup à cette maladie. Peut-être sais-tu le sujet de sa mélancolie; mais lui s’obstine à ne rien nous dire. La maladie de maman est plus sérieuse que la sienne, et, si tu venais ici, tu la trouverais bien changée. Cette pauvre mère n’a jamais été si bonne et si tendre que depuis ce dérangement de santé; mais il y a quelque chose de si triste dans ses caresses, qu’hier, au moment où elle m’embrassait le matin, je me suis mise à pleurer; elle m’a dit que j’étais folle, qu’il ne fallait pas pleurer, et elle s’est mise à pleurer comme moi, et nous sommes restées longtemps dans les bras l’une de l’autre. Aujourd’hui, elle va beaucoup mieux; le médecin lui a permis de sortir et de se promener; il faut espérer qu’elle se rétablira promptement. Depuis que je la vois ainsi malade, j’ai sérieusement pensé à elle. Sais-tu bien, mon cher Léon, qu’elle mène une vie bien triste? Elle était très-jeune quand nous sommes venus à Fontainebleau; elle est encore bien belle, et cependant elle ne prend aucun plaisir, elle ne voit personne, elle passe sa vie avec nous ou elle s’enferme toute seule.
Je voulais t’écrire de venir, mais elle me l’a défendu, et, comme j’insistais, sa figure s’est altérée, et d’une voix émue elle m’a dit: «Suis-je donc si mal qu’il faille envoyer chercher Léon? Est-ce le médecin qui te l’a dit?… Est-ce que je vais mourir?… Tu le sais! tu le sais! il faut me le dire.» Je me suis jetée dans ses bras en lui affirmant que le médecin m’avait dit, au contraire, que sa maladie n’était rien. «Je ne voulais faire venir Léon, lui ai-je dit, que pour t’égayer un peu.» Cette explication a paru la tranquilliser; aujourd’hui, elle m’a dit de me mettre au piano et de faire chanter Rose. Rose et Albert ont été charmants par leurs soins pour maman. Albert va partir dans quelques jours et retourner auprès de toi. Peut-être vas-tu penser à venir ici; je ne saurais trop te recommander de n’en rien faire: maman croirait que je t’ai appelé, et cela pourrait lui causer une émotion dangereuse. J’écris cette lettre la nuit, et je la porterai moi-même demain à la poste, parce que, si maman me voyait écrire, elle voudrait voir ma lettre. Mon oncle partira en même temps qu’Albert pour s’occuper d’un procès important qu’il a à Paris. Il ne s’aperçoit pas de la maladie de sa soeur, tout préoccupé qu’il est de ses nègres et de l’esclavage. Il ressemble à ces gens qui ne peuvent voir que les objets éloignés; on ne peut l’attendrir qu’à condition d’être à cinq cents lieues.