Geneviève

Alphonse Karr · Chapitre 30 sur 84

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Geneviève

Chapitre XXXII

M. Chaumier ne tarda pas à s’installer à Paris. Ce fut pendant trois mois une occupation et une agitation extraordinaires; il fallait choisir des meubles et des étoffes. Geneviève eut un serrement de coeur en quittant Fontainebleau. Il lui semblait qu’elle partait pour l’exil, tandis que Rose, au contraire, croyait quitter la servitude d’Égypte pour la terre promise.

Si Rose et Geneviève eussent passé le reste de leur vie à Fontainebleau, malgré la volonté de Modeste Rolland, il eût été difficile et même impossible de diminuer entre elles l’égalité qui avait toujours subsisté. Mais la création d’un nouvel établissement, un ameublement nouveau, permirent à la gouvernante, rentrée dans ses fonctions et dans sa puissance par la mort de Mme Lauter, de mettre entre Rose et Geneviève les distinctions hiérarchiques qui lui paraissaient une justice et une convenance. Personne autant que Modeste Rolland n’avait écouté et compris les révélations de M. Semler sur l’état de fortune des enfants de Mme Lauter.

Geneviève et Rose choisirent, il est vrai, les couleurs qui devaient tendre leur chambre. Rose regretta amèrement que son nom ne lui permît pas d’adopter une couleur qui eût attiré toutes sortes de fadeurs et de jeux de mots; elle se retrancha sur le lilas. Geneviève choisit le bleu!

O couleur bleue! Couleur du ciel! Couleur aimée de la femme que j’aime! Couleur de ces wergiss-mein-nicht, de ces petites turquoises qui fleurissent dans l’eau! Et, comme dit un poëte:

L’azur est la couleur du ciel pur de l’automne, Ou des bluets que, pour mettre en couronne, Les enfants vont chercher au sein des blés jaunis!

Mais Modeste Rolland fit mettre dans la chambre de Rose des rideaux de soie, et des rideaux de laine dans la chambre de Geneviève. Rose eut un tapis couvrant toute la chambre; ce fut bien assez pour Geneviève d’une descente de lit, et d’une toilette en faïence, quand celle de Rose était en porcelaine.

La restauration de Modeste s’annonça par des représailles et des colères, seul héritage que Mme Lauter eût laissé à sa fille. Dès lors, on ne mit plus d’eau dans la chambre de Geneviève, qui était obligée d’en aller chercher elle-même. Geneviève ne se plaignait pas, mais elle comprit mieux alors ce qu’avait dit M. Semler: Modeste s’encouragea par la douceur de sa victime. A chaque injure supportée, elle en ajoutait une autre d’un degré plus blessant. Elle s’étonnait de la quantité de linge que salissait Mlle Geneviève. Elle remarquait que le soir Mlle Geneviève lisait au lit et brûlait des bougies entières. Si, le matin, Geneviève se mettait au piano, Modeste ne tardait pas à prier Mlle Geneviève de lui permettre d’essuyer le piano de MADEMOISELLE ROSE; et Geneviève ne pouvait s’empêcher de penser au vieux clavecin de Fontainebleau, qui s’appelait simplement le piano; elle pensait à Fontainebleau, à sa mère, et elle allait s’enfermer pour pleurer.

Modeste, implacable dans sa vengeance, trouvait, pour l’exercer plus sûrement, un esprit fin et ingénieux qu’on ne lui eût reconnu dans aucun autre cas. Si Geneviève se brodait un col, Modeste avait soin d’admirer le fini de l’ouvrage, mais elle ajoutait: «Cela coûtera au moins vingt sous de blanchissage.» Si Geneviève lui donnait un ordre, Modeste demandait l’assentiment de Rose, et, quoique celle-ci ne manquât jamais de lui dire: «Certainement, puisque Geneviève vous le dit;» Modeste n’attendait, pour recommencer, que la plus prochaine occasion.

Albert ne paraissait que rarement à la maison, quoiqu’il y demeurât. Lorsqu’il y dînait, il arrivait quand on avait déjà mangé le potage et partait avant qu’on se fût levé de table. Il traitait Geneviève absolument comme Rose; en arrivant et en sortant, il leur donnait la main, et ne leur parlait plus que pour leur adresser quelque observation plaisante ou ironique sur une innovation dans l’arrangement de leurs cheveux, ou une révolution de manchettes. Il était toujours pressé, toujours préoccupé. Quoiqu’il ne dît rien devant ses soeurs, comme il les appelait toujours, il lui était difficile de ne pas laisser échapper quelques mots qui donnaient à penser qu’il était amoureux, et amoureux au dehors. Geneviève écoutait chacun de ses mots, suivait ses moindres gestes, et on eût vu le regard de Geneviève briller ou se ternir, son visage rougir ou pâlir à chaque instant. Albert était loin de s’en apercevoir; il faisait, comme nous avons dit, sa dernière année de droit. Conséquemment, il dansait à la Grande-Chaumière, il jouait au billard, et était de deux ou trois clubs politiques. Léon, qui travaillait sérieusement, n’osait cependant pas toujours refuser de prendre part à ces occupations. Il jouait également au billard, et gouvernait la France à 12 sous l’heure le jour, et 20 sous aux quinquets. Il mettait, comme les autres, des cravates dont le noeud devait désoler le gouvernement, et des chapeaux dont la forme le renverserait tôt ou tard. Quand il venait chez son oncle, il prenait Geneviève à part, et lui disait: «Geneviève, comment te trouves-tu? Es-tu bien?» Geneviève répondait toujours de manière à le tranquilliser. Le dimanche était resté consacré à la réunion de famille. Ce jour-là, quelque impatient qu’il fût de s’en aller, Albert ne se dispensait pas de passer la soirée à la maison. On retrouvait les jeux et le rire de l’enfance. Geneviève et Léon étaient bien heureux. Rose ne pensait presque pas à l’hiver et aux bals qui allaient arriver. Albert lui-même finissait par s’abandonner à cette douce intimité. Léon était toujours le protecteur et l’appui de Rose; c’était lui qu’elle chargeait de ses commissions; c’était lui qui accompagnait sa soeur et sa cousine quand elles avaient des emplettes à faire. Tout inexpérimenté qu’était Léon, il ne pouvait s’empêcher de remarquer, avec une secrète satisfaction, que Rose évitait de prendre avec lui certaines familiarités de leur enfance, et qu’elle commençait à ne plus lui parler du même ton qu’à son frère.

Tout cela était bien égal à M. Chaumier.

Depuis l’installation à Paris, on avait pris de nouveaux domestiques. Modeste Rolland, élevée définitivement aux fonctions et à la dignité de gouvernante, avait sous ses ordres un domestique et une cuisinière. Elle les avait avertis que M. Chaumier, si tendre pour les nègres, ne plaisantait pas avec les blancs, et que la moindre négligence serait punie d’une expulsion immédiate. Les nouveaux arrivés ne tardèrent pas à se modeler sur la gouvernante, et à mettre entre Rose et Geneviève les distinctions qu’y mettait Mme Rolland.