Geneviève
Chapitre XXVII
L’atelier.
«…Ah! voilà Léon, dit Edgar Sagan.
CHARLES LEFLOCH.—Qu’il prenne place au conseil et qu’il opine.
ANTOINE HUGUET.—Gargantua, lis le procès-verbal.
GARGANTUA.—«Pour crimes divers, etc., etc.»
MITHOIS.—Il est bon de dire à Léon toute l’étendue du crime: le Vasselin, propriétaire de cette maison, a osé donner congé à Antoine!
LÉON.—Oh!
ANTOINE HUGUET.—Continue, Gargantua.
GARGANTUA.—«Art. 1er. Le sieur Vasselin et ses descendants sont à jamais privés de sonnette.»
MITHOIS.—Voici la première sonnette coupée par Antoine.
LÉON.—Bien.
ANTOINE HUGUET.—Continue, Gargantua.
GARGANTUA.—«Art. 2. Toute personne qui viendra à l’atelier devra frapper chez le sieur Vasselin en montant ici, et demander à son domestique: Est-il vrai que M. Vasselin soit devenu fou?»
ANTOINE HUGUET.—L’article porte frapper, parce que, dans le cas où une nouvelle sonnette paraîtrait à la porte, on devrait la couper et la mettre dans sa poche ayant de frapper.
MITHOIS.—Voilà où nous en sommes. Écris, Gargantua.
ANTOINE HUGUET.—«Art. 3….
LÉON.—«La caricature de Vasselin sera dessinée sur toutes les murailles du quartier, et notamment dans l’escalier, et sur la porte dudit, où elle devra rester en permanence; elle sera renouvelée chaque fois qu’on l’effacera.»
ANTOINE HUGUET.—L’article 3 est-il adopté?
TOUS.—Oui.
ANTOINE HUGUET.—L’article 3 est adopté à l’unanimité. Gargantua, enregistre l’article 3. «Art. 4….
EDGAR SAGAN.—«Chaque fois que l’on aura connaissance que le Vasselin et son esclave seront sortis, on devra boucher la serrure avec des noyaux de cerises.»
ANTOINE HUGUET.—L’article 4 est-il adopté?
MITHOIS.—Adopté.
CHARLES LEFLOCH.—Je propose un amendement.
ANTOINE HUGUET.—La parole est à Charles Lefloch.
CHARLES LEFLOCH.—Je propose qu’on ajoute: «ou par des petits cailloux.» Il n’y a pas toujours des cerises.
ANTOINE HUGUET.—L’amendement est-il adopté?
TOUS—Adopté.
ANTOINE HUGUET.—Écris, Gargantua, l’article 4. «Article 5….» Voici ce que je propose. «Art. 5. La maison ne sera plus éclairée.» C’est-à-dire que, chaque soir, on devra éteindre les quinquets placés aux divers étages, autant de fois qu’on les rallumera.
TOUS.—Adopté, adopté.
ANTOINE HUGUET.—Écris l’article 5, Gargantua. «Article 6.
MITHOIS.—«Seront invités les amis de la maison à venir exercer céans leurs talents plus ou moins incomplets sur tous les instruments de fâcheux voisinage, tels que trompe de chasse, trombone, trompette, cornet à pistons, ophicléide, etc. Quelques concertos de casserolles et pincettes, et des solos de tambour seront exécutés à des intervalles rapprochés et à des heures indues.»
TOUS.—Adopté.
ANTOINE HUGUET.—«Article 7….
CHARLES LEFLOCH.—«Dès cette nuit, attendu que le Vasselin couche ainsi que son domestique au fond de son appartement, avec des vis et des planches percées d’avance, pour éviter tout bruit de marteau, on barricadera, bouchera et fermera hermétiquement et solidement la porte de Vasselin donnant sur l’escalier.»
TOUS.—Adopté.
ANTOINE HUGUET.—«Art. 8. Dès demain, vu que le Vasselin demeure précisément au-dessous de moi, un jeu de boules sera installé ici.»
«Article 9 et dernier.
«Rien ne sera négligé de ce qui pourra rendre la maison inhabitable, et dégoûter le Vasselin de l’existence.
«Fait en notre domicile, le…. février 18….»
ANTOINE HUGUET.—Rien ne s’oppose à ce que l’article 3 soit immédiatement mis à l’exécution. Gargantua, lis l’article 3.
GARGANTUA.—«La caricature du Vasselin sera dessinée sur toutes les murailles du quartier, et notamment dans l’escalier et sur la porte dudit, où elle devra rester en permanence: elle sera renouvelée chaque fois qu’on l’effacera.»
ANTOINE HUGUET.—Gargantua, distribue du charbon pour l’escalier, qui est jaunâtre, et donne-moi du blanc d’Espagne pour la porte, qui est brune.»
Tout le monde se répandit dans l’escalier, et Léon resta seul dans l’atelier.
Il marchait à grands pas, il pensait à Geneviève qui l’attendait et auprès de laquelle il n’osait retourner; il ne savait comment s’y prendre pour emprunter de l’argent à ses amis. Comment jeter une pensée triste au milieu de cette folle gaieté? On rentra en riant; Léon faisait laborieusement dans sa tête la phrase par laquelle il devait faire sa demande. Jamais un discours académique ne fut plus étudié, plus retouché.
Il voulait feindre quelque partie de plaisir pour laquelle il lui manquait un louis; mais il s’aperçut que, depuis un quart d’heure, il n’avait rien dit, que son air maussade démentirait ses paroles; qu’avant de parler, il fallait effacer cette impression, et il saisit avec empressement ce prétexte qu’il se donnait à lui-même de retarder la demande qui lui faisait tant de honte.
Puis, quand le moment fut venu, il repassa sa phrase. Pendant ce temps, Mithois avait commencé un récit que Léon ne pouvait interrompre. «Quand Mithois aura cessé de parler,» se dit-il; et quand Mithois eut cessé de parler, il n’osa pas. Puis il pensa à Geneviève qui attendait, et il ouvrit la bouche; mais sa voix s’arrêta à sa gorge; il se leva, marcha dans l’atelier, et se dit: «Allons, il ne faut plus réfléchir.» Il regarda l’horloge de bois accrochée au mur, et dit: «Quand la grande aiguille sera sur le VI.»
Mais un peu avant que l’aiguille fût sur le VI, on frappa à l’atelier.
Ce fut un cri d’admiration quand on reconnut M. Vasselin.
M. Vasselin était violet et extrêmement irrité; il avait laissé ses sabots à la porte; Antoine Huguet s’avança vers lui.
M. VASSELIN.—Ah ça! monsieur….
ANTOINE HUGUET.—Comment se porte M. Vasselin?
M. VASSELIN.—Il ne s’agit pas de ma santé, je viens vous demander….
ANTOINE HUGUET.—Asseyez-vous.
M. VASSELIN.—Je ne suis pas fatigué.
ANTOINE HUGUET.—C’est égal.
M. VASSELIN.—Je ne veux pas m’asseoir.
ANTOINE HUGUET.—Je ne vous écouterai pas que vous ne soyez assis.
TOUS, avec d’affreux hurlements.—M. Vasselin doit s’asseoir.
M. VASSELIN.—Me voilà assis. Maintenant, monsieur, pourrais-je savoir….
GARGANTUA.—On demande M. Huguet.
ANTOINE HUGUET.—Pardon, je suis à vous dans un instant. Mithois, jase un peu avec monsieur….
M. VASSELIN.—Ce que j’ai à vous dire….
GARGANTUA.—C’est très-pressé….
ANTOINE HUGUET.—Mille pardons. (_Antoine Huguet sort_.)
M. VASSELIN.—Je ne comprends pas, messieurs….
GARGANTUA.—On demande M. Mithois; sa tante vient d’accoucher d’un enfant à deux têtes.
MITHOIS.—Mille excuses…. Léon, remplace-moi.
M. VASSELIN.—Je saurai bien mettre M. Huguet à la raison.
GARGANTUA.—On demande M. Léon pour l’exécution de l’article 5.
Léon sort et trouve Mithois et Antoine Huguet. Léon annonce qu’il s’en va; en effet, il lui est venu une idée qu’il va mettre à exécution; il n’empruntera pas d’argent à ses amis. Mithois descend avec lui, il va acheter des vis pour l’article 7. En descendant, on éteint tous les quinquets. Gargantua les suit et verse de l’eau sur les mèches, pour qu’il soit impossible de les rallumer; quand ils sont arrivés dans la rue, Mithois avise un pauvre homme qui passe, et lui dit: «Tenez, mon brave homme, voici une bonne paire de sabots.» Le pauvre homme accepte avec reconnaissance les sabots de M. Vasselin, que Mithois a pris à la porte en sortant. Léon lui dit adieu et s’en va en courant.