Geneviève
Chapitre III
Ce fut Rose, cette fois, qui écrivit à Geneviève. Elle lui disait qu’elle ne pardonnerait jamais la conduite de Léon, lors de la dernière soirée; qu’elle le dégageait de son serment, et qu’elle se croyait parfaitement quitte du sien. Geneviève était déjà assez malheureuse de la lecture qu’elle faisait des lettres d’Albert. Elle courut chez Rose, la prit dans ses bras, la pria, la conjura. Rose fut inflexible. Elle répondit qu’elle chérissait toujours Geneviève, qu’elle continuerait à aimer Léon en bonne cousine, mais qu’elle ne voulait plus de lui pour son mari. «S’il est ainsi avec moi, disait-elle, que serait-ce quand je serais à lui? Il m’a humiliée.»
Ce mot rassura Geneviève; elle comprit que Rose ne ressentait contre Léon que ce genre de colère exclusivement réservé aux gens qu’on aime. Elle retourna donner à Léon la bonne nouvelle; mais celui-ci, à son tour, répondit: qu’il ne se souciait en aucune façon des sentiments de mademoiselle Chaumier; qu’il ne méprisait au monde rien tant que la coquetterie, et qu’il n’y avait pas moyen de douter qu’elle ne fût coquette à un degré peu ordinaire; qu’à ses yeux, le mouvement de coquetterie qui lui avait fait, pendant quelques minutes, prêter une sorte d’attention à M. de Redeuil, la flétrissait à jamais, etc., etc.; ce qui n’empêcha pas que Léon ne fît pas une course sans que la maison de M. Chaumier se trouvât sur son chemin. M. Anselme annonça qu’il allait s’absenter pour quelques mois; que ce serait probablement son dernier voyage, et qu’il ramènerait le baron. Avant son départ, il courut avec Geneviève tous les magasins, encombrant l’appartement de Mlle d’Arnberg de tout ce qu’elle trouvait riche ou joli. Geneviève avait fait à l’habit marron une reprise si parfaite, qu’il eût été difficile de retrouver même la place de la déchirure. Il lui avait dit: «Ma belle voisine, il faut que vous me fassiez une promesse; j’ai là une vieille bague, sans la moindre valeur, que je veux que vous portiez pour l’amour de moi. Donnez-moi votre parole que vous ne la quitterez pas jusqu’à mon retour.»
Et il tira de la poche de son habit marron un petit écrin, dans lequel était renfermée une bague surmontée de perles et d’un diamant beaucoup trop gros pour être fin.
Quelques jours avant son départ, il prit Léon à part, et lui dit: «Mon cher enfant, je ne sais pas l’état de vos affaires, et je ne vous quitte pas sans inquiétude.»
Léon lui affirma qu’il gagnait de l’argent au delà du nécessaire. La veille de son départ, M. Anselme pria Geneviève et Léon de rester avec lui toute la journée. Le soir, il se fit répéter tous ses airs favoris, il fit chanter Geneviève, il examina ses cheveux, sa taille, ses mains; il lui donna quelques conseils sur sa santé, qui, disait-il, lui semblait depuis quelque temps avoir subi un peu d’altération; puis, à minuit, il se leva, serra la main de Léon, donna à Geneviève un baiser sur le front, leur répéta trois ou quatre fois qu’il reviendrait bientôt, et les quitta. Le matin, on entendit une voiture s’arrêter à la porte et M. Anselme frappa à la porte de Léon. Il lui dit encore adieu, et entra dans la chambre de Geneviève, qui dormait profondément. Son visage était calme et rose; il la regarda longtemps, puis descendit l’escalier en disant à Léon: «A bientôt.»
A ce moment, plusieurs des élèves de Léon se mettaient en route pour la campagne, et Léon n’avait pas avoué la vérité à Anselme quand il lui avait dit qu’il gagnait plus d’argent qu’il ne lui en fallait. Il commençait au contraire à se trouver fort gêné; chaque fois qu’il passait la porte d’un de ses élèves, il tremblait toujours qu’un domestique ne lui dît froidement: «Monsieur est parti.» Il ne voulait pas surtout que Geneviève sentît la moindre atteinte de la pauvreté. Ce que disait Anselme n’était que trop vrai: elle perdait chaque jour le beau coloris de la santé.
Il y avait deux ans que Mme Lauter était morte. Léon et Geneviève s’en allèrent à Fontainebleau. Ils arrivèrent le premier jour de mai; c’était le jour où leur mère avait été enterrée. Leurs premiers pas se dirigèrent vers le cimetière; il était tout en fleur; de beaux rossignols fauves sautillaient dans les chèvrefeuilles; mais quel fut leur étonnement, quand, à la place de la croix de bois qu’on avait placée sur le cercueil de Mme Lauter, ils trouvèrent une grande pierre de marbre noir! Il y avait sur la pierre le nom de Rosalie Lauter, et au-dessous plusieurs dates, dont l’une était celle de sa mort, et une autre celle de sa naissance. Quant aux autres, le sens leur en était inconnu. Le tombeau était entouré d’une grille de fer; le frère et la soeur s’agenouillèrent et baisèrent le marbre qui recouvrait leur mère. Les yeux de Geneviève avaient un éclat inaccoutumé. Elle racontait bas à sa mère tout ce que personne ne savait, son amour si malheureux et ses angoisses de tous les jours; elle lui disait: «J’aime Albert!» Et elle sentait quelque adoucissement à ses chagrins en confiant ce secret qui lui brûlait le coeur; puis elle se laissa entraîner jusqu’à parler haut, et elle dit: «O ma mère, ma bonne mère! ton fils a été respectueux pour tes dernières volontés; il m’a aimée et protégée, il a travaillé pour moi, il a veillé pour moi, il a accepté ton legs de bonté et de dévouement. O ma mère, bénis-le, et prie dans le ciel pour son bonheur.» Et elle ajouta tout bas: «Prie Dieu d’ajouter à sa vie toute la part de bonheur à laquelle j’ai dû renoncer; prie Dieu qu’il détourne de lui les tourments affreux que j’endure, et qu’il m’appelle bientôt auprès de toi, et qu’il fasse de moi l’ange protecteur de ceux que j’aime sur la terre d’une tendresse impuissante et inutile.»
Léon la regarda avec tendresse et dit: «Ma mère, bénis tes enfants. Geneviève est mon appui et ma consolation; prie Dieu qu’il seconde mes efforts et qu’il me fasse réussir à l’entourer de tout ce qui fait le bonheur des autres femmes. O ma mère, ma bonne mère, Rose nous abandonne; nous sommes devenus des étrangers dans ta famille, et des étrangers nous ont remplacés. Ton frère et Rose ont oublié ce que tu leur avais demandé en mourant. Ma mère, tu nous as laissés seuls!»
Ils restèrent encore quelque temps agenouillés; puis ils se levèrent, regardèrent la tombe comme s’ils eussent voulu, de leurs regards, percer la terre et revoir les traits adorés de la morte. Enfin, ils quittèrent le cimetière et allèrent chercher chez M. Semler les clefs de la maison. A leurs questions sur le tombeau de marbre noir, il répondit qu’on l’avait envoyé de Paris, par des hommes qui avaient fait tous les travaux et s’étaient dits envoyés et payés par la famille de la défunte.
Ils se dirigèrent vers la maison où s’étaient écoulés les jours de leur heureuse enfance. Il leur sembla qu’ils étaient reportés à cette époque de leur vie; rien n’était changé; l’herbe encadrait toujours les pavés de la cour, les sorbiers du jardin étaient en fleur, l’herbe avait envahi leurs plantations, les volubilis s’étaient semés d’eux-mêmes et commençaient à sortir de terre. On n’avait rien déplacé dans les chambres. Ils retrouvèrent les mêmes gravures sur les murailles; dans la chambre de Rose et de Geneviève étaient encore des jouets de leur enfance, les raquettes et les volants.
Le salon où l’on se rassemblait avait encore les fauteuils dérangés, dont le nombre leur rappelait combien ils étaient alors. Celui de Mme Lauter était auprès de la fenêtre, et, dans le coin de la cheminée, on retrouvait le grand fauteuil en tapisserie dans lequel Rose, toute petite, s’enfonçait et s’endormait le soir. La pendule, qui n’avait jamais été remontée depuis, s’était arrêtée à l’heure où la famille avait quitté Fontainebleau. Le piano était ouvert, et Geneviève retrouva dessus tous les airs qu’elle chantait alors avec Rose. Elle posa les mains sur le clavier, et tous les deux reconnurent la voix du piano, et cette voix leur alla au coeur.
Elle chanta, et chanta cet air que sa mère l’avait un jour obligée de chanter: Bonheur de se revoir.
Et le frère et la soeur se mirent à fondre en larmes; car ils ne revoyaient personne.
Léon dit à Geneviève: «Tiens, Geneviève, le jour que l’on a enterré maman, tu étais assise là, et Rose était près de toi. Te souviens-tu comme elle me promettait de m’aimer?»
Et Geneviève refoulait dans son coeur tous les souvenirs d’Albert qui venaient l’assaillir. Ces émotions trop fortes l’avaient accablée; elle se coucha. Léon vint s’asseoir à côté de son lit; tous les deux parlèrent du passé jusque très-avant dans la nuit; puis Geneviève céda au sommeil, et Léon s’endormit dans son fauteuil, la tête appuyée sur le bord du lit de sa soeur.
Le lendemain au matin, Geneviève prit dans le jardin les grains de volubilis qui commençaient à germer, et alla les planter autour de la tombe de Rosalie.
De retour à Paris, ils trouvèrent une lettre d’un des écoliers de Léon, qui l’avertissait qu’il suspendait momentanément ses leçons et qu’il lui écrirait pour lui désigner le jour où il pourrait revenir.
Une autre lettre invitait Léon à une partie de plaisir avec plusieurs de ses amis musiciens et peintres. Une troisième le fit frémir: elle commençait ainsi:
«Monsieur,
«Voici l’époque où j’ai l’habitude de quitter Paris….»
Mais, à la fin, on le priait de vouloir bien continuer ses leçons à Auteuil, et on ajoutait au prix de la leçon le prix d’une voiture pour aller et pour revenir.
Léon, qui gagnait passablement d’argent, n’en dépensait guère pour s’amuser. Son plaisir le plus vif était de faire en sorte que Geneviève ne manquât de rien; au lieu d’aller au théâtre ou dans toute autre réunion dite amusante, il rapportait à Geneviève un ruban ou un bouquet. S’il voyait dans la rue, à une femme, un objet de toilette qui lui allât bien, il n’avait pas de repos qu’il n’en eût porté un semblable à sa soeur. Quand ils étaient invités ensemble dans quelque maison, il songeait huit jours d’avance à la toilette de Geneviève, et l’accablait de questions: «As-tu tout ce qu’il te faut? Tes souliers de satin sont-ils assez frais? Auras-tu ta belle robe?»
Jamais, quelque serein que pût être le temps, il ne la ramenait à pied d’une soirée ou d’un bal. Il fallait, au bal, qu’elle eût le plus beau bouquet et les rubans les plus nouveaux.
Pour lui, quoiqu’il aimât naturellement la parure, qu’il fût jeune et beau, et désireux d’attirer les regards des femmes, il se contentait d’être mis décemment, c’est-à-dire du costume le plus simple. Il avait des habits qu’on aurait pu citer comme des
exemples de longévité,
à l’époque de l’année où les journaux, qui ne savent que dire entre deux sessions des chambres, inventent, tous les matins, pour remplir leurs colonnes, des centenaires, des pluies de crapauds, des veaux à deux têtes et des betteraves monstrueuses.
Il faisait une notable économie sur les gants, qu’il portait invariablement noirs. A la ville il avait des bottes remontées; quelquefois même un oeil un peu exercé découvrait, sur le côté d’une botte, une petite pièce que le savetier du coin avait de son mieux cherché à dissimuler. Jamais il ne prenait une voiture, à quelque distance que ses leçons se trouvassent les unes des autres. Jamais il n’entrait dans un café. Aussi, quand son voisin le peintre vint le trouver pour avoir sa réponse, lui dit-il:
«Je n’irai pas.
—Il est donc décidé que tu ne seras jamais d’aucune partie?
—J’ai des occupations qui me privent de celle-ci.
—Comme des autres. Tu as tort, ce sera charmant!
—Je n’en doute pas, mais je ne puis en être.»
Et le soir, au souper, comme la conversation tombait sur Léon, on dit: «C’est singulier comme il est changé! Lui, qui autrefois était toujours notre chef de troupe; lui, dont la gaieté nous mettait tous en train; lui, qui s’habillait avec tant d’élégance!
—Comme il est changé!
—A-t-il fait quelque grande perte? Est-il en proie à un violent chagrin?
—Nullement; je l’ai rencontré il y a quelques jours, il était aussi gai que je l’aie jamais vu. Mais ce qu’il évite surtout maintenant, c’est de dépenser de l’argent.
—C’est étonnant. Mais il doit en gagner?
—Il en gagne beaucoup.
—Qu’en fait-il alors?
—Je crois qu’il l’enfouit.
—Il est donc avare?
—Il faut qu’il le soit devenu.
—C’est dommage.
—Oui, c’était un excellent garçon.
—Il faut le corriger.
—Oui, il faut lui faire honte de son avarice.»
En effet, à quelques jours de là, comme Léon arrivait dans l’atelier du peintre, il les trouva réunis quatre ou cinq.