Geneviève

Alphonse Karr · Chapitre 63 sur 84

Pages du PDF

Geneviève

Chapitre XVIII

L’auteur à ses amis connus et inconnus.

 

*

 

Où en étais-je de mon récit? J’ai été forcé de l’interrompre pendant quelques jours, à cause d’un accident peu ordinaire. Mon chien Freyschütz, mon compagnon depuis six ans, sur terre et sur mer, dans la bonne et mauvaise fortune, mon chien m’a mangé!…

Le docteur Lebâtard a ramassé proprement mes morceaux, les a rejoints, recollés et ficelés; maintenant, il prétend que je n’ai qu’à rester chez moi et attendre. Attendons.

C’est une triste chose que d’être mangé par son chien; je n’en sais guère d’exemple que dans la fable, et encore a-t-on cru, pour la vraisemblance, devoir dire qu’Actéon avait été préalablement changé en cerf. Je ne sais que trois personnes au monde qui comprennent le chagrin d’une pareille aventure. Une fois déjà Freyschütz m’avait dévoré. J’avais bien trouvé moyen d’imaginer pour lui des excuses; à force d’industrie même, j’avais parfaitement établi que les torts étaient de mon côté; j’étais rentré tard, brusquement, sans lumière, je l’avais éveillé en sursaut; enfin, il paraissait m’avoir pardonné. Mais, cette fois, il me mangeait avec plaisir; il a fallu employer toute ma force et toute mon adresse pour me délivrer de lui. Le docteur Lebâtard m’a parfaitement fait comprendre que, quelques lignes plus bas, j’étais mort. L’autre fois, on avait été quelques jours incertain si je conserverais le bras. Décidément, Freyschütz m’aimait comme on aime le bifteck: c’était de la gourmandise, et non de l’affection, que je lui inspirais. Et cependant c’était un heureux chien! habitué du pâtissier Félix, maître dans la maison et au dehors, tellement que, quand nous sortions ensemble, chacun à un des bouts d’un cordon de soie, on prétendait qu’il me tenait en laisse. Tous mes amis étaient les siens; Gatayes l’appelait mon cousin. Semblable à un arbre dont les feuilles tombent, l’homme voit successivement mourir autour de lui tout ce qu’il aime, tout ce qui lui plaît. Chaque jour on lui envoyait des gâteaux et des bonbons; les plus jolis doigts blancs se mêlaient dans les soies noires de sa crinière. Allons, les chiens ne valent pas mieux que les hommes; Schütz est parti, Schütz ne m’aimait pas; il ira à deux cents lieues d’ici avec des gens qui ne demandent à un chien que d’être chien et féroce, et qui veulent être défendus par lui: c’était moi qui défendais Schütz, et j’ai une fois battu un charretier qui semblait vouloir lui donner un coup de fouet; je garde son portrait et les coussins oranges sur lesquels il se couchait: l’orange lui allait si bien!

A part le chagrin, c’est une jolie situation que celle d’un malade: vos amis viennent vous voir, et font en s’en allant l’éloge de vos vertus. Vous recevez des friandises et des lettres charmantes, et des fleurs pour vous tenir compagnie, surtout une bruyère dont les petites clochettes, semées sur son feuillage comme une neige rose, semblent, les menteuses, dire au malade prisonnier que l’on est encore à l’automne, et me rappellent ces prairies de trois lieues de la Bretagne, ces prairies toutes roses avec un horizon violet. Vos voisines cessent sur leurs pianos leurs gammes éternelles; vous faites fermer votre porte aux ennuyeux, et le médecin vous défend de travailler.

J’ai reçu à ce sujet une charmante lettre:

«Comment vas-tu? Et quel horrible chien tu avais là! En veux-tu un autre? trois mois, un agneau de Terre-Neuve. Il deviendra admirable, et tu auras toujours un an devant toi avant d’être dévoré de nouveau.

«J. J.»

Hélas! non, mon cher Janin, je ne veux pas de ton chien; il n’entrera plus de chien dans ma maison. Toi qui as si poétiquement et si tendrement parlé de ton premier chien, je suis sûr que tu n’as jamais aimé tous les beaux chiens que tu as eus depuis comme ton hideux Médor. On n’a dans la vie qu’un chien, comme on n’a qu’un amour. Merci de te montrer mon ami au moment où tu comprends que je perds un ami et une amitié.

Il y a beaucoup de gens qui demandent tout bas si je ne suis pas un peu enragé; d’autres viennent à pied du faubourg Saint-Germain pour me dire: Je vous l’avais bien dit.

Ce matin, le docteur Lebâtard m’a donné une fâcheuse nouvelle: il m’a dit que je pouvais travailler; il prétend que je vais très-bien: je me’n rapporte à lui, c’est son état.

Où en étais-je de mon récit? J’avais besoin de parler un peu de mon chien. On dit que les grandes douleurs sont muettes: c’est un axiome faux, inventé pour l’usage et la commodité des très-petits chagrins et des coeurs sourds.