Geneviève
Chapitre XVI
Bien des fois déjà, Geneviève avait décidé qu’elle devait renoncer à Albert; mais, quelque entière que fût sa résignation, elle cachait toujours quelque reste d’espérance, même à son insu. Le mariage avait cette fois tout fini.
Rose ne voyait plus Léon; elle croyait un juste orgueil engagé à ne pas le rappeler; mais elle avait pris en horreur M. de Redeuil, qui avait été pour elle le prétexte d’un essai de coquetterie qui avait si mal tourné. Rodolphe était toujours fort assidu chez M. Chaumier, et toute la société des Chaumier et des Redeuil croyait qu’il épouserait Rose.
M. Chaumier s’efforçait en vain de mettre de l’ordre dans sa maison, dont les dépenses dépassaient de beaucoup les revenus. Il prit le prétexte de quelques réparations à faire à Fontainebleau pour aller y passer un mois, quoiqu’on fût au milieu de l’hiver. Au bout de huit jours, Rose, n’y pouvant plus tenir, écrivit à Geneviève que, si elle voulait lui sauver la vie et l’empêcher de mourir d’ennui, il fallait qu’elle vînt partager son exil. Il y avait en P.S.: «Amène si tu veux M. Léon, si toutefois il ne craint pas trop de s’ennuyer avec nous.»
Geneviève était malade; le chagrin et la fatigue avaient achevé du détruire sa santé. Léon ne pouvait quitter ni sa soeur ni ses leçons. Rose vit dans ce refus une rupture complète. Elle tomba dans une sombre tristesse: le séjour de Fontainebleau lui rappelait trop vivement sa tendresse pour Léon; tendresse vraie et profonde, dont le monde avait pu la distraire, mais non la dépouiller. Chaque arbre du jardin, chaque meuble de la maison, lui montraient des circonstances de son amour. Les détails les plus futiles l’attendrissaient et lui arrachaient des larmes. Elle retrouva, sous l’herbe jaunie, les limites de son jardin, de son jardin à elle et à Léon. Elle se rappela que, tandis que Léon était chez M. Semler, et qu’il ne revenait à la maison que le dimanche, il lui avait bien recommandé de soigner les pois de senteur qu’il avait semés. Quand quelqu’un allait chez M. Semler, Rose tirait de terre un des pois avec la petite tige verte et sa racine, et l’envoyait à Léon pour qu’il put juger de l’état de la végétation. Le messager était chargé de le rapporter, et Rose le replantait.
Quand Rose profitait d’un de ces rayons si doux du soleil d’hiver pour se promener dans le jardin, il lui semblait que les sorbiers, les rosiers, les brins d’herbe, murmuraient le nom de Léon.
Tout avait changé: les journées s’étaient envolées; Mme Lauter était morte, Geneviève et Rose étaient séparées, Albert marié dans une nouvelle famille, M. Chaumier vieilli et cassé, Léon artiste de talent et de réputation.
Mais les arbres et les rosiers n’avaient pas changé; tous les ans ils donnaient les mêmes fleurs et les mêmes parfums; la même herbe encadrait les pavés de la cour; les mêmes merles venaient becqueter les ombelles de corail des sorbiers.
Un jour, M. Semler disait: «Comme je m’étais trompé! j’avais toujours cru que vous épouseriez Léon, et que Geneviève serait la femme d’Albert.»
Rose le quitta, et alla se promener dans le jardin; elle pensa à tout ce qu’il y aurait eu de bonheur à réunir entre eux quatre toutes les affections qui remplissent la vie; à n’en rien distraire, à n’en rien gaspiller sur le reste du monde: amour de parents, amitiés d’enfants; premier amour de jeunes garçons et de jeunes filles; dernier amour du mariage; toutes ces amours renfermées en eux quatre. Un soir elle écrivit à Geneviève:
«Ma Geneviève, c’est à Léon que j’écris, donne-lui cette lettre.
«Léon, nous sommes fous, je t’aime, et je suis sûre que tu m’aimes. Je suis à Fontainebleau; je t’écris assise dans ce même fauteuil où j’étais quand nous nous sommes promis d’être l’un à l’autre, le jour où on enterra ma tante Rosalie.
«Tiens, Léon, je n’ai plus d’orgueil, je suis trop malheureuse; tu ne m’as pas oubliée, n’est-ce pas? Viens à Fontainebleau, amène Geneviève; nous serons seuls tous les trois avec mon père; nous lui rappellerons ce qu’il a promis à ma tante. Pauvre tante! si elle n’était pas morte, nous n’aurions jamais été séparés! Pendant que ma lettre ira à Paris, je vais aller au cimetière prier sur son tombeau; viens, vous manquez ici tous les deux; il y a partout des places vides.»
A ce moment arriva Albert; il était venu à cheval en poste; il dit au postillon de lui ramener d’autres chevaux dans une demi-heure, pour retourner à Paris.
«Mais, dit Rose, es-tu fou? Tu ne peux faire ainsi vingt-quatre lieues sans te reposer.»
Albert ne répondit rien et demanda à parler à son père. Rose le conduisit jusqu’à la porte de la chambre de M. Chaumier, et voulut se retirer; mais Albert lui dit: «Reste, ma soeur, il faudra bien que tu saches ce que j’ai à apprendre à notre père: j’aime autant n’avoir à en parler qu’une fois.»
Rose alors regarda Albert, et pensa que ce n’était pas seulement à la fatigue de la route qu’il fallait attribuer l’excessive pâleur de son frère.