Geneviève

Alphonse Karr · Chapitre 82 sur 84

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Geneviève

Chapitre XXXVII

Geneviève se trouvait heureuse: tous ceux qu’elle aimait étaient si heureux! Depuis longtemps elle avait renoncé à Albert, sans oser espérer le plaisir dont elle jouissait, de le voir tous les jours et de le voir heureux. Le mariage de son frère, malgré tout ce qu’elle en eut de joie, lui fit un peu de mal, et aussi la vue du ménage de Keissler. Néanmoins, elle disait qu’elle n’était plus malade. Elle s’était arrangée pour ajouter le bonheur des autres au bonheur restreint qui lui était permis à elle.

Mais le ciel est envieux. La mort planait sur la maison du baron d’Arnberg. La maladie de Geneviève faisait d’effrayants progrès, sans qu’elle-même s’en aperçût. Geneviève était une victime marquée par le sort: elle ne devait pas lui échapper.

Les pommettes de ses joues s’étaient colorées d’un rouge vif, que tout le monde, et Geneviève elle-même, prenait pour un retour à la santé.

Son nez était effilé, et ses joues caves; ses lèvres rétractées semblaient exprimer un sourire amer; ses dents étaient d’un blanc mat. Cependant elle souffrait peu, et seulement par intervalles. Ses yeux avaient encore leur éclat; mais le blanc avait pris une légère teinte bleuâtre, et le regard avait par instants une profonde expression de mélancolie.

Geneviève parlait beaucoup de l’été, et faisait des projets pour Fontainebleau. Le mois de mars était superbe; elle jouissait avec ivresse des premiers beaux jours, et disait quelquefois: «Mon Dieu, la belle saison est si courte!» Pauvre fille! sa vie devait finir avant la belle saison. Les médecins ordonnèrent de la transporter à la campagne; on parla devant elle de Fontainebleau, elle demanda d’elle-même à y aller.

Mais elle devint trop faible, et, sous un vague prétexte, on retarda son départ. Elle fut obligée de garder le lit: mais elle ne se croyait qu’indisposée.

Sa respiration, lente, saccadée, profonde, était quelquefois accompagnée d’un hoquet. Une toux sèche sortait de sa poitrine. Un soir, comme sa belle-soeur restait près d’elle, après quelques mots que Rose lui dit à demi-voix, elle dit: «Ma chère Rose, ce sera un nouveau bonheur pour toi, pour Léon et pour mon père, et j’en jouirai autant que vous. Moi, je ne me marierai jamais. J’élèverai ton enfant. Je serai sa marraine, n’est-ce pas? Tout cet été, je m’occuperai de broder sa layette.»

Rose pouvait à peine retenir ses larmes, car personne n’ignorait plus la situation de Geneviève, que Geneviève elle-même.

Elle continua à parler, mais plus péniblement. Ses yeux, à demi voilés, l’empêchaient de bien distinguer Rose, et elle la pria d’allumer une bougie de plus.

Elle parla alors de leurs costumes pour la campagne. «J’ai des idées ravissantes, disait-elle, tu verras.»

Elle s’arrêta quelque temps et dit: «Je tiens à être à Fontainebleau pour le premier mai; c’est l’anniversaire de la mort de ma mère. Pauvre mère, qu’elle serait heureuse de voir notre bonheur! je ne l’ai jamais tant regrettée qu’à présent.»

Rose mit son visage sur le lit de Geneviève, car elle voulait cacher les larmes qui coulaient brûlantes sur ses joues. Les regrets que faisait entendre Geneviève sur sa mère s’appliquaient si bien à Geneviève elle-même, qui ne devait vivre que pendant le temps où sa vie avait été amère, et, en plus, quelques jours seulement pour goûter une vie plus douce qui ne lui était pas destinée! Elle avait conduit ceux qu’elle aimait jusqu’à la terre promise, adoucissant pour eux les ennuis et la fatigue du chemin, et elle mourait.

«Moïse monta sur la montagne, et le Seigneur lui fit voir tout le pays de Galaad, et le Seigneur lui dit: «Voici le pays que j’ai promis à Abraham, vous l’avez vu de vos yeux et vous n’y entrerez pas.» Et Moïse mourut par le commandement du Seigneur.»

«Combien je serai heureuse de voir tes enfants! continua Geneviève. J’ai froid…. couvre-moi un peu. Pourquoi as-tu éteint cette bougie? Je ne vois pas clair, rallume-la…. Dans cinq ou six ans d’ici, tu auras des enfants qui courront dans la maison. Il me semble déjà entendre leur bruit. J’ai sommeil…. Tu dois avoir sommeil aussi…. Va….»

Elle ne parla plus, sa respiration devint bruyante. Rose la contemplait avec effroi. Geneviève entr’ouvrait la bouche. Son ange gardien, invisible à son chevet, prit sur ses lèvres l’âme qu’exhalait la vierge, et l’emporta au ciel.

Rose, ne l’entendant plus respirer, mit la main sur son coeur, et ne le sentit pas battre. Elle poussa un grand cri, et tomba à la renverse.