Geneviève
Chapitre I
….sonnes qui entrèrent au salon fut Rodolphe.
Rodolphe, s’adressant à Rose, s’écria: «Nous avons fait, Mme Haraldsen et moi, une gageure sur laquelle vous pourrez prononcer.»
Rose devint fort rouge. «Et quelle est cette gageure? demanda Geneviève.
—Ce n’est rien, interrompit Rose. C’est une folie.
—N’importe, dit Léon, dis-nous ce que c’est.»
Et il y avait dans la voix et dans le visage de Léon un air d’autorité et de colère; il y avait quelque chose qu’ils lui cachaient ensemble: il y avait un secret entre eux deux.
Rose répéta encore que ce n’était rien, que c’était une folie. Mais Mme Haraldsen, qui avait entendu son nom, s’était levée et approchée du petit groupe. «Je crois, dit-elle en arrivant, que vous dites du mal de moi, et je ne suis pas fâchée de vous interrompre.
—Nullement, ma chère Octavie, reprit Rodolphe; il est vrai que nous n’en disions pas du bien: nous n’avions pas eu le temps, et nous allions en dire.»
A ce nom d’Octavie, Geneviève rappela ses souvenirs, et ne put douter que ce ne fût celle qui lui avait coûté tant de larmes. Elle se mit à l’examiner pendant que Léon, qui l’avait rencontrée souvent chez M. de Redeuil, lui présentait ses civilités. Peut-être Léon la salua avec un peu plus d’empressement qu’il n’eût fait sans sa mauvaise humeur contre Rose. Celle-ci remarqua cet empressement sans en soupçonner la cause. Rodolphe apprit alors à sa cousine qu’il s’agissait de leur gageure. Mme Haraldsen lui dit qu’il était fou. Mais Rodolphe ne connaissait de politesse que celle qui vient de l’usage, celle qui vient du coeur lui était étrangère; aussi ne vit-il aucun mal à dire à Geneviève: «Il y avait auprès de vous un vieillard en habit marron, et un jeune homme en habit bleu. Nous n’avons jamais pu deviner lequel des deux demandait, lequel des deux faisait l’aumône à l’autre.»
Rose était on ne peut plus malheureuse; Geneviève et Léon savaient maintenant qu’elle avait en sa présence souffert qu’on plaisantât un homme qui les accompagnait, et qui probablement était leur ami.
Léon ressentit une joie poignante de ce qu’enfin Rodolphe lui donnait une occasion d’exhaler un peu de sa mauvaise humeur.
«Monsieur, dit-il, je vais vous le dire: l’homme à l’habit marron est mon ami; c’est un homme plein de noblesse, d’esprit et de coeur: les plaisanteries que l’on peut faire sur lui n’exciteraient que son mépris, mais moi me blesseraient infiniment. C’est lui qui faisait l’aumône à l’autre.»
Rodolphe regarda Léon avec étonnement. Geneviève poussa son frère. Rose fut toute confuse et ouvrit la bouche pour lui demander pardon de son peu de participation à l’étourderie qui l’indignait; la sortie de Léon, quoique un peu brutale, avait été faite avec un air de noblesse et de dignité, et Rose sentit qu’elle l’en aimait davantage, mais il ajouta: «Il est malheureux que nos parents se soient assez séparés de nous pour ne pas connaître nos amis.»
Rose se sentit blessée de ce reproche direct, et renferma dans son coeur les douces paroles déjà presque sur ses lèvres. Il y eut un moment de silence que Mme Haraldsen rompit la première. Elle demanda à Rose si elle ne chanterait pas. Rodolphe appuya la demande de sa cousine de quelques compliments, et pria Rose de chanter avec lui un nocturne qu’ils avaient déjà chanté ensemble. Geneviève adressa à Rose un regard suppliant pour lui demander de n’en rien faire; mais Rose était piquée et dit qu’elle le voulait bien. Quand elle se leva et traversa le salon, conduite par Rodolphe, sans adresser une parole à Léon, sans le regarder, il crut qu’elle lui arrachait le coeur. Il se leva et sortît du salon. Geneviève le suivit et l’arrêta dans une pièce qui précédait l’antichambre.
«Léon, où vas-tu?
—Je m’en vais, dit-il; je ne puis plus y tenir, j’étouffe, je pleurerais ou je tuerais quelqu’un.
—Tu ne partiras pas, reprit Geneviève, je t’en prie: tu te trompes: calme-toi, prenons un peu l’air à cette fenêtre. Rose est fâchée contre toi, tu as été dur; elle t’aime, je l’ai regardée toute la soirée, elle t’aime.»
Le frère et la soeur restèrent quelque temps à la fenêtre; Modeste entra, et se plaignit d’être en retard pour dresser le souper dans la salle à manger où ils étaient. Geneviève dit doucement à Léon: «Rentre au salon, crois ce que je t’ai dit; je vais un peu aider Modeste.»
Léon obéit à sa soeur, autant pour ne pas abandonner le terrain à Rodolphe que pour chercher dans les yeux de Rose si sa soeur ne s’était pas trompée. Rose était encore au piano avec M. de Redeuil; ils venaient de terminer leur nocturne et on les couvrait d’applaudissements. Ces applaudissements partagés entre eux recommencèrent à ulcérer le coeur de Léon. Il n’approcha pas de Rose et se montra fort empressé auprès de Mme Haraldsen. Rose s’en aperçut et devint soucieuse; elle n’entendit pas un mot de ce que lui disait Rodolphe, et Léon, qui ne la perdait pas de vue, attribua son air pensif aux paroles de M. de Redeuil.
On pria Léon de jouer du violon; d’abord il refusa, puis ensuite il prit son violon avec empressement; il voulait avoir devant Rose un succès qu’il ne lui rapporterait pas, il voulait se venger des applaudissements qu’elle avait partagés avec Rodolphe. Il joua avec une énergie et une expression extraordinaires; tout le monde était ému et transporté. Oh! que Rose eût été fière et heureuse s’il fût venu lui dire, comme il l’avait fait d’autres fois: «Ma chère Rose, je viens mettre à tes petits pieds ces applaudissements, auxquels je préfère un de tes sourires!» Mais il passa devant elle sans la regarder, et s’alla remettre près de Mme Haraldsen.
Les amoureux ont ceci de ravissant, que, lorsqu’ils se croient en présence d’un rival redoutable, au lieu d’entamer avec lui une lutte d’agréments, d’esprit et de flatteries, ils se hâtent de pâlir, de froncer le sourcil, de se retirer dans un coin, muets et refrognés, ou de dire des duretés et des impertinences à la femme dont ils réclament la préférence; c’est un rôle que Léon jouait on ne peut mieux. Cependant Rose ne put résister au désir de déranger l’espèce de tête-à-tête qu’il avait avec Mme Haraldsen, et elle vint parler à cette dame, suivie de Rodolphe. Il y avait assez de monde dans le salon pour que ces diverses manoeuvres ne pussent être remarquées ou comprises, et d’ailleurs, les femmes ont en ce genre une stratégie merveilleuse. A ce moment, Geneviève entra assez pâle pour que Mme Haraldsen lui demandât ce qu’elle avait. Geneviève répondit qu’elle avait eu froid, et le groupe se trouva reformé comme il l’avait été au commencement de la soirée. La pauvre Geneviève ne disait pas que c’était au coeur qu’elle avait eu froid, et que c’était le genre de froid que fait sentir la lame d’une épée. Soit qu’en parlant à Modeste elle eût conservé un accent de commandement qui eût blessé l’intendante de M. Chaumier, soit plutôt que celle-ci exerçât jusqu’à la troisième et la quatrième génération sa haine contre la pauvre Rosalie Lauter, elle accepta l’aide de Geneviève, et, tout en parlant de choses et d’autres, dit:
«M. de Redeuil est très-amoureux de Mlle Rose; je ne sais pas si la demande a été faite.
—Comment! dit Geneviève, est-ce qu’il est question de quelque chose?»
Modeste, qui ne savait absolument rien, prit un air discret et réservé, puis elle ajouta: «Ce sera un mariage très-convenable; j’espère que M. Albert ne tardera pas à en faire un au moins semblable, car sa position lui permet de choisir, et il y a plus d’une demoiselle qui le trouve fort aimable, et qui s’en passera, du moins pour mari, si elle ne lui apporte pas deux cent mille francs, comme il le disait lui-même la dernière fois qu’il a dîné ici; c’est le moins qu’il lui faille.»
Geneviève était rentrée dans le salon. Voici la conversation qui se continuait dans le petit groupe composé de Mme Haraldsen, de Rodolphe, de Rose, de Geneviève et de Léon. Aucune parole n’était dite sans intention. Mme Haraldsen, seule, n’était mue que par un sentiment de coquetterie naturelle presque innocent. Mais Rose voulait blesser à la fois Léon et Mme Haraldsen, dont elle le croyait fort occupé. Geneviève, toute douce qu’elle était, n’avait pas oublié Octavie, ni le chiffre sur le bouleau; et les perfides confidences de Modeste l’avaient aigrie. Rodolphe cherchait à reprendre sur Léon l’avantage que le violon de celui-ci lui avait enlevé, et Léon ne manquait pas une occasion de piquer Rose et Rodolphe. Geneviève, la première, voulut faire parler des nouvelles amours d’Albert pour faire un peu souffrir Mme Haraldsen, et dit à Rose:
«Nous avons reçu des nouvelles d’Albert; c’est la lettre la plus extravagante que l’on puisse imaginer. Il est fou amoureux d’une fille de théâtre; il prétend que c’est sa seule passion sérieuse, et que les autres femmes ne lui ont jusqu’ici inspiré que des caprices passagers.»
Si Léon n’eût été aussi occupé de son côté, il n’eût pas manqué d’être étonné de tout ce que sa soeur avait découvert dans la lettre d’Albert.
ROSE.—Il y a des goûts si singuliers!
LÉON.—Je les approuve tous, et je ne m’aviserai jamais de me chagriner d’une préférence qu’un autre homme obtiendrait sur moi; cela est le plus souvent fondé sur quelque chose de si bête, qu’on ne peut ni s’en désoler ni s’en enorgueillir.
RODOLPHE.—Vous montez, je crois, à cheval, monsieur Léon?
LÉON.—Oui, monsieur; et vous?
RODOLPHE.—Mais j’étais à cheval la dernière fois que nous nous sommes rencontrés.
(Grimace de Léon signifiant que c’est justement pour cela qu’il émet son doute.)
RODOLPHE.—Qui est-ce qui vous vend vos chevaux?
LÉON.—Je n’achète pas de chevaux.
GENEVIÈVE.—Rose, as-tu vu la nouvelle passion de ton frère? Elle s’appelle Éléonore: elle joue au théâtre de la Porte-Saint-Martin.
ROSE.—Oui, certes, et elle est très-belle.
GENEVIÈVE.—Très-belle, en effet.
Ici les deux méchantes filles, chacune dans un intérêt différent, tombent admirablement d’accord pour torturer Mme Haraldsen; elles font l’éloge de tout ce qui manque à celle-ci. Mme Haraldsen, toute jolie femme qu’elle est, a plus d’éclat et de grâce que de beauté réelle, et elle perd infiniment à être examinée en détail: elle a peu de cheveux, des dents médiocres, les bras minces, le front un peu trop bas, le nez légèrement relevé.
ROSE.—Éléonore a d’admirables cheveux noirs.
GENEVIÈVE.—Je ne sais rien de beau comme des cheveux épais. Et quel joli bras!
ROSE.—Ce n’est pas un de ces bras maigres et décharnés comme on en voit tant. J’aime bien un joli bras.
GENEVIÈVE.—As-tu remarqué la noblesse de son front si pur et si élevé?
ROSE.—Bien sûr: mais ce que j’aime surtout, ce sont ses dents (Mme Haraldsen serre les lèvres); ce sont deux rangées de perles, tant elles sont blanches, petites et bien rangées.
GENEVIÈVE.—Les dents forment une beauté indispensable; une femme qui n’a pas de belles dents ne peut en aucun cas être réputée jolie.
MADAME HARALDSEN.—Il fait bien chaud ici.
ROSE.—Et comme son nez est fin et droit! Ce sont réellement les seuls nez qui aient de la grâce et de la noblesse.
GENEVIÈVE.—Aussi, j’excuse bien Albert.
LÉON.—Eh! mon Dieu! ces femmes-là valent quelquefois mieux que bien d’autres.
RODOLPHE.—Cela dépend de quelles autres vous voulez parler.
LÉON.—Il y a souvent chez elles moins d’astuce et de perfidie que dans le coeur de telle jeune fille admirée pour son ignorance et sa naïveté.
MADAME HARALDSEN.—On fait honneur le plus souvent aux jeunes personnes de défauts et de qualités qu’elles n’ont pas: ce sont des miroirs qui réfléchissent toutes les impressions et n’en gardent aucune. Contre elles, la colère est de l’injustice; pour elles, l’amour une sottise.
Ici la musique se fit entendre; Rose espérait que Léon l’engagerait pour la contredanse; mais lui pensa qu’elle avait probablement déjà été engagée par Rodolphe, et d’ailleurs, il ne voulait pas revenir le premier après les torts qu’il supposait à sa cousine; il resta immobile: Rodolphe offrit la main à Rose, qui se leva. Léon fut très-irrité de ce qui n’arrivait que par sa faute, et il invita Mme Haraldsen; mais elle était engagée, et son cavalier vint la prendre. Léon n’osa pas inviter une autre femme; il lui semblait qu’inviter une femme après le refus d’une autre, c’était lui dire: «Vous êtes moins jolie que Mme ***; si elle m’avait accepté, je n’aurais pas fait à vous la moindre attention: mais, puisqu’elle est engagée, faute de mieux, je danserai avec vous.»
Geneviève, qui dansait en face de Rose, lui dit: «Rose, je t’en supplie, parle à Léon, il est désespéré.»
Après la contredanse, quelqu’un vint engager Rose pour la suivante; elle répondit tout haut: «Non, je suis engagée par mon cousin.»
La première impression de Léon en entendant ces mots fut une joie excessive; mais il se rappela qu’il avait engagé Mme Haraldsen et qu’il ne pourrait profiter de la bonne intention qui avait dicté le mensonge de Rose. Sa position était on ne peut plus embarrassante; il ne pouvait manquer de danser avec Octavie, et cependant ne pas danser avec Rose empêchait une explication pour laquelle il eût donné la moitié de sa vie; d’ailleurs, c’était compromettre étrangement sa cousine aux yeux de celui qu’elle avait refusé. «Mon Dieu, Rose, dit-il, je suis désolé, mais….»
Peut-être quelques mots de tendresse eussent désarmé Rose; mais on avait joué les premières mesures, et Mme Haraldsen vint à eux et dit: «Il faut, monsieur Léon, que je vienne vous chercher; serai-je assez forte pour vous emmener?»
Rose tourna les yeux d’un autre côté et s’assit; Léon alla se placer au quadrille.
Rose était exaspérée; elle ne trouvait aucune excuse à Léon; elle avait fait une avance qu’il n’avait pas acceptée, elle était humiliée par Mme Haraldsen, et elle ne dansait pas; il semblait qu’on lui eût préféré les sept ou huit laiderons les plus désagréables, qui tous avaient trouvé des danseurs. Léon avait les yeux fixés sur elle et cherchait à rencontrer un de ses regards; mais Rose, impitoyable, ne regarda pas une seule fois de son côté. Il ne fit qu’embrouiller la contredanse et s’empressa d’aller inviter Rose; mais elle l’était déjà. «Et pour la suivante?
—Aussi.
—Et celle d’après?
—Également.»
Léon se retira dans un coin du salon où il trouva Geneviève.
«Tu ne danses pas? lui dit-il.
—Non, je suis fatiguée et j’ai mal à la tête.
—Veux-tu nous en aller? j’en serai enchanté.
—Volontiers.»
Geneviève alla dire bonsoir à Rose, qui lui dit: «Est-ce que tu as vu l’objet de la passion d’Albert?
—Non, dit Geneviève; et toi?
—Pas davantage.»