Geneviève

Alphonse Karr · Chapitre 59 sur 84

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Geneviève

Chapitre XIV

Geneviève pria à l’église avec plus de ferveur que personne; le sacrifice était accompli; elle demandait à Dieu de la force, puis elle priait pour Albert, et aussi pour Anaïs. «O mon Dieu, disait-elle, qu’Albert au moins soit heureux!» Je ne peindrai pas comment chaque parole, à la mairie et à l’église, lui donnait un coup au coeur. Il vint un moment où tout fut fini; une vieille femme dit en voyant Albert et Anaïs entrer à la sacristie pour écrire les choses qu’on écrit en ce cas: «Le joli couple! ils sont faits l’un pour l’autre.» Ce mot fut cruel pour Geneviève. Elle sentit un mouvement de colère contre la pauvre vieille; mais elle le réprima aussitôt, en demanda pardon à Dieu, et, s’arrêtant, donna à la vieille une pièce de monnaie. «Ma bonne demoiselle, dit la vieille, je vais prier Dieu pour que votre tour arrive bientôt.» Quand on remonta en voiture, la robe d’Anaïs se prit dans la portière sans que personne s’en aperçût, excepté Geneviève. Si l’on descendait par la portière opposée, nul doute qu’Anaïs déchirerait sa robe. Le malin esprit donna à Geneviève de bonnes raisons pour ne rien dire et laisser faire; mais Geneviève fit ouvrir la portière, et rentra la robe de sa nouvelle cousine.

Le soir, après le bal, elle se coucha mourante; cependant, quand elle fut seule, en se déshabillant, ses regards tombèrent sur elle, elle se mira, et dit: «_J’étais_ belle aussi, moi.»

Le lendemain, elle envoya à Anaïs les quelques bijoux qu’elle possédait; de ce jour on put remarquer dans sa mise une simplicité qui n’osait pas tout à fait être du deuil, mais qui en avait bien envie.

La saison s’avançait assez pour qu’il revînt quelques élèves de Léon; quelques-uns revinrent en effet, mais en petit nombre. Un soir, en rentrant, le portier de la maison donna à Léon un papier plié en quatre: c’était un papier timbré. Léon le lut dans l’escalier: c’était un style singulier; seulement on comprenait que l’on était menacé de quelque grand malheur.

La loi est pour tous, même et égale pour tous, et tout le monde est censé la connaître. Pourquoi alors s’exprime-t-elle dans un langage bizarre et inintelligible, surchargé à la fois de périphrases et d’abréviations? C’était une assignation pour s’entendre condamner au payement d’une petite somme qu’il devait au marchand.

La chose finissait ainsi:

«Mandons et ordonnons à tous huissiers sur ce requis, de mettre le présent jugement à exécution; à nos procureurs généraux, à nos procureurs près les tribunaux civils de première instance, d’y tenir la main, à tous commandants ou officiers de la force publique d’y prêter main-forte lorsqu’ils en seront légalement requis.»

Ce qui, lu dans un escalier, le soir, à la lueur d’une chandelle, donne un frisson et évoque un tableau d’une armée entière arrivant en armes contre vous. Léon eut peur, mais à sa peur succéda bientôt une autre pensée. «Quel bonheur, se dit-il, que ce papier ne soit pas tombé entre les mains de Geneviève! c’est précisément une somme dépensée pour elle que l’on réclame de moi; elle aurait eu bien du chagrin.» Il redescendit, donna de l’argent au portier et lui dit: «S’il arrivait par hasard d’autres papiers du genre de celui-ci, ayez soin, quoi qu’il arrive, de ne jamais les remettre à ma soeur.»

Il rentra sans bruit pour ne pas éveiller Geneviève, et passa une partie de la nuit à relire ce fatal papier. Ce papier lui était envoyé

Au nom du roi, de par la loi et la justice.

Ce n’était plus seulement l’armée qui s’élevait contre Léon, c’était la société entière. Le lendemain, il sortit dès qu’il fit jour et courut chez l’huissier rédacteur du papier. Il abaissait son chapeau sur ses yeux et évitait les regards des passants. Il se considérait lui-même comme un paria, comme un ennemi de la société, comme un grand criminel, ayant autant de droits à la curiosité publique que l’assassin que l’on va guillotiner… quand on guillotinait les assassins; dernièrement à Paris, une fille avait tué son amant d’un coup de fusil, pour crime d’infidélité: le jury a déclaré que l’amant était dans son tort.

Il rencontra par hasard des sergents de ville, et il prit une autre rue. Il lui semblait que tout le monde le regardait, qu’on se le montrait les uns aux autres en se disant: «C’est lui.»

Arrivé au numéro indiqué, il regarda si personne ne le voyait et se hâta d’entrer dans l’allée de l’huissier; il arriva par un escalier sombre à une grande pièce ornée d’un poêle sans feu. Il y avait là des cartons et des tables noires pour tout mobilier. Quatre escogriffes jaunes, vêtus de prétendues redingotes noisette ou vert olive, penchés sur les tables, les doigts allongés, écrivaient incessamment des papiers semblables à celui qu’avait reçu Léon; il y avait une odeur de vieux papier nauséabonde; je ne parlerai pas de l’odeur des clercs. Il demanda l’huissier; un des escogriffes lui dit: «Je suis le premier clerc, dites-moi votre affaire.» Léon, qui pour rien au monde n’aurait osé dévoiler sa honte devant quatre personnes, insista pour parler au patron. Le patron sortit de son cabinet, et, devant les clercs, lui dit: «Que veut monsieur?

—Vous parler en particulier.

—Entrez dans mon cabinet.»

Léon n’osa pas s’asseoir devant un aussi puissant personnage, un homme qui donnait des ordres, comme le disait le papier, aux procureurs généraux et à tous les commandants de la force publique de France. L’huissier alors lui demanda son nom.

«Léon Lauter.

—Ah! M. Léon Lauter, affaire Chabanne!… Hé! cria-t-il par la porte restée entr’ouverte, où en est l’affaire Chabanne contre Léon Lauter?

—A l’audience du jour.

—Monsieur, votre affaire vient à l’audience du jour.

—Pardon, monsieur, mais je ne comprends pas.

—Vous plaisantez, monsieur?

—Jamais je n’en eus moins d’envie, monsieur.

—Eh bien! monsieur, c’est-à-dire qu’aujourd’hui, heure de midi, à l’audience publique du juge de paix….

—Publique? dit Léon.

—Publique, répondit l’huissier, à l’audience publique du juge de paix on appellera votre affaire, et vous serez condamné à payer.

—Mais, monsieur, je ne refuse pas de payer.

—Alors, payez.

—Je ne le puis aujourd’hui, mais demain.

—Demain, vous aurez des frais.

—Qu’est-ce? dit Léon.

—En voici le compte, dit l’huissier en prenant sa plume:

Protêt 6 fr. 85 c. Enregistrement 1 35 Assignation 8 20 Pouvoir 2 20 Jugement 26 45

–––—

Total 45 fr. 05 c.

qu’il vous faudra payer en sus de la somme.

—Mais, monsieur, le petit bon que j’ai fait n’est que de cinquante francs.

—Cela ne fait rien, et, si vous ne payez pas demain, nous aurons à ajouter:

Signification 7 fr. 95 c. Commandement 5 50 Procès-verbal de saisie 11 70

–––—

Total 25 fr. 15 c.

Irez-vous à l’audience du juge de paix?

—A l’audience publique?

—Oui.

—J’aimerais mieux mourir.

—Alors, au procès-verbal de saisie, vous formerez opposition, dès que le jugement sera par défaut; il faudra pour cela une autorisation particulière du juge de paix, et nous aurons encore:

Assignation en débouté 8 fr. 20 c. Nouveau jugement 26 45 Signification 7 95 Commandement 5 50 Procès-verbal de saisie 11 70 Procès-verbal d’affiches 24 »

–––—

Total 83 fr. 80 c.

ensemble, 150 fr., plus le capital de 50 fr. Je ne vous parle là ni du procès-verbal de récolement de vos meubles, ni des frais de vente, etc.

—Mais, monsieur, que faire? dit Léon.

—M’apporter demain 50 fr., plus 45 fr. 05 c., et tout sera dit.

—Oh! monsieur, je vous remercie.

—Monsieur, il n’y a pas de quoi.»

Et Léon fut obligé de passer devant les quatre clercs, instruits, malgré ses précautions, de l’affaire qui l’amenait.

Le lendemain, il vint encore plus tôt que ce jour-là apporter la somme demandée, et se confondit en remercîments envers l’huissier.