Geneviève
Chapitre XXX
Léon réveilla M. Anselme de très-bonne heure. M. Anselme se dirigea avec une vive anxiété vers la maison de M. de Redeuil. Il fit en route un petit discours fort propre contre le duel; malheureusement M. Anselme était un esprit assez juste, qui se répondait à lui-même et se réfutait assez bien. Il pensait un moment à attendrir M. de Redeuil sur Léon, sur sa soeur: mais à cette pensée, il se sentit rougir de honte: cela aurait l’air de demander grâce pour Léon; il fallait donc le laisser battre, fixer lui-même les conditions du duel. Il arriva à la maison n’ayant rien pu décider avec lui-même. Il demanda M. de Redeuil, et monta l’escalier, se confiant, pour ce qu’il dirait et qu’il ferait, à l’inspiration du moment; se rappelant d’ailleurs avec bonheur que Léon tirait très-adroitement l’épée et le pistolet, et décidé, en tout cas, à le représenter avec une dignité ferme et invincible.
En entrant dans un salon coquettement meublé, M. Anselme salua et annonça qu’il venait de la part de M. Léon Lauter.
M. Rodolphe de Redeuil était en robe de chambre; il avait près de lui un jeune officier, auquel il dit, en entendant le nom de Léon, avec un sourire un peu impertinent: «C’est mon adversaire;» puis se tournant vers Anselme: «Monsieur est le témoin de M. Lauter?
—Oui, monsieur,» dit Anselme; et voyant qu’on ne lui offrait pas de siège, il appela le domestique qui l’avait introduit et lui dit: «Donnez-moi un fauteuil.»
L’habit marron de M. Anselme lui faisait, dans la vie, un tort inconcevable, surtout auprès des domestiques, ou des gens qui sont au dedans semblables à des domestiques. Celui-ci apporta une chaise; M. Anselme le regarda fixement et lui dit: «Je vous ai demandé un fauteuil.»
Le domestique obéit et se retira.
«Monsieur est sans doute informé de l’affaire? dit l’officier à M. Anselme.
—Jusqu’à un certain point, monsieur.
—Comment, jusqu’à un certain point?
—Oui, je sais ce que j’ai besoin de savoir. M. Lauter est un honnête et digne jeune homme, dont j’ai l’honneur d’être l’ami. Il m’a dit qu’il se battait aujourd’hui avec M. de Redeuil, et m’a chargé de fixer les conditions du combat. Ainsi vous pouvez parler.
—M. de Redeuil désirerait tirer l’épée.
—C’est parfaitement indifférent à M. Lauter.
—Ah!
—Oui, monsieur. On tirera donc l’épée sur la demande de M. de Redeuil, quoique le choix des armes appartienne à M. Lauter.
—Vous me paraissez, monsieur, fort expérimenté?
—Moi, monsieur, je ne me suis battu qu’une fois dans ma vie, et c’était à bout portant, avec un seul pistolet chargé, sans témoins, au bord d’une rivière, où le vainqueur devait jeter le cadavre du vaincu. Ce n’était pas un duel en règle. A quelle heure le rendez-vous?
—Ah! voilà la question, dit Rodolphe. Il faut absolument, pour une affaire très-importante, que j’aille tantôt chez le délégué d’une cour d’Allemagne. Il est déjà tard, je voudrais remettre l’affaire à demain.
—Je n’ai pas mission de m’y opposer.
—A demain, sept heures du matin?
—Non; on sait trop ce que veulent dire deux fiacres qui se suivent à sept heures du matin. A neuf heures, si vous voulez.
—A neuf heures.
—Où?
—A la barrière de Vincennes.
—Soit.
—Messieurs, je vous salue.»
Et Anselme s’en alla fort triste, en se disant presque haut: «Allons, allons, Léon le tuera; Léon est adroit et brave, et d’ailleurs, il n’y avait pas moyen d’éviter l’affaire.»
Il revint rendre compte à Léon de sa démarche. Léon lui serra les mains, et lui dit: «Vous me servirez de témoin jusqu’à la fin, n’est-ce pas?»