Geneviève

Alphonse Karr · Chapitre 31 sur 84

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Geneviève

Chapitre XXXIII

Rose et Albert étaient devenus d’excellents partis: aussi furent-ils parfaitement accueillis à leur entrée dans le monde. On trouvait Geneviève belle, il est vrai; mais elle était exclusivement livrée à l’admiration des très-jeunes gens et des vieillards. Les hommes à vues solides et les mères qui tapissent de chapeaux jaunes et de turbans exagérés les murailles des salons, ne s’empressaient qu’autour de Rose. Mais cette différence mise entre les deux jeunes filles ne pouvait paraître bien clairement à leur inexpérience: peut-être même les succès de Geneviève, plus directement dus à la beauté, leur semblaient-ils les plus flatteurs. Toujours est-il que toutes deux étaient ravies et infatigables. C’est, en effet, un heureux sort que celui de deux filles qui, après avoir passé une partie de la nuit à être belles et admirées, emploient la moitié de la journée suivante à se reposer et à se rappeler, et l’autre moitié à attendre et à préparer de nouveaux succès; et cela, sans la cruelle anxiété de beaucoup de femmes, qui se demandent si elles seront belles. Rose et Geneviève ne s’occupent que de savoir de quelle manière il leur convient d’être belles ce jour-là.

Et puis, c’est toujours un grave souci. S’il ne s’agissait que de plaire aux hommes, la nature a fait à peu près tout ce qu’il faut, des tailles souples, des pieds étroits et cambrés, des fronts purs et unis, des yeux pleins de vivacité à la fois et de modestie, une grâce naïve dans les mouvements. Mais il faut aussi déplaire aux femmes, et c’est là le point important et difficile de la toilette.

Un jour, il arriva, chez M. Chaumier, une lettre que Rose prit sur elle de décacheter malgré l’absence de son père. On voyait, au travers du papier, que la lettre était imprimée, et cela avait si parfaitement l’air d’une invitation! D’ailleurs, si on laissait faire M. Chaumier, il pourrait arriver ce qui était arrivé dernièrement: ce n’était que le jour du bal que M. Chaumier l’avait annoncé à ses filles, et on n’avait pas pu avoir de certains fichus si bien brodés qu’ils auraient fait sensation. En effet. Rose rejeta la lettre en disant: «Je le savais bien, c’est pour mardi.»

Geneviève prit à son tour la lettre et la regarda; mais un nuage rose passa sur son visage, quand elle lut:

Monsieur et madame *** prient M. Chaumier et Mlle Rose Chaumier de leur faire l’honneur de venir passer la soirée chez eux, mardi prochain.

«On ne m’invite pas,» dit Geneviève.

Rose relut la lettre et dit: «C’est vrai, c’est un oubli, ou plutôt on a pensé que c’était inutile. Dès l’instant qu’on invite mon père, c’est que l’on nous invite toutes deux.

—Mais, dit Geneviève, c’est la première invitation que nous recevons ainsi.

—Je t’assure, reprit Rose, qu’il n’y a pas le moindre inconvénient, et ces gens-là sont trop heureux d’avoir dans leur bal une jolie fille comme toi, pour t’oublier volontairement. D’ailleurs, crois-tu que l’on invite mon père pour le plaisir qu’il apporte personnellement dans une maison, lorsqu’il joue aux cartes, ou lorsqu’il s’endort dans quelque petit salon écarté?

—C’est égal, reprit Geneviève, je ne dois pas y aller.»

Il s’éleva alors à ce sujet, entre les deux cousines, la discussion la plus savante qui se puisse imaginer. Modeste prit la parole, et pensa que Geneviève n’était pas engagée et qu’il ne fallait pas avoir l’air de se jeter à la tête des gens et d’aller chez eux malgré eux. On convint qu’on reprendrait la discussion à dîner devant M. Chaumier et devant Albert. M. Chaumier décida que Geneviève devait venir; mais Albert répondit froidement qu’à la place de sa cousine, il ne considérerait que le plaisir qu’il attendrait de la soirée, et que, si elle pensait bien s’amuser, elle ferait bien d’y aller. Certes, si Albert eût un peu pressé Geneviève, toute considération eût disparu à ses yeux, et elle se fût laissé entraîner par le plaisir de passer la soirée avec lui, et d’en être priée. Mais il ne parut mettre aucun intérêt à sa résolution. Geneviève alors laissa décider qu’elle irait au bal; mais, le mardi matin, elle se plaignit d’être malade et elle resta à la maison.

On ne saurait dire avec quel serrement de coeur elle assista à la toilette de sa cousine. Rose était ravissante, ses pieds touchaient à peine la terre; à sa beauté ordinaire se joignait la beauté que donne le bonheur. Elle partit avec son père; Albert les accompagnait. Il dit à Geneviève: «Tu as tort de ne pas venir.» S’il avait dit un mot de plus, Geneviève eût été si vite habillée et sitôt prête! Mais il lui donna un baiser sur le front et offrit le bras à Rose pour descendre l’escalier.

Geneviève alors prêta l’oreille; elle entendit s’abattre et se relever le marchepied de la voiture. Il était encore possible qu’Albert remontât et lui dît: «Geneviève, habille-toi et viens avec nous.» Mais la voiture partit; la porte cochère cria sur ses gonds et se referma. Puis on entendit la voiture rouler, et le bruit se perdit dans tous les autres bruits.

Alors Geneviève se prit à rappeler tout ce qui pouvait augmenter sa douleur. Elle se représenta à elle-même, pauvre fille, sans mère pour la consoler et pour la conseiller. Il était évident qu’Albert ne l’aimait pas. Elle ne voyait presque pas Léon, qui, de son côté, ne paraissait pas heureux. Oh! s’il avait été là, comme elle aurait été consolée de tout lui dire! Ce n’était qu’à lui qu’elle pouvait parler des impertinences de Modeste Rolland, et de ses regrets pour sa mère. Mais, pas même à lui, elle n’aurait osé parler de son amour pour Albert.

Quelques jours après, Albert ne dînait pas à la maison. Léon parla des difficultés de l’état qu’il allait embrasser, et il avoua une grande répugnance pour la profession d’avocat. M. Chaumier répliqua par l’éloge de cette profession, en lieux communs que Léon eut l’imprudence de réfuter.

«L’avocat, dit M. Chaumier, est le défenseur de la veuve et de l’orphelin.

—S’il n’y avait pas d’avocats pour les attaquer, répondit Léon, il n’y aurait pas besoin d’avocats pour les défendre.

—C’est l’avocat qui, par son talent, fait triompher l’innocence et le bon droit, et les débarrasse, aux yeux du juge, des voiles dont veulent les entourer le crime et la mauvaise foi.

—Mais dans toute cause, reprit Léon, il y a deux avocats: donc, si l’un défend l’innocence, l’autre défend le crime; si l’un défend le bon droit, l’autre défend la ruse et la perfidie. Donc, il serait aussi juste de dire de l’avocat: L’avocat, c’est lui qui fait triompher le crime et la mauvaise foi, etc.»

Léon résuma ainsi le métier: «Il n’y a pas d’avocat qui refuse de plaider demain précisément le contraire de ce qu’il a plaidé hier. Il n’y a pas d’avocat qui n’eût accepté, avec le même empressement, la défense de celui qu’il attaque, si celui qu’il attaque se fût adressé à lui. Un avocat passe quinze ans de sa vie à défendre n’importe quoi et n’importe qui; ensuite il arrive au parquet, où il passe quinze autres années à accuser n’importe qui et n’importe quoi; puis il se retire environné de l’estime de ses concitoyens.»

M. Chaumier, fort absolu, comme le doit être tout homme qui veut affranchir les nègres des autres, commença à mettre de l’aigreur dans la discussion. Il fit remarquer à Léon que rien n’était plus ridicule que de chercher à décrier une profession que l’on avait embrassée volontairement.

«Aussi, mon cher oncle, dit Léon, je ne serai pas avocat.»

Geneviève et Rose le regardèrent avec stupéfaction. M. Chaumier se mit en colère, parla du mépris qu’ont tous les hommes raisonnables pour les gens indécis et capricieux, et lui demanda alors ce qu’il voulait faire, d’un air triomphant, comme s’il eût porté un coup sans parade possible. Il avait déjà dans les dents la suite de son argumentation, dans la prévision de la réponse à laquelle il croyait avoir réduit le pauvre Léon. «Ah! vous ne savez pas? se proposait-il de lui répondre. Autant dire tout de suite que vous ne voulez rien faire. L’homme, dans l’état de société, n’a pas le droit de ne pas savoir ce qu’il veut faire, etc., etc.»

Mais Léon ne lui laissa pas placer cette phrase à laquelle son oncle tenait beaucoup. A la question de M. Chaumier, il répondit sans hésiter: «Je veux être artiste, je veux être musicien.»

M. Chaumier se leva et dit: «Vous avez parfaitement le droit de faire des folies; mais je n’en serai pas le complice ni l’instigateur. Il est bon que vous en supportiez, dès le début, toutes les conséquences. Vous vous arrangerez donc pour ne plus compter sur mon appui dans aucun genre.»

M. Chaumier sortit de la salle à manger, ferma brusquement la porte et disparut.

Léon, sa soeur et sa cousine, restèrent quelques instants sans parler. Geneviève finit par pleurer et Rose ne tarda pas à l’imiter. Léon leur prit la main à toutes deux, et leur dit: «Mes chères soeurs, mon oncle a tort. Certes, si j’étais dans la position d’Albert, qui n’aura qu’à acheter une étude et à se laisser gagner de l’argent, je devrais continuer à marcher dans la carrière que j’ai commencée; mais, dans ma situation, il peut se passer un grand nombre d’années encore avant que je gagne ma vie et sois indépendant. D’ailleurs, qui me dit que je pourrai élever ma tête au-dessus de cette foule noire qui erre en bourdonnant dans le Palais? Pourquoi ne pas m’attacher exclusivement à ce que je fais le mieux? Je connais une foule de musiciens qui gagnent beaucoup d’argent à donner des leçons. D’ailleurs, je n’ai pas le choix; il faut que j’en gagne tout de suite.»

A ce moment, Modeste arriva avec un billet cacheté; il était adressé à Léon. «C’est de mon oncle,» dit-il, et il le lut haut.

«Monsieur mon neveu, l’oubli que vous avez fait tantôt du respect que vous me devez m’oblige à prendre à votre égard une résolution sévère. Vous me ferez plaisir de ne plus mettre les pieds dans ma maison.

—Eh bien! soit! dit Léon. Puisque mon oncle oublie ainsi ce que ma mère lui a demandé en mourant, je ne rentrerai plus dans sa maison que lorsqu’il se trouvera fier et honoré de m’y recevoir; quand, en entendant parler de moi, il prendra la parole pour dire avec complaisance: «C’est mon neveu.» Pour vous, ma soeur Geneviève et ma jolie Rose, vous n’oublierez pas le pauvre exilé. Vous parlerez quelquefois de lui, ensemble, le soir. Pour lui, il pensera à vous, et vos douces images le soutiendront dans les luttes qu’il aura à soutenir dans les découragements qui s’empareront de lui. Et bientôt, je l’espère, quand j’aurai pris ma place dans les rangs des artistes de talent, quand vous entendrez citer mon nom avec éloge, vous vous rappellerez que le battement qu’éprouveront alors vos deux petits coeurs sera mon plus doux triomphe.»

Léon se tut quelques instants; ses lèvres s’entr’ouvraient et il ne parlait pas. Enfin, prenant les mains de Rose, il lui dit: «Rose, ma jolie Rose, écoute bien ce que je vais te dire; c’est mon secret et mon trésor, c’est mon présent et mon avenir, c’est ma part de bonheur dans la vie que je vais confier à ton coeur. Je t’aime, Rose; je ne sais si je t’aime plus, mais je t’aime autrement que Geneviève; je t’aime de l’amour le plus passionné, le plus ardent. Quand je rêve la gloire, c’est pour que tu sois fière de moi. Je n’envie la couronne de lauriers et de fleurs de l’artiste que pour la mettre sur tes cheveux noirs.»

Rose, toute confuse, cacha sa tête sur la poitrine de sa cousine. Léon continua.

«Aimé de toi, Rose, rien ne me sera impossible. J’aurai du courage et de la force contre tous les obstacles, car tu es ma force et mon courage. Rose, mon ange, devant ma soeur, veux-tu me promettre de ne pas m’oublier, d’attendre le jour où je viendrai dire à ton père: «Mon oncle, me voilà revenu, j’ai un état et je gagne de l’argent, et mon nom est quelque chose qui attire l’attention quand on le prononce. Tout cela, je l’ai voulu pour Rose, pour Rose que j’aime. Donnez-la-moi, confiez-moi son bonheur.»

Rose, émue au dernier point, tendit en sanglotant la main à Léon. Léon porta cette petite main à ses lèvres, puis il se leva et dit: «Ma soeur, ma femme, au revoir!»

Et il sortit, heureux et fier, et si grand, que c’est un grand hasard s’il ne brûla pas son chapeau à la lune, ou s’il ne décrocha pas quelques étoiles.