Geneviève

Alphonse Karr · Chapitre 28 sur 84

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Geneviève

Chapitre XXX

Geneviève à Léon.

 

20 avril.

Léon, Léon, maman est morte…. morte, mon cher Léon! Viens vite, je suis seule; viens, ou je meurs moi-même de douleur.

11 heures du soir.

On n’a pas trouvé l’homme qui devait te porter ma lettre; elle ne pourra partir que demain. Je vais t’écrire, jusqu’à ce que la fatigue de pleurer vienne m’endormir. Maman est là, dans la chambre à côté. On ne veut pas que je la veille. Je vais te parler d’elle. Pauvre Léon! tu ne l’as pas vue; mais elle t’a demandé, quelques minutes seulement avant de mourir. Mourir! Morte! On m’a emportée tout de suite; mais je vois encore son visage. Comme Rose a été bonne! Jamais je n’oublierai ce qu’elle a fait pour moi. Mon Dieu! si je pouvais mettre un peu d’ordre dans mes idées, je te dirais comment elle est morte. Mais tout ce qui me vient à la bouche, tout ce que trace ma plume, c’est qu’elle est morte.

Elle est là! là, à côté, et je ne puis croire qu’elle soit morte. Qu’est-ce donc que la mort? Elle est là, couchée dans son même lit, pas beaucoup plus pâle qu’elle ne l’était d’ordinaire, à la même place, la tête sur l’oreiller comme je la voyais tous les matins, et on me dit que je n’ai plus de mère!

Il n’y a plus que son corps. Son âme, son esprit, sa voix, si bienveillante qu’on était reconnaissant rien qu’à l’entendre; son regard, sous lequel je me sentais si protégée; sa douce affection, sa pensée: tout cela s’en est allé d’un seul souffle.

Et c’est là ce que nous avons perdu!

Elle allait mieux, elle se levait, elle marchait, quand tout à coup, le soir, elle m’a dit de veiller un peu auprès d’elle. Elle souffrait beaucoup; par moments, elle s’endormait, mais d’un sommeil agité et convulsif; elle parlait, elle disait nos deux noms, et d’autres qui me sont inconnus. Son délire m’effrayait tellement que je faisais du bruit pour la réveiller. Je passai ainsi toute la nuit. Le lendemain matin, après un sommeil de quelques heures, elle se réveilla plus calme; elle fit demander le médecin et M. Semler; elle fit des questions au médecin, qui chercha en vain à la rassurer. Quand il fut parti, elle s’enferma avec M. Semler. Quand celui-ci sortit, il avait les yeux rouges. Maman me demanda alors si son frère était revenu. Je n’osais pas parler de l’envoyer chercher ainsi que toi; je me rappelais trop la pénible impression que lui avait faite déjà une semblable proposition, relativement à toi, à un moment où elle était bien moins malade qu’aujourd’hui. D’ailleurs, je ne la croyais pas dans un état désespéré comme elle était vers le milieu de la journée. Comme Rose et moi nous étions auprès d’elle, elle nous appela à son lit, et me dit:

«Geneviève, si je meurs, tu ne me quitteras pas que je ne sois tout à fait morte.

—Oh! mon Dieu, maman, quelle folie! lui dis-je; ne peux-tu être malade sans concevoir d’aussi terribles idées?

—C’est égal, me dit-elle, si ce n’est pas pour à présent, ce sera pour plus tard; je tiens à ce que tu me fasses cette promesse de ne pas me quitter.»

Je promis, et ne pus m’empêcher de fondre en larmes, en prononçant ces paroles qu’elle exigea: «Je te promets de ne pas te quitter jusqu’à ce que tu sois tout à fait morte.» Alors, j’osai lui dire: «Mon Dieu! si Léon était ici, je suis sûre qu’il te gronderait bien, j’ai envie de l’envoyer chercher.»

Maman alors me regarda fixement; son regard n’avait presque rien d’humain; il me pénétrait le coeur. Rose s’en aperçut, et me poussa le pied. Je repris: «Mais non, c’est pour lui un moment de travail, et tu ne voudrais pas qu’il se dérangeât pour une maladie qui est presque finie.

—Non, non, dit-elle avec force, il ne faut pas qu’il se dérange; il faut qu’il travaille, qu’il travaille beaucoup: dis-le-lui bien, Geneviève, dis-le-lui de ma part.»

Le soir, nous avons dîné avec Rose dans sa chambre. Tout à coup…. Mais que te dire? Maman est morte, ma pauvre maman est morte! tout se trouble et se confond dans ma tête; seulement je vais te dire ce qu’a fait Rose. Maman te croyait là, elle te parlait, elle te disait: «Léon, tu prendras soin de Geneviève; c’est tout ce que je te lègue; je prierai pour vous deux dans le ciel.» Je ne pouvais retenir mes sanglots; le médecin et M. Semler m’ont emportée, et Modeste est restée avec moi en bas. J’étais presque évanouie, je ne sentais rien, je ne savais plus rien de ce qui se passait.

Rose tout à coup est descendue; elle m’a dit: «Geneviève, tu souffriras; mais tu aurais trop de regrets plus tard; tu as promis à ma tante de rester près d’elle; le médecin dit qu’elle va mourir….

—Y pensez-vous, mademoiselle? dit Modeste. Faire voir un pareil spectacle à cette pauvre petite!»

M. Semler, qui avait suivi Rose, s’écria aussi qu’il ne souffrirait pas qu’on me laissât remonter.

Je me suis jetée dans les bras de Rose, et je l’ai suivie. Oh! Léon! Léon, si tu avais vu notre pauvre mère, les yeux hagards, les mains cherchant à saisir quelque chose dans l’air! Je me suis jetée à genoux, et je lui ai dit: «Maman, maman, m’entends-tu? entends-tu ta Geneviève?» Ses yeux alors se sont fixés sur moi: j’ai pris sa main, et elle a saisi la mienne avec une force effrayante; elle ne pouvait plus parler; elle râlait horriblement! Mon Dieu! j’ai vu cela, moi!

Rose me tenait l’autre main et me la serrait, et me disait: «Courage, Geneviève, le bon Dieu te donnera de la force.

—Emmenez cette enfant, disait le médecin; la malade ne se sent plus, ne voit plus, n’entend plus: c’est une torture inutile.

—Taisez-vous, m’écriai-je; elle a serré ma main, elle vous entend, elle ne veut pas que je parte; non, non, maman, je ne te quitterai pas: maman, maman, ne meurs pas, ne nous abandonne pas.»

Et j’appelais Dieu à notre secours!

 

*

 

Elle est morte à six heures du matin. Oh! Léon, viens vite, viens, amène mon oncle.