Gris à 18%

Anne Tenino · Chapitre 1 sur 25

Pages du PDF

Gris à 18%

Prologue

 

Mai 2104

MATT, À genoux, réfléchissait. Oh, bien sûr, il aurait dû se concentrer sur le sexe dans sa bouche, mais il n’avait plus aucun intérêt depuis quelques semaines. Depuis à peu près une semaine après avoir mis ledit sexe dans ladite bouche.

Enfin, pour être honnête, ce n’était pas le gland qu’il avait dans la bouche qui le dégoûtait ; c’était le gland à qui il appartenait.

— Plus profond, mec, supplia Steve d’une voix geignarde.

Matt savait depuis peu que renifler pendant une fellation n’était pas une bonne idée, ni pour l’un ni pour l’autre. Il essaya donc d’envoyer un regard noir à Steve.

Il va falloir que ça arrive.

Si Matt n’était pas un ado de seize ans aux hormones agitées et à la sexualité trop longtemps oubliée, il ne serait même pas dur.

Sans se soucier de lui, Steve commença à bouger les hanches ; Matt l’attrapa par les reins et le plaqua contre le tracteur où reposait son dos. Et ce connard geignit encore ! Cette fois, Matt aurait sa pipe ! Pas question de laisser Steve s’en sortir avec la branlette habituelle. Il avait obtenu une fellation... Quoi ? Trois fois ? À peu près ? Et, pendant la même période de temps, Matt lui avait fait... voyons... deux à trois par semaines, disons deux et demi... cinq semaines... douze et demi !

Regarde, maman ! Ton fils peut sucer et compter en même temps !

Il aurait dû demander à être le premier. Il soupira. Bah. C’est en forgeant qu’on devient forgeron.

— Oh, suce-moi, bébé !

Ce mec regardait trop de films pornos. Histoire de passer le temps, Matt essaya de se rappeler comment il était arrivé là, sur ses genoux, devant Steve.

1- Matt était le seul homosexuel déclaré de leur lycée. Annoncer son homosexualité n’était pas si normal dans une petite ville, mais dans l’Oregon, où 95% des gens avaient rejoint les États Bleus d’Amérique après la séparation de 56, s’était encore plus risqué. L’Oregon avait juste perdu l’Ontario et un petit bout du coin sud-est en 56, quand l’Idaho avait choisi de rejoindre les Rouges.

2- Statistiquement, Matt savait qu’il devait y avoir en gros quatorze autres homos dans son lycée. Ils étaient 230, à Weimer. Si, comme le disaient les statistiques, il y avait 12% d’homos dans la population, il devait y avoir vingt-huit gays et lesbiennes. La moitié n’avait aucun intérêt, n’étant pas équipée comme il fallait. Ça lui laissait encore quatorze petits camarades de jeu. Mais, pour ce qu’il en savait, ils pouvaient tout aussi bien être en maternelle...

3- Weimer était la plus grande ville du comté, avec presque 3000 habitants, et 2000 autres dans les fermes alentour. L’autre lycée le plus proche était à 120 kilomètres, et il y avait moins d’une centaine d’élèves.

4- Il aurait pu coucher avec n’importe quel gars du lycée – voire même avec un vieux pervers ; il avait seize ans et était en manque, il n’allait pas faire le difficile – mais il devrait attendre encore un ou deux ans avant d’avoir l’âge légal, pour ne pas intimider les autres. Parce que, d’ici là, personne ne coucherait avec lui s’il n’avait pas l’âge. Pas avec sa famille. Presque toutes ses cousines – et sa mère ! – connaissaient trois moyens d’égorger quelqu’un avec leurs ongles roses. Lui, il savait faire ça, merde ! C’était normal, quand on naissait dans le clan Kell-Viteaux.

Conclusion : il aurait du mal à avoir un peu d’action dans ce bled. Probablement pour toujours.

Il allait falloir s’organiser, définitivement. Du coup, il avait échafaudé un plan machiavélique en deux étapes.

Première étape : il était un ado homo de seize ans dans une petite communauté conservatrice, il n’était pas moche – loin de là – donc, plutôt que de chercher une proie, ce serait plus simple d’être la proie. Il avait donc fait son coming out en septembre.

Seconde étape : attendre de se faire attraper.

Résultat : en février, aucun gars de son âge, attiré et excité n’était venu. Le flop, quoi.

Alors, quand Steve était venu vers lui, complètement bourré, le mois dernier, Matt était tellement heureux qu’un autre garçon le touche qu’il avait sauté sur l’occasion. Littéralement. Il était monté sur Steve.

Et donc, maintenant, il se trimballait avec un petit copain qui se cachait. Enfin, un plan cul régulier.

Toujours est-il que Matt couchait avec l’arrière de son équipe de foot américain, mais que personne ne le savait, à part la famille de Matt – enfin, il ne l’avait pas encore dit à papa, mais maman et les grands-pères le savaient, en tout cas. Donc, il ne pouvait pas parler de son plan cul. Et, en plus, ledit plan cul avait oublié d’avoir une personnalité.

Finalement, ce n’était pas aussi bien que ce qu’il avait imaginé en montant son plan machiavélique. Si au moins son plan cul le suçait ! Ça l’occuperait un peu, au moins, il s’ennuierait moins ! Mais Steve était le seul camarade de jeu de la ville, et ils le savaient tous les deux.

Steve commença à produire ces bruits qu’il faisait quand il était sur le point de jouir, et Matt se rappela ce qu’il faisait. Ah oui. Sucer une queue. Matt jeta un coup d’œil à Steve, là-haut.

Beurk. Trop... classiquement beau. Cheveux noirs, grand, musclé, un nez parfait. Trop cliché. Bien sûr que le bel arrière trop sexy était gay ! Matt ferma les yeux et imagina quelqu’un d’autre. C’était le seul moyen d’y arriver. Il n’arrivait pas à donner ce petit quelque chose qu’il fallait pour finir s’il avait Steve sous les yeux.

Matt pensa l’homme qu’il imaginait désormais chaque fois qu’il suçait Steve. Le mec qui n’était probablement pas gay, même si ça n’empêchait pas Matt de le vouloir. James Ayala. Le meilleur ami de Steve.

James ne faisait pas les conneries que font presque tous les lycéens. Il était sûr de lui ; il n’avait pas besoin de traiter les autres comme de la merde pour se sentir plus fort. Il ne brutalisait pas, ne ridiculisait pas. Il était le mec fort, silencieux, qui avait compris ce qu’était l’intégrité avant même que la plupart des autres gars aient rencontré le mot.

James n’était pas classiquement beau. Un peu moins que Steve, disons. Mais la manière qu’il avait de bouger, de marcher, et ce que sentait Matt quand James le regardait, tout cela le rendait bien meilleur.

C’était donc le sexe de James qu’il suçait. Il sentait les mains de James dans ses cheveux, leur prise presque douloureuse qui le poussait vers son membre. Matt frissonna et suça encore un peu plus loin, un peu plus fort.

Et Steve grogna, ruinant tout le plaisir de Matt.

Pourquoi est-ce qu’il se sentait aussi excité en imaginant James et aussi vide en entendant Steve ?

Matt ouvrit les yeux et commença à se retirer. Il ne pourrait jamais finir si Steve continuait à faire du bruit et à ruiner ses fantasmes comme ça.

Et c’est à ce moment-là que Matt remarqua l’homme dans l’encadrement de la porte du garage. Avec la lumière derrière lui, il n’était qu’une silhouette ; mais Matt ne pouvait pas se tromper.

— James, murmura-t-il.

Steve s’arrêta d’un coup et se retourna brusquement, heurtant le tracteur.

— Putain, mec ! cria Steve en repoussant Matt.

— Merde, grogna celui-ci en se relevant.

Ça ne présageait rien de bon.

— Bordel de merde !

James, abasourdi, jurait comme un charretier, et son visage devenait rouge de colère.

 

STEVE ESSAYA de convaincre Matt de le finir, mais Matt lui dit d’aller se faire foutre et s’éloigna, cherchant James. Il grimpa sur son aéroscooter, pas tout à fait sûr de ce qu’il devait faire, mais convaincu qu’il devait lui parler. Ils n’étaient pas amis, pas vraiment, mais James avait toujours été sympa. Ils étaient... amicaux, disons.

James était devant la maison de sa famille, plongé dans la mécanique intérieure de son propre aéroscooter. Matt s’approcha silencieusement, ne faisant crisser le gravier qu’occasionnellement. Et maintenant ?

James l’avait certainement entendu ; mais il continuait de lui tourner le dos. Autant y aller pour l’approche directe. Il descendit.

— Alors ? demanda Matt en s’avançant un peu.

James se leva, laissant son casque à terre.

— Je ne savais pas que tu étais pédé.

Il ne s’était même pas retourné. Et Matt se sentit comme frappé entre les jambes. Personne n’utilisait plus ce mot. À moins d’en être un, auquel cas, ça passait. Mais sinon, jamais.

Mais il n’y avait pas que ça.

— Comment est-ce que tu as pu ne pas le savoir, James ? Tout le monde sait que je suis homo. Quelqu’un l’a écrit dans les toilettes ! ‘Tu veux te faire sucer ? Appelle Matt Tennimore’.

— J’ai vu, oui. Mais je pensais que ça ne pouvait pas être vrai, pas quelqu’un comme toi, dit James en lui tournant toujours le dos.

— Comment ça, ‘quelqu’un comme moi’ ? Quelqu’un de pas trop grand et mince et efféminé ?

Que Matt s’auto-qualifie d’efféminé montrait bien à quel point il était énervé. La plupart du temps, il refusait même d’admettre qu’il pourrait bien l’être.

Bien sûr, ça ne lui posait aucun problème, sinon.

— Non !

Enfin James se retourna pour le regarder, et il avait le même regard que lorsqu’il avait trouvé Matt à genoux devant l’entrejambe de Steve.

— Quelqu’un que j’appréciais.

Puis il se retourna et se dirigea vers la porte de la maison.

— Mais, si tu m’apprécies...

Ces paroles lui avaient échappé, et Matt s’en voulait. James se retourna mais ne lui lança que ce petit regard inexpressif qu’il savait si bien lancer. Il grogna.

— Laisse-moi tranquille. Tu crois vraiment que je vais passer du temps avec un pédé comme toi ?

— Et Steve ? C’est un pédé aussi ! C’est toujours ton pote ?

Il n’eut pour seule réponse que la porte qui claquait et le vent dans les arbres, ces petits chuintements de feuilles et de branches.

Matt attendit une minute. Il avait chaud, puis froid, et ses poings étaient si violemment serrés qu’il sentait ses ongles s’incruster dans sa peau. Ce n’était pas la pire chose qu’on lui ait dit, mais c’était ce qui faisait le plus mal.

Ça ne peut pas se terminer comme ça.

Mais, bien sûr, ça se termina comme ça.

 

JAMES PASSA les quatre mois suivants à être l’ennemi juré de Matt. Regards froids, commentaires désagréables en classe, tentatives de prétendre que l’autre n’existait pas. Un peu comme cette guerre qu’ils avaient étudiée en cours, il y a un siècle et demi, où personne ne se tapait réellement dessus.

Puis, James partit enfin pour l’Oregon et Matt put à nouveau respirer. Probablement aussi en partie parce que Steve partit pour aller à la fac. À cette époque-là, Matt commençait à vraiment détester Steve.

Il ne l’avait plus touché depuis ce jour fatal, mais Steve avait essayé. Supplié, même.

Mais enfin, maintenant, James était parti. Tant mieux. Même si ça faisait mal. Pas qu’il se préoccupe de lui, non, mais quel connard ! Personne ne lui parlait comme ça ! Il avait de la famille dans les commandos qui pourraient botter le cul du premier qui l’appellerait pédé !

Mais il ne leur avait jamais dit. Parce qu’il ne voulait pas passer pour un gros nul. Sûrement pas pour ne rien faire au cul de James.

OceanofPDF.com