Gris à 18%
Chapitre IX
MATT AVAIT presque deux heures de retard. Quand Lance répondit, on ne voyait plus ses lèvres tant il les serrait.
— Tu es en retard.
— J’étais occupé, pardon.
— Un problème que j’ai besoin de savoir ?
Matt haussa les épaules.
— Pas vraiment. Mais c’est quand même plus simple que le colis fasse partie des Forces Spéciales.
Lance se détendit un peu et gratifia même Matt d’un mini sourire.
— D’accord. On poursuit, Matt. Les scans ne sont pas vraiment concluants, mais j’ai eu une petite discussion très intéressante avec le Général Selkirk. Apparemment, il y aurait une raison qui pourrait expliquer le changement.
— Et le contrat originel ?
— Ils cherchent. Celui qui a signé a réussi à avoir une fausse identité et à berner tout le monde. Et ils n’ont aucun témoin, pour leur histoire d’Ayala mort. Il y autre chose, mais d’abord je veux savoir ce que tu sais.
— Il est dingue. Plus ou moins. Et il a été modifié par les Forces Spéciales. Un genre d’expérience des Psy-Forces.
Matt parlait doucement. Il n’était pas sûr d’apprécier si jamais James entendait sa discussion. Mais il ne pourrait pas esquiver après, quand il s’agirait de lui résumer tout ça.
— Ça a facilité l’évasion, ajouta Matt.
— J’en suis sûr. Mais il va falloir que j’appelle Anaïs, Matt. Je ne sais pas si ça fera une différence, mais il le faut.
— On pense que c’est lié au changement dans sa rétine. Ils ont implanté un espèce d’organe sensoriel dans son cerveau quand il a rejoint les Psy-Forces.
Lance hocha lentement la tête.
— Bon. Voilà ce que nous, on sait : Il y a de gros mouvements de troupes sur la frontière Oregon-Idaho, surtout autour d’Ontario, de Payette, de Weiser et du Canyon de l’Enfer.
— Quelqu’un nous a trahis ?
Matt se sentit soudain glacé d’effroi.
— Pas forcément. Même s’ils ne savent pas d’où vous venez ni où vous allez, ce sont des routes relativement logiques. Peut-être que ton identité est démasquée. Il va falloir vous dépêcher, fiston.
Il avait l’air sérieux. Et inquiet. Quand Lance l’appelait ‘fiston’, il fallait s’inquiéter.
— C’est tout ?
— Tu es autour d’Emmett ?
Lance ne le savait pas parce que Matt n’avait rien dit. Bien sûr on pouvait trianguler pour trouver sa position, mais demander restait tout de même plus simple quand la puce géo-localisatrice était désactivée, comme toujours en mission.
— Pourquoi ? demanda Matt en avalant sa salive.
— La plupart des troupes du GRI convergent vers le secteur. Quelques milices privées déjà sur place, mais je ne sais pas qui. Ils ne se cachent pas et ils vont plutôt vite. Ils veulent vraiment Ayala, je crois. Il n’y a qu’au Nord qu’ils ne sont pas. Pas en masse, du moins.
Super. Les montagnes, raides, arides. Matt sentit sa jambe l’élancer, à titre préventif.
— Je vois... Pas en masse, hein ?
— Tu es sûr de ton Ayala ? demanda à nouveau Lance.
Cette fois, c’était en tant que grand-père.
— Oui.
Matt n’avait pas hésité. Lance soupira.
— Encore une chose, alors. Le père d’Ayala avait cru que son fils était mort au combat. On lui a tout envoyé ce matin. Y compris à propos de rééducation. Et comme il ne savait pas que...
— Je lui en parlerais. Merci Papi.
— À ce soir, heure normale.
L’écran s’assombrit.
Merde. Il allait devoir parler à James. Matt remit sa jambe en place et trotta jusqu’au dinosaure. Chevrolettus Disparutus ?
— Tu vois quelque chose ?
— Beaucoup de choses, répondit James de sous le pick-up.
Sans ajouter quoi que ce soit, ce qui allait à Matt.
— Il faut qu’on parle.
— Vas-y à fond tout de suite, alors.
Matt se laissa divaguer un instant. Le sexe quand on est menacé de mort est toujours attractif.
— Alors... Ils croient que tu es toi. La plupart d’entre eux. Mais c’est la seule bonne nouvelle. Ils ne savent toujours pas qui a envoyé le contrat et tous les miliciens et les réguliers du GRI vont nous tomber dessus. Plus les chasseurs de primes, je suppose. Ils ont l’air de savoir où on est et où on va. Ils ont l’air de t’apprécier.
— S’ils nous trouvent ensemble, ils nous pendront instantanément.
Probablement pas. Matt serait le seul pendu. James était une prise de valeur. De celles qu’on accroche dans le salon au-dessus de la cheminée, avec une plaque en cuivre dessous.
— Pas beaucoup d’arbres dans le coin, tu sais, fit Matt.
James grogna. Un nouveau type de grognement, un peu dégoûté. Matt l’ajouta à son dictionnaire mental des grognements.
— C’est pas tout, ajouta-t-il. On a donné à ton père ton dossier ce matin. Et ça parle de rééducation.
James lui lança un regard vide.
— Et alors ?
— James...
— Laisse, Matt. Va-t’en. Tu peux t’en sortir, ils ne te cherchent pas. Et puis tu dois mettre ton petit cul à l’abri de ces culs-terreux.
— Je ne te laisse pas seul ici. Ce n’est pas mon boulot.
— Je suis sérieux, Matt.
— Moi aussi, James. On n’a pas le temps. Il faut qu’on sache comment ils nous ont trouvé.
— Les mecs de l’autre nuit ?
— Possible, mais après ? Comment ils ont pu remonter la rivière ?
— C’était évident.
— Et comment ils nous ont trouvé à Emmett ?
— Pistés.
— Tu les aurais vus, James. Sentis, en tout cas, dit Matt en tapotant la tête de James.
Mais pourquoi diable avait-il autant confiance dans les capacités de son compagnon ?
— Pour nous suivre, il fallait qu’ils soient proches de nous. Tu les aurais détectés.
James ne disait rien. Puis il se tourna vers Matt.
— Ils sont chanceux ?
Il avait l’air peu sûr de lui.
— Je ne crois pas. Je vais devoir chercher des traqueurs sur toi, James.
Ce dernier le regarda en silence un instant, puis hocha la tête et s’assit contre le dinosaure roulant. Matt s’assit près de lui et commença à se démonter la jambe à nouveau. Cette fois, James réussit à réprimer un frisson.
— C’est tellement bizarre.
— Merci.
— Pardon...
James leva la main et tapota l’épaule de Matt, gêné. Et laissa des empreintes sur l’épaulette métallique de son armure corporelle. Matt, pendant ce temps, laissait travailler son petit engin. Qui avait de mauvaise nouvelles.
— Nano-traqueurs.
— Quoi ? Mais il aurait fallu qu’ils me les injectent ! Quand est-ce qu’ils ont pu faire ça ?
— Après qu’on soit partis. Sinon le réencodeur l’aurait remarqué quand on a désactivé ta puce.
— Nos visiteurs nocturnes, alors. Mais aucun de ces connards ne s’est approché. Même si t’étais endormi...
— Je ne me suis pas endormi !
— ... Je l’aurais senti. Je suis pas autant privé d’entraînement ! On ne perd pas ses instincts, même dans un camp. Je me suis même réveillé quand j’ai avalé cette saleté de mouche.
— Ah...
Matt le regardait calmement.
— Merde... murmura James. Je n’ai pas avalé une mouche. J’ai avalé un mouchard.
Matt reporta son attention sur son appareil. Les nano-traqueurs envahissaient le système digestif de James. Ils ne pouvaient pas se reproduire, mais ils ne pouvaient pas non plus mourir. Les éliminer... naturellement... prendrait des jours.
— Il faut les buter.
— Ce n’est pas un virus, dit James.
Matt faillit lui tirer la langue.
— Parfois, c’est pareil. Mamie Anaïs a développé des chouettes petits nano-virus biotechniques, depuis sa retraite. Et elle nous en donne au cas où on serait infectés. Ça devrait les tuer. De toute façon ils marchent bien dans le système digestif, mieux que dans le sang.
— Comment le SEH peut avoir des nano-parasites si l’armée n’en a pas ?
— C’est expérimental. Elle est à la retraite. Elle le fait pour s’amuser. Je t’en donne une dose tout de suite, ne bouge pas.
— Ta grand-mère a une façon particulière de s’amuser.
— Oui.
Matt sortit un étui en titane de son sac et l’ouvrit. Il tapota le code d’Anaïs. Toutes ses ‘créations’ étaient protégées et chacun gardait le secret jusqu’à sa mort. Parce que le divulguer serait s’exposer à sa vengeance à elle. Pire que tout.
James pâlit soudain en voyant Matt sortir une seringue d’un étui.
— Une aiguille ? Tu as vraiment besoin de planter une aiguille dans mon petit corps sans défense ? Tu n’as rien de moins... moins...
— Pénétrant ? proposa Matt d’un ton innocent.
— ... Envahissant ? J’ai horreur des aiguilles.
— Allez, c’est rien. Tu as eu ton vaccin HIV, non ? Ça aussi c’est une aiguille.
— J’avais douze ans ! Et mon père...
Il marmonna le reste si bas que Matt n’entendit rien.
— Hein ? Il a fait quoi ?
— Il a dû me ligoter, finit par avouer James.
Il était énervé. Et paniqué. Matt cessa de le taquiner.
— Du calme, James. La dose est dans une aiguille, mais il faut avaler. Ouvre grand.
— ...
Ils attendirent quelques minutes, puis Matt commença à visualiser l’avancée des ‘médecins’ avec le réencodeur.
— La charge est en train de s’ouvrir.
— Super.
Ils ne parlèrent pas. Parfois, Matt répétait ce que le réencodeur affichait. Il passa un bras dans le dos de James pour scanner son dos aussi. Et vit quelque chose.
— James, j’ai l’impression que tu as du sang dans le dos. Difficile à dire, sur du camouflage. Enlève ton tee-shirt et laisse-moi voir.
— C’est comme ça que tu dragues ?
— Si je voulais draguer, je te dirais, je ne sais pas... Mets-toi là et danse le hula hoop avec un accordéon et en te déshabillant.
— C’est quoi le hula hoop ?
— Un genre de danse folklorique du XXe siècle, je crois. Allez, déshabille-toi.
James enleva rapidement son tee-shirt. Et révéla un torse plutôt beau, bien musclé. Il n’avait peut-être pas fait d’exercice depuis un certain temps, mais il se portait bien.
Matt cataloguait mentalement James. Il n’était plus aussi musclé au niveau des abdos. Dire qu’il avait des tablettes de chocolat était probablement exagéré. Mais il était musclé. Ses épaules et ses pectoraux, eux, se découpaient bien. Pas comme les petits muscles raplapla qui étaient tout ce que Matt avait réussi à obtenir à force d’exercice. Et ses poils, du même or clair que ses cheveux, qui allaient de la base de son cou à son pantalon, ajoutaient une petite touche agréable à ce corps déjà beau. Matt examinait à loisir le corps de James quand celui-ci dit :
— Alors ? Il y a quoi ?
— C’est rien, juste une égratignure. Je vais te mettre de la pommade.
Et caresser la peau de James au passage.
Il avait une peau magnifique. Dorée, transpirant un peu à cause de la journée et du stress. Douce, mais pas trop. Elle avait une agréable texture. Matt essaya de se concentrer uniquement sur les zones nécessaires mais ses doigts s’égarèrent plus d’une fois. James ne bougeait pas. Figé. Matt baissa les bras et reprit son réencodeur pour s’occuper les doigts après avoir caressé cette peau. James remit son tee-shirt. Silencieusement.
— JE SUIS toujours infesté ?
C’était comme s’ils étaient restés silencieux des années. Le soleil était chaud et l’endroit était plutôt calme alors qu’ils étaient en danger. De mort.
— Hein ? Ah. Oui. Les traqueurs. Un instant, je vais demander au docteur réencodeur.
— Tu te trouves vraiment drôle, hein ?
— Ouaip. Faut bien s’amuser comme on peut, hein.
— Vous êtes tous comme ça, dans ta famille ? Et puis je ne te conseille pas de t’amuser avec moi. Je ne suis pas comme ça.
Matt leva les yeux. Et ferma lentement ses paupières aux longs cils. Pas intentionnellement, se dit James.
— Non, j’ai bien cru remarquer que tu ne t’amusais pas beaucoup, James.
— Toi non plus.
Matt haussa les épaules et revint à son engin.
— Il y a trois jours, j’étais sur une plage dans l’Oregon, chez les Bleus. Pas au milieu d’une zone dangereuse avec un triangle rose sur la poitrine. Et puis tu es... intéressant.
Il jeta un coup d’œil et rabaissa immédiatement les yeux.
— Tu trouves que je suis intéressant ? Merci.
Oh bon sang ! J’ai l’air d’une adolescente !
Matt lui sourit à pleines dents.
— De rien.
Mais il ne dit rien d’autre. James regarda ses longs doigts en silence. Il voulait que ces derniers tracent un chemin du cou aux abdos de son compagnon en passant par sa poitrine, qu’ils jouent avec ses poils, qu’ils déboutonnent son pantalon, qu’un doigt s’aventure...
— Ça va à peu près. D’ici quinze minutes tu seras parfaitement clean, je pense. On pourra bouger.
James grogna. C’était la chose la plus intelligente qu’il puisse faire. Matt lui lança un regard noir.
— Quoi ?
— Quoi quoi ?
— Ton grognement. Ce n’est pas un grognement comme d’habitude.
Il grognait parce que Matt l’avait réveillé de son fantasme.
— Je n’ai pas grogné. Est-ce qu’on a vraiment besoin de parler de ça maintenant?
Matt se leva, visiblement vexé.
— D’accord. Bon, trouvons un plan pour sortir d’ici. Apparemment, il n’y a que le Nord.
Matt se repencha un instant sur son appareil et y fit courir ses doigts, mais cette fois, James ne se laissa pas aller à ses fantaisies érotiques.
Il était occupé à trouver le moyen de partir aussi vite que possible. Juste assez pour être à l’abri. Après, il pourrait de nouveau laisser Matt être en charge du sauvetage. Il ne voulait pas lui prendre sa place. Il regardait Matt, concentré, penché sur son électronique. Matt était doué pour ça.
James l’avait rejeté au lycée à cause de ses problèmes personnels. Maintenant, il ne voulait surtout pas que Matt soit capturé ou tué. Et il voulait revenir à cette amitié qui se construisait, sept ans plus tôt. Mais pour ça, il aurait besoin de Matt.
ILS AVAIENT ‘garé’ le pick-up dans un gros buisson. Il ne serait pas facilement visible, même de haut, mais il avait laissé des traces. Ici, la route se réduisait à un chemin de terre. Et ils avaient trouvé un petit ruisseau qui partait vers l’ouest. Les nano-traqueurs étaient tous morts, et il avait essayé de masquer ses propres ondes cérébrales. Mais il ne pouvait pas faire ça et quelque chose d’autre en même temps. Comme marcher. Ou respirer. Ils avaient mangé des nuggets en carton, sans s’arrêter.
James avait pris les devants, maintenant. Matt supposait que c’était un besoin instinctif de son compagnon de se placer entre lui et le danger. Quel que soit le compagnon.
Il l’avait déjà vu dans sa famille. La saison de la chasse était comme la foire du Trône des Forces Spéciales de sa famille. Il s’attendait toujours à voir quinze de ses cousins se déployer en hurlant des ordres militaires. Puis s’énerver, s’insulter les uns les autres quand la proie aurait fui, et se battre à mains nues. Anaïs était sans doute la plus brutale.
Une fois, son cousin Connor avait déclaré qu’elle n’avait aucun honneur, tout en pressant une poche de glace contre son cou rougi. C’était après cet épisode que Matt s’était renseigné sur l’honneur. Et sur la place qu’il occupait dans la chaîne de commandement, par rapport à la force brute.
— Tu as déjà chassé le cerf ? demanda-t-il.
— Pas vraiment, non. Mon père n’avait pas assez d’espace pour en élever et n’a jamais été très doué de toute façon.
— Nous si. Tous les ans. On continue, d’ailleurs. Mon père et sa sœur ont un terrain qu’ils remplissent de cerfs et de dindons chaque année. C’est plutôt rigolo.
— Dans la Bell Valley, hein ? Steve en avait parlé, oui.
Et voilà. La conversation était terminée. Mais Matt se rendit compte qu’il avait envie de chatouiller le lion qui dormait en James.
— Tu n’avais jamais su que Steve était gay ? Normal, vu qu’il se cachait bien.
James s’arrêta si brutalement que Matt faillit lui rentrer dedans. Dans le dos, du moins.
— Beaucoup de gens se cachent encore aujourd’hui.
Puis James reprit sa route. Qu’est-ce qu’il avait voulu dire ?
— Pas moi.
James renifla.
— Je ne parlais pas de toi.
Matt voulait que James le regarde pour savoir quelle était son expression. Même si le reniflement-grognement exprimait tout aussi bien son émotion. Voire mieux.
— Alors de qui tu parlais ?
Comme s’il ne le savait pas. Cette fois James s’arrêta et se retourna, lui jetant un regard noir.
— Je t’ai dit que je suis gay.
Pas faux.
— Pourquoi tu te cachais ?
— Papa.
Matt décida qu’il était plus sûr de le laisser tranquille pour le moment. Autant changer de conversation.
— On cherche un endroit pour camper ?
C’est alors qu’il ressentit une vibration profonde dans sa jambe. Du genre à faire trembler tous ses os. S’il en avait encore eus.
— Il faut se dépêcher, je vibre.
La vibration s’arrêta.
— Et ça veut dire quoi, quand un type du SEH vibre ? Qu’il est en manque ?
— Non, ça veut dire que ça va mal.
— Merde. On a passé des grottes, un kilomètre plus avant. On va faire demi-tour.
Comment... ? Matt avait bien regardé et il n’avait rien vu. Ils rebroussèrent chemin, James reprenant encore la tête. Dans son dos, Matt sourit. C’était comme si ce petit con protecteur était amoureux de lui. Il faudrait peut-être s’occuper de lui un jour ou l’autre.
James n’était pas très beau, à part ça. Il avait un nez épais, aplati, qui lui donnait un peu un visage de brute épaisse. Il n’était pas très grand, pas plus d’un mètre soixante-quinze. Mais il était épais – encore – musclé, pile comme Matt les aimait. Et ses quadriceps le faisaient baver. Comme la nuit précédente, quand James, accroupi, cherchait quelque chose dans son sac et que son pantalon découpait ses cuisses et ses fesses.
Mais une autre vibration de sa jambe le tira de sa rêverie. Une vibration qui variait. Qu’est-ce que... ? Matt commençait à se demander ce que c’était quand soudain un souvenir lui revint.
— Merde ! James, on va avoir de la compagnie, dit-il en dégainant.
— Je ne sens rien.
— IAVF
Intelligence Artificielle Volante Furtive. Un drone, quoi.
— Tu as un radar ? demanda James, incrédule.
— J’ai une jambe.
Les IAVF étaient effectivement furtifs. Sauf que leur rotor produisait un infrason percussif, que seuls les détecteurs les plus perfectionnés pouvaient détecter. Ou les jambes en titane, apparemment. Ce qui était mieux. Parce que les senseurs perfectionnés étaient aussi fragiles que perfectionnés.
— Il faut se planquer. Il aura sûrement de quoi détecter les infra-rouges.
— Je sais !
Comme s’il ne le savait pas.
— Mais tu vois une grotte ou quelque chose ? Si je le sens, c’est qu’il est tout prêt, James.
— On va remonter la pente, là, et se planquer sous les filets, dit James en indiquant une encoignure sous un rocher en équilibre instable. Moins d’un mètre et demi de profondeur. Il faudrait se tasser.
Ils ne voyaient rien, n’entendaient rien, mais la perspective de croiser un drone de combat lourdement armé et parfaitement manœuvrable les poussait à se dépêcher. Le stress augmente la clarté d’esprit, avait dit quelqu’un. C’était vrai. On évaluait tout en termes de survie. Et on voyait un peu mieux. Et on réfléchissait plus vite.
À moins de cinq mètres de la petite grotte, Matt sentit la vibration dans sa poitrine. Trop près pour s’échapper. James aussi devait la sentir, maintenant.
Mais James y était déjà et sortait de son sac le filet de camouflage. Quand soudain le drone surgit de derrière un rocher, en rase-mottes. Matt vibrait entièrement et il regarda son agresseur dans les yeux. Sauf que ce n’était pas des yeux mais des caméras. Et il comprit la différence entre un humain est un robot. L’humain tue. Le robot exécute froidement. Il devrait s’en souvenir pour sa prochaine vie.
Et il entendit distinctement le petit signal sonore indiquant qu’il était ciblé. Il voulut plonger de côté, mais avant qu’il ait pu bouger, James le poussait dans l’eau de la rivière, quelques mètres plus bas, et il essaya de respirer de l’eau. Son épaule frappa un rocher et il voulut hurler. Il ne voyait plus rien, rien que du noir, puis du blanc, un tunnel, une aiguille, un éclat lumineux. Puis plus rien. Sa conscience s’envolait en même temps que ses sens.
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