Gris à 18%
Chapitre II
MAINTENANT, IL était officiellement dans l’Autorité Rouge d’Idaho. Les gens n’avaient jamais l’air vraiment différent. Peut-être un peu plus pauvres que ceux avec qui Matt avait grandi, dans l’est. À part les quelques-uns qui avait l’air beaucoup, beaucoup plus riches que les gens avec qui il avait grandi.
Mais une chose était sûre, ils n’agissaient pas de la même manière. En cinq minutes, il avait été abordé par une douzaine de personnes qui voulaient lui vendre ou lui voler quelque chose. Les gamins voulaient de la monnaie – et il se rappela justement qu’ici les gens avaient du liquide sur eux, il devrait trouver un distributeur. Des types à l’air louche voulaient être son guide – pour aller où, aucune importance, leur destination semblait être une ruelle sombre avec un couteau ; des filles lui proposaient leur bouche pour quelques centimes ; des garçons proposaient la même chose, à peine plus discrètement ; des vieux voulaient vendre des holocartes. Ou des horloges. Ou n’importe quoi. Peu importait, en fait. Matt était si souvent allé en territoire rouge qu’il n’y faisait même plus attention.
À part pour les garçons aux longs cils qui proposaient de le sucer. Il les remarqua.
Une fois sorti de la cohue qui bordait le bâtiment des services d’immigration, Matt se dirigea vers un kiosque pour prendre une barre de céréales et un café. Il faudrait voir à limiter la caféine, à son retour.
Après avoir payé, Matt devait envoyer la note à la comptabilité des opérations spéciales. C’était quand même grandiose que des opérations discrètes en territoire ennemies nécessitent des trucs pareils. Il devait envoyer ses notes en temps réel, ou il ne serait pas remboursé. Bien sûr, c’était crypté, il y avait une couverture. Mais tout de même.
Couverture mon cul !
Il se trouva un banc à l’ombre. Le cadre n’était pas particulièrement agréable, mais il y avait peu d’endroits agréables dans Ontario. Ils avaient à peine reconstruit depuis les combats d’il y avait cinquante ans. Tous les États rouges étaient pareils.
Un homme approcha, sortant Matt de sa bulle.
— Salut. Je peux m’assoir ?
Matt lui lança un coup d’œil. Pas le genre de coup d’œil joyeux d’un homme qui en cherche un autre ; plutôt le genre de coup d’œil d’un agent secret qui essaie d’en repérer d’autres.
Pantalon de chantier renforcé, couleur camouflage, mal taillé, cheveux longs, la cinquantaine. Probablement pas un militaire, tout le monde portait du camouflage ici, même les civils. On pouvait les porter pendant des semaines sans que les traces de terre ne se voient – trop. Et puis l’Idaho était un repaire de chasseurs, donc rien d’anormal. Il voulait probablement de l’argent. Aucun risque.
— Vas-y.
— Merci. T’es venu chasser ?
— Plus ou moins, répondit Matt gentiment.
— Pas terrible, ces dernières années. Avant, quand y’avait des rennes et des antilopes, ça c’était d’la chasse. Mon grand-père...
Et merde... Un parleur. Matt grogna. Bruyamment. De toute façon, le type ne l’écoutait pas. Après une demi-heure d’expertise pour dire à quel point la chasse était meilleure autour de l’Idaho avant même sa naissance – ‘... et j’en ai rien à fout’ de c’que disent les Bleus, qu’c’est l’réchauffement d’la planète ! C’t’une connerie de conspiration, ça’ – Matt réussit à s’esquiver en évoquant un rendez-vous important. Il prit son bagage, fit un signe de la main au type, et s’en fut louer un aéroscooter. Un aéroscooter électrique, qui ne ferait pas de mal à l’environnement.
CETTE NUIT-LÀ, Matt dressa son campement juste en-dehors de Payette. Il aurait pu pousser jusqu’à Boise avant la nuit, mais voulait se donner le temps de réfléchir. Et il aimait le camping. Il avait même réussi à allumer un feu de camp. Complètement inutile, et pas vraiment intelligent durant la saison des pluies. Mais il aimait bien. Ça faisait un peu d’ambiance.
Probablement un peu trop. À peine le feu allumé, un autre randonneur s’approcha sur le sentier. Il faisait noir désormais et la plupart des gens s’étaient arrêtés dans des refuges ou au bord de la route, comme Matt. Quand il s’arrêta et demanda à Matt :
— Salut. Tu veux un peu de compagnie pour cette nuit ?
Ce dernier eut l’impression de se faire draguer. Sauf que personne ne serait aussi explicite en territoire Rouge. Ce devait juste être un abruti.
— Non.
Il resta sans bouger à fixer l’inconnu jusqu’à ce que celui-ci s’éloigne. Ce n’est que lorsqu’il lui tourna le dos que Matt vit ses fesses – plutôt mignonnes – et le mouchoir gris qui dépassait de sa poche. Gris à 18%, même ! Du moins, ça en avait l’air, dans le peu de lumière qu’il restait. La plupart des homos en territoire rouge utilisaient des vêtements gris tout bêtes. Mais gris à 18%, ça voulait dire deux choses. C’était la couleur des artistes, et surtout ça représentait les 18% de personnes porteuses de gènes gay sans l’être. Parce que la plupart des gays Rouges vivaient de toute façon en se prétendant hétéros.
Le drapeau gris était utilisé depuis des années par les homos en territoire Rouge. Un anti-drapeau arc-en-ciel. Matt avait toujours trouvé cette histoire des 18% très drôle. La plupart des gens n’arrivaient même pas à faire la différence entre un gris normal et un gris à 18%. Il n’y avait probablement que les plus gays qui y parvenaient. La survie du plus gay, quelque chose comme ça.
Matt voulut presque rappeler le gars mais il avait envie d’être seul ce soir. Le type n’aurait rien. Et puis il allait dans la bonne direction, vers l’Oregon. S’il était intelligent, il parviendrait à passer la frontière. Et il serait un peu plus prudent à l’avenir avec la drague. Le coup du gris n’était pas vraiment un secret.
Matt, assis près du feu, pensait à son colis. Le lieutenant James Ayala avait été capturé par les troupes du GRI pendant la chute de Boulder, en juillet. La cellule Bleue de Boise, très active, avait probablement commandité son extraction. Il venait de sortir de rééducation. Il était traqué par une IA en temps réel. Il allait donc falloir recoder sa puce, donc il avait un réencodeur, dans sa jambe, avec tous les autres machins illégaux. Heureusement qu’il avait cette jambe creuse. Ou plutôt, heureusement qu’il avait sauté sur une mine.
AU RÉVEIL, il ne se sentait plus tout à fait aussi gentil envers ladite mine et ladite jambe. Dans ces petits matins brumeux et humides, il avait juste mal. Ça ressemblait peut-être à une putain de vraie jambe et ça marchait peut-être aussi bien, mais les sensations n’étaient pas les mêmes. Il s’ouvrit une pochette de café instantané et essaya d’être heureux en se disant qu’il aurait pu tomber sur une mine à atomiseur plutôt qu’un vieux machin. En tout cas, une chose était sûre : il ne pouvait pas être heureux par rapport au café. Presque imbuvable...
Il finissait sa deuxième tasse quand son humeur s’améliora un peu. Il avait toujours mal à la jambe mais il était temps de l’ouvrir pour en sortir un visio. Un visio normal, sauf que, à Idaho, on n’autorisait pas les civils à en avoir. Encore un truc qu’il devait cacher dans sa jambe. Il était un coffre-fort technologique ambulant.
Si au moins il avait un implant directement relié à son système nerveux. Mais pour le coup, ce serait comme se balader avec une pancarte ‘agent secret Bleu, feu à volonté’ autour du cou. Et puis impossible de réussir la vidéo. Quand il appela, c’est Andry qui décrocha.
— T’es où ? dit ce dernier.
— Qu’est-ce que tu fous là ? Passe-moi Lance !
Merde ! C’était Andry, le petit nouveau ? Mais l’autre se contenta de renifler.
— Il prend son petit déjeuner. Et il m’a dit de l’appeler seulement si tu as des problèmes.
— Tu fais ça à tous les agents, ou juste à moi ?
— Juste à toi. Je m’entraîne, qu’il a dit.
— Génial. Bon, dis à ton patron que je suis à 30 minutes de Boise en aéroscooter et que j’espère revenir cette nuit. Je vous rappelle demain matin.
— Pourquoi pas ce soir ?
— Au cas où je n’arrive pas à sortir. Il va peut-être falloir que je reste la nuit, selon le colis.
— James, tu veux dire ?
— Oui, James.
— C’est quoi ton problème avec ce James Ayala ?
Avant que Matt ait pu répondre, il entendit un petit ‘désolé’ à l’autre bout du fil et vit Andry se tourner vers l’extérieur, puis revenir vers le moniteur.
— D’accord. Tu es enregistré à 07h24 aujourd’hui, et pas de check-in avant demain, 07h30.
Puis il raccrocha.
— Je n’ai pas de problème avec James Ayala ! cria Matt à l’écran noir et à son putain de petit frère.
Puis il s’autorisa un sourire. Lance avait probablement botté le cul de son apprenti pour usage de transmission cryptée pour des messages non-essentiels. Tant mieux.
Bref. Il allait donc voir James Ayala, lui rire au nez, l’aider à sortir d’Idaho, lui rire au nez, puis ne plus le revoir. C’était sept ans plus tôt, et il avait eu de l’expérience entre temps. Et il n’était plus comme ça. Sauf pour la vengeance. Mais il pourrait toujours lui rire au nez.
JAMES L’AVAIT remarqué. Ce qui était anormal, puisque Matt était d’habitude plutôt doué pour être discret. Ses cousins dans les Forces Spéciales l’avaient entraîné pour cela. Il ne devrait pas être aussi facilement remarqué. Peut-être qu’il se concentrait trop sur le James du passé et pas assez sur celui qu’il avait devant lui. Enfin, derrière l’angle. Merde. Matt fouilla les alentours, y compris une petite ruelle. À l’intérieur, une grande benne à ordure. On ne pouvait plus se cacher dans les Sorpacter qui incinéraient instantanément les déchets, mais une benne à ordure... Il regarda. Rien. À part une mauvaise odeur qui pouvait rivaliser avec les vêtements de certains habitants les plus hardis. Super.
James devait être loin, à cette heure. Matt aurait dû se poster devant sa fenêtre, attendre son retour. Se passant la main dans les cheveux, il soupira. Encore du temps perdu. Soudain son attention fut attirée par un vieux bâtiment à moitié en ruines. Il y avait des échafaudages, des cordes, des débris. James était sûrement là, et puisque c’était un endroit désert, c’était un bon endroit pour lui parler. James pouvait le reconnaître, et Matt ignorait quelle serait sa réaction. Autant faire ça sans témoin. Une réaction familière d’un homme au triangle rose pourrait lui poser des problèmes. Même une lutte pouvait être familière, pour certains.
Avant de monter, il vérifia les poulies, les poubelles en bas, à tout hasard. Toujours rien. Il guetta ensuite l’échafaudage et rata James. Et paf ! 85 kilos d’homme qui vous tombent sur le dos depuis trois mètres de hauteur, ça fait un choc. Et Matt préférait se faire sauter dessus différemment d’habitude.
— Merde, James ! réussit-il à cracher à travers les gravats qui recouvraient en partie son visage.
Il sentit James s’immobiliser en entendant son nom ; mais il ne lâcha pas ses bras, retenus dans le dos par une puissante clé.
— Hein ?
Heureusement, il desserra un peu son emprise.
— Dégage, abruti ! Si quelqu’un te voit couché sur un autre homme dans la rue, tu retournes illico en rééducation !
— Tu me suivais, fit James calmement, sans bouger.
— Oui, pour te parler. Je ne veux rien te faire ! Est-ce que je t’aurais suivi comme ça si j’avais voulu te sauter ? Allez, sérieusement, dégage avant que quelqu’un nous voit.
James se leva lentement et Matt le sentit se mettre sur la défensive, prêt à tout. Il roula sur le côté et le regarda un instant avant de se relever lui aussi.
James le regardait sans animosité. Professionnellement. Mais un professionnel du combat. Matt, en se relevant, se disait que ça aurait pu être pire, mais ç’aurait aussi pu être mieux. Du plastique, déjà, plutôt que du ciment. Mais bon, c’était l’Idaho, après tout.
Sur la poitrine de James brillait son petit triangle rose. Histoire que tout le monde sache bien que ce mec sortait de rééducation.
— Hein ? répéta James, de plus en plus confus. Matt ?
DIX MINUTES plus tard, ils marchaient dans la rue côte à côte, mais pas trop proches, une tasse de café à la main. James avait cette expression neutre qu’il était si habile à composer.
— Qu’est-ce que tu fais ici ? Faut que tu partes de chez les Rouges, Matt.
— Je vais partir. Dès que tu es prêt.
Pendant quelques minutes, James ne dit rien. Puis il murmura, incrédule :
— Tu es en train de me sauver ?
— Exactement, dit Matt joyeusement.
— Je n’ai pas besoin que tu me sauves.
— Alors pourquoi n’es-tu pas déjà parti ? Ça fait trois semaines que tu es sorti du camp.
— Comment tu sais ça ?
— Désolé, top secret.
Cette fois, c’est Matt qui menait.
— J’ai des... trucs dont tu n’as pas entendu parler, renifla James.
— Oui, je sais, le dossier était incomplet. Mais tu n’es pas un ranger ou un régulier des FSU, pas vrai ?
— Ton dossier sur moi ? T’es quoi, putain ?
— Tu me racontes tout sur toi, je te raconte tout sur moi, d’accord ?
— ... D’accord. Je fais partie des Psy-forces.
Matt faillit en tomber. Les Psy-forces étaient une des branches les plus secrètes – et les plus admirées – des Forces Spéciales ; les vétérans des Rangers PSYOPS de Fort Bragg et Camp Lejeune qui n’avaient pas voulu devenir Rouges dans les années cinquante avaient fui, et s’étaient réorganisés, en 2057, au sein des Forces Spéciales des Marines Bleus, jusqu’à avoir leur propre division. Et on engageait les Psy-forces sur tous les fronts.
— À ton tour, dit James froidement.
Matt s’arrêta et le regarda dans les yeux. Histoire qu’il regarde son visage quand il se prendrait la nouvelle dans la gueule.
— Je suis un agent secret du Service d’Extraction des Homosexuels.
James renifla et l’observa un instant.
— Un mercenaire, murmura-t-il, plus pour lui-même que pour Matt.
Matt, qui souriait en voyant le désarroi de son colis. Il reprit sa route, suivi de James, qui demanda au bout d’un moment :
— Tu as un réencodeur ?
— Oui.
Matt s’autorisa un sourire encore un peu plus large. Tout le monde ne peut pas se permettre d’avoir un réencodeur dans la poche. Ou dans la jambe.
— Tant mieux, alors.
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