Gris à 18%
Chapitre XXIII
AU-DESSUS DE la Snake, le radar signala une traînée. Visiblement, le poste de Brownlee avait quand même réussi à tirer un missile sol-sol. Mais Bohland n’était pas seulement un pilote extraordinaire capable de piloter d’une main : il était capable de lancer des leurres et détruire le missile avec l’autre main. Tout en mâchant son chewing-gum. Sans co-pilote.
C’est du moins ce que James comprenait de ce qui se passait autour de lui. On lui avait donné un com’, mais pas d’arme. C’était sans doute une bonne idée.
Il vit Matt commencer à s’étirer.
— Il se réveille, dit-il au médecin, assis près d’eux.
Ce dernier s’approcha, toujours sans dire grand-chose. C’était une chose que James appréciait. Toute la famille de Matt avait l’air d’être constituée de pipelettes incroyables.
Alors que Matt se réveillait lentement, James dressa l’oreille en entendant le grand avec les cheveux noirs frisés.
—Jude ?
– Hé, regardez, on dirait qu’il y a un cheval dans l’eau !
James se releva. Merde. Il avait oublié Scarlett et maintenant, elle était seule. Elle ne serait pas rentrée dans l’amphibie, mais il aurait pu... Il aurait pu... Quoi ? Lui donner son adresse en attendant d’avoir une lettre pour le nouvel an ? Et il était encore trop confus pour essayer d’établir un contact, découvrit-il.
— James...
La voix de Matt le ramena vers la civière.
— Matty ?
— Si jamais tu me dis qu’en plus je suis mimi...
James sourit et se pencha vers lui pour l’embrasser doucement.
— Scarlett est en train de traverser à la nage.
— Ne t’en fais pas, chéri, elle te retrouvera.
Matt lui serra la main et sembla soudain sombrer à nouveau.
Chéri. James aimait bien. Personne ne lui avait jamais dit ça. On l’avait souvent appelé ‘mec’, ‘enculé’, ‘ohmondieu’, mais jamais chéri. Même dans les moments tendres. Là, c’était souvent ‘Oh mon Dieu plus fort !’
On ne l’avait jamais non plus appelé ‘papa’. Tant mieux.
Il soupira et se rassit contre le mur, laissant le médecin s’occuper de Matt sans cesser de lui caresser les cheveux. Le médecin ne se plaignait pas et James ne proposait pas de bouger.
Ils retournèrent en amphibie jusqu’au poste avancé de Fort Joseph, où ils prirent un Feng Niao à destination de Weimer. Matt ne revint à lui que dans le transport aérien. Juste à temps pour dire au revoir à Beni, qui allait être envoyé au couvent de Willamette Valley. Elle n’en avait clairement pas envie. Et le faisait savoir.
Jusqu’à ce qu’elle se rende compte que Van Vanos était dans le même transport. À partir de ce moment-là, elle arrêta de penser au couvent et resta sur ses genoux. James se demanda si elle rejoindrait le Mile High Club au moment même où elle perdrait sa virginité. Dans un avion, c’était peu banal.
Le médecin avait injecté à Matt une pleine dose de nano-méds pour les brûlures, et James, à leur arrivée à Weimer, pouvait déjà voir leur effet positif. Au matin, il aurait la peau toute fraîche et ça le gratterait, avait prévenu le médecin. James était sûr d’avoir entendu là la plus longue phrase du docteur.
— Ça marche bien, ces trucs, dit James.
— Oui.
Juste avant l’atterrissage, Matt revint à nouveau à lui.
— On est presque à la maison, lui dit James en l’embrassant sur le front.
Matt frissonna.
— Si ma famille est là, tu risques de devoir t’éloigner un moment. Leur... leur donner tu temps pour qu’ils profitent de moi.
— Je sais.
C’était chiant.
— Et mon père est... bizarre. Il réagit bizarrement quand je touche un peu trop un petit copain.
James se figea, mais Matt poursuivit.
— Pas parce que je suis homo, chéri. Il serait pareil avec Andry s’il avait une copine. Ça le fait juste chier qu’on lui pique ses enfants.
— D’accord.
James ne savait pas quoi répondre. Il se sentait pris par le temps. Et Matt fermait à nouveau son esprit. Il le faisait sans s’en rendre compte, s’aperçut James. Par habitude.
— Ton père sera probablement là aussi, non ? demanda Matt.
James haussa les épaules.
— Et Lance voudra sûrement te parler.
— C’est bon, chéri. Occupe-toi de ta famille. Il faut qu’on parle, bientôt, mais, ce soir, occupe-toi d’eux.
— Tu sais que ‘il faut qu’on parle’ c’est les mots les plus flippants qui soient ?
James réussit à sourire, mais Matt avait l’air alarmé.
— Je viendrais te voir demain, chéri. On parlera.
Matt avait l’air de plus en plus inquiet.
— Demain ? D’accord...
Il semblait vouloir demander, et James espérait qu’il demande. Tu ne restes pas avec moi cette nuit ?
Mais il ne le fit pas. Et ils atterrirent. Il fallut un peu de travail d’équipe pour faire descendre la civière de Matt du Feng Niao, mais tout se passa bien. Et il y avait beaucoup de gens autour qui voulaient lui parler.
La famille de Matt. Ses parents, son frère, Anaïs, ses grands-pères. Et d’autres gens. Plus l’équipe qui les avaient sortis du piège.
James se laissa mettre de côté, loin de Matt, quand Gabi Viteaux-Tennimore attrapa son fils. Il voyait le père de Matt, derrière elle, qui lui serrait la main.
James regarda autour de lui. Bien sûr, son père n’était pas là. Apprendre que son fils était homo avait dû être suffisamment d’émotions pour l’année.
Il attendit un moment, pendant que la famille de Matt bavardait. Ils avaient tous l’air heureux et soulagés. James pouvait presque voir leur amour. C’était comme un nuage, rouge et crème, qui les enveloppait. Un instant, James se demanda s’il se mettait aussi à voir des auras, mais bientôt il se reprit. Plus rien.
À part l’impression d’être... à part.
Il était si occupé à regarder la réunion de famille autour du blessé qu’il ne vit pas quelqu’un s’approcher de lui.
— Bienvenu à la maison, James.
James se retourna. Lance. Il ne l’avait encore jamais rencontré que par écran interposé.
— Lieutenant-colonel, salua James.
— C’est bon, Ayala. Appelle-moi Lance. Ou Kell, si vraiment vous n’y arrivez pas. Et puis tu n’es plus dans l’armée, mon gars, et je suis à la retraite. Matt et toi, vous devez être demain dans un bureau de l’administration pour signer des papiers, histoire que tout soit officiel. Mais l’arrangement est tout prêt. Pile ce qu’on a dit quand vous étiez à Cambridge.
James avala sa salive.
— Donc, euh... Matt… doit y aller ?
Lance lui lança un regard intrigué.
— Oui. On a besoin de son témoignage. Et puis je pensais que tu voulais l’avoir avec toi.
— Oui, monsieur.
Merde. Comment dire ?
— C’est juste que je ne veux pas qu’il soit forcé de rester avec moi, monsieur.
— Ne m’appelle pas ‘monsieur’ non plus.
— Euh... D’accord, Lance, monsieur.
Lance leva les yeux au ciel.
— Écoute, James. Matt a besoin d’être là demain soir, et à moins que le médecin dise non, il y sera. Et en ce qui concerne l’avenir...
Lance agita les sourcils comme pour dire ‘à vous de voir, les gars’.
James résista à l’envie de se mettre au garde-à-vous.
— Oui mon... Oui. Mais je voudrais être sûr que si Matt ne veut pas travailler avec moi, il ne soit pas forcé de le faire. En tant qu’équipier, je veux dire. Au cas où, euh... Au cas où, quoi.
Lance lui lança un drôle de regard. C’était intimidant. Il était encore grand et énergique, malgré ses soixante-dix ans. Et James couchait avec son petit-fils.
— De quoi tu t’inquiètes, James ?
Ce dernier prit une profonde inspiration.
— Je ne suis pas sûr que ce soit bon pour son espérance de vie de rester près de moi.
— Et moi je suis sûr que c’est à lui de choisir. À moins que tu ne le veuilles pas près de toi.
— Je le veux près de moi.
Il se sentait comme un adolescent, en pleine discussion avec le père vaguement menaçant de son amour de collège.
— Est-ce que tu veux prendre la décision pour lui ?
— Non monsieur. Je veux en discuter avec lui avant.
— Ne m’appelle pas monsieur.
James réussit à ne pas renifler. Il regarda Lance qui observait la réunion de famille. Puis le lieutenant-colonel se reconcentra sur lui.
— Tu travailles pour le SEH maintenant, James. Mais si jamais tu blesses mon petit-fils, je ne peux pas te promettre que je serais un patron sympa. Tout ira bien, James. Laisse couler.
Puis Lance se redressa et reprit un ton plus professionnel.
— Bon. J’ai des trucs à te communiquer. Les rescapés de la cellule de Boulder nous ont affirmé que le rapport sur toi en camp de rééducation ne venait pas d’eux. Apparemment, c’était le bordel quand ils sont partis, et personne ne sait comment ce rapport a pu arriver ici. On ne sait donc toujours pas comment tu as été trouvé et qui nous a transmis les infos. Mais les Forces Spéciales ont retrouvé un des scientifiques qui ont promis au Pentagone que le projet d’implant était prêt à être testé sur des humains. C’était aussi le responsable des données du projet, ainsi que du suivi des... ‘volontaires’ comme toi.
James se sentit aspiré par un gouffre sans nom.
— Et... Ce... Ce type serait le responsable de tout ça ?
Lance lui décocha un sourire éclair.
— Incroyable, non ? Il est en train d’être interrogé, parce qu’il a forcément eu besoin d’aide, de chirurgiens, tout ça. Et il dit qu’il a eu des ordres. Mais il refuse de donner des noms tant que personne ne lui a pas promis l’immunité.
James eut envie de rire et de pleurer. Un connard avait peut-être ruiné sa vie et celle de dizaines d’autres types, et il voulait l’immunité ?
— Combien de volontaires ? demanda-t-il sèchement.
— Cinq. Vous étiez six, en te comptant. Personne ne sait qui ils sont, à part toi. D’après Blau, il fallait l’anonymat pour protéger tout le monde. Et il dit qu’il ne connaît même pas les noms lui-même.
James restait sans voix. Il y avait tant de choses qui ne cadraient pas.
— Je connais un autre des gars...
— Anaïs l’a appris, oui. Oublie ça pour le moment, fiston.
Fiston ?
— Matt et toi, vous aurez un débriefing avec le général Selkirk et Anaïs, demain, après avoir tout signé. Tu pourras y repenser à ce moment-là. Pour le moment, sois prudent. J’ai l’impression que mon petit-fils tient autant à ton espérance de vie que toi à la sienne.
Alors James ferait ça. Il se laisserait aller. Il s’occuperait de tout ça demain. Après s’être occupé de choses encore plus importantes, à propos de son avenir avec Matt.
— Quelqu’un a l’air de t’attendre, dit Lance en lui faisant un clin d’oeil et en indiquant un point dans son dos.
Il tapa gentiment l’épaule de James et s’éloigna.
James se retourna lentement. Il se sentait mal. Avec raison. C’était son père. Papa avait la même expression dure que d’habitude. La même que James.
Quitte ou double.
Papa lui serra la main. C’était plus d’affection que James n’en avait reçu de sa part en trois ans.
— Salut papa, dit James maladroitement.
— James.
Il hocha la tête.
En dix-sept mots exactement, ils convinrent que James resterait quelques heures à la base, le temps de récupérer une identité et une puce Bleue, puis Papa le ramènerait ‘chez lui’.
Apparemment, ce n’était plus chez James. Il soupira. Récupérer une identité fut rapide, avec les tests ADN instantanés, et James dut aller saluer et faire un rapport à l’officier des Psy-Forces en charge du détachement. Même s’il ne ferait bientôt plus partie de l’armée, tout le monde faisait comme si. Toujours cette bureaucratie.
James ne s’en serait ordinairement pas soucié, mais peut-être qu’il lui faudrait revenir habiter ici. Autant se mettre bien avec eux.
À la ferme, Papa eut la délicatesse de lui proposer une bière avant toute chose. Puis il commença.
— On dit que t’es pédé.
Papa restait debout, et pendant un instant, James crut voir une lueur d’espoir dans ses yeux.
— Oui.
Il rota. Ça paraissait approprié. Il regarda son père, attendant l’explosion. Il avait attendu ce moment – Craint ? Espéré ? – toute sa vie.
Mais non. Il s’assit, se passant la main dans les cheveux.
— Putain... Tu es sûr ? dit-il en relevant la tête.
— Oui, papa. J’ai sucé assez de bites pour le prouver.
— Ne dis jamais des atrocités pareilles dans ma maison !
— Quoi, bite ?
C’était lui, le plus fort des deux, mais il se sentait mal, il avait mal au cœur, et ce connard qui ne s’était jamais occupé de lui allait le foutre dehors, alors autant en finir.
Son père s’avança, peut-être dans l’espoir de le frapper. Il sourit. Le vieil homme se savait battu d’avance.
— Quoi, tu as peur ? Peur que ton pédé de fils te casse la gueule ?
Son père déglutit avec difficulté.
— Ta mère m’avait dit que ça arriverait un jour...
— Quoi ? !
Cette fois, c’est James qui dut déglutir.
— Elle savait que si on restait ici, tu finirais comme ça. C’est pour ça qu’elle est partie. Elle ne voulait pas voir son fils devenir une tapette.
— Quoi ? !
— J’ai cru qu’elle était débile. Je voulais rester, parce qu’on pouvait gagner plus ici. Plus de protection, une meilleure loi. Plus de contacts avec l’Asie. J’aurais dû l’écouter, murmura-t-il, perdu dans son monde.
— Maman est partie... Parce qu’elle pensait que rester ici me rendrait homo ? demanda James qui voulait être sûr.
Son père ne dit rien, mais hocha la tête, les yeux plongés dans ceux de James.
Il n’avait pas besoin de supporter ça. Qu’ils aillent tous se faire foutre. Papa vieillirait et mourrait seul. Lui s’en foutait.
James s’avança et se planta juste devant son père.
— Flash info spécial papa. Si quelqu’un m’a rendu gay ici, c’est toi. Ou maman. C’est génétique, connard. Je suis né homo.
— Les Rouges t’auraient rendu hétéro. Rééducation.
Son père ne reculait pas. Il se croyait vraiment dans son droit. James renifla. Tout ça ne servait à rien.
— Oui, je sais, j’en ai bouffé de la théorie hétéro. Et tu sais combien de rééduqués se suicident, quand ils sont ‘guéris’, papa ? Soixante-dix pour cent. D’après les Rouges. D’après les Bleus, c’est même plus que ça. J’ai rencontré un type d’une trentaine d’années, en Idaho, et il s’était caché toute sa vie, parce qu’il ne voulait pas se faire buter. S’il dit qu’il est homo, il va se faire tuer ou envoyer en camp. Toute sa putain de vie il a menti, parce qu’il avait le choix entre la mort et le suicide. Je ne veux pas de ça. Si tu ne peux pas le supporter, je prends mes affaires et je me barre, et tu ne me verras plus jamais.
Un silence.
Son père regarda le sol longuement, incapable de dire un mot. James renifla et se dirigea vers sa chambre. Il ne sentait ni regret ni pardon de son père. Juste de la tristesse. De la résignation.
James avait quatre ou cinq choses à récupérer ici. Il pouvait vivre sans, mais il y avait au moins une chose qu’il voulait. Il se pencha et farfouilla sous son lit. Sous une planche mal fixée, il attrapa une petite boîte, la déverrouilla et l’ouvrit.
Il ne ressemblait plus à ça, mais Matt était sous ses yeux. Une dizaine de photos du lycée de Matt, habillé, plus petit, un peu mal à l’aise, complètement bourré.
Combien de fois s’était-il masturbé sur ces images, se demanda James ? Il soupira. Pathétique. Complètement pathétique.
Il se releva, mit les photos dans sa poche, décrocha une photo de sa grand-mère, prit la montre de son grand-père. Quelques habits. Il en récupèrerait d’autres à la base si besoin.
Il hésita un moment, puis prit aussi la bible de famille que sa mère lui avait léguée. Elle était dans sa famille depuis très longtemps. Il ne savait pas pourquoi il la voulait, mais...
Il prit aussi les clés de la voiture ‘familiale’, sur le chemin de la cuisine. Ils avaient une voiture électrique dans le garage, mais ne l’utilisaient presque jamais. Lui avait son aéroscooter depuis le lycée.
Sur le chemin de la chambre principale, là où tout le bordel familial s’était entassé – dans une maison très peu familiale – il s’arrêta et regarda son père.
— Tu pourras récupérer la voiture à la base quand tu veux. Elle sera dans le parking visiteur. Désolé que tu ne puisses pas m’accepter, papa. Passe une bonne fin de vie.
Désormais, papa était empli de colère.
En conduisant dans la campagne encore sombre, James se demanda comment il se sentait. Il n’était pas énervé, ni malade, ni coupable. Il se sentait... Embrumé.
Et peut-être un peu plus léger.
JUSTE APRÈS avoir mangé, James se dirigea vers la maison Tennimore dans un vieux machin à moteur de l’armée. Qui fonctionnait probablement avec la même huile que l’huile de friture dans laquelle ils plongeaient tous les aliments.
Une partie de lui ne voulait pas avoir cette conversation. Mais il était surtout terrifié à l’idée de ne pas l’avoir. Ils ne pouvaient pas continuer comme ça. Se demander en permanence comment Matt se sentait – Forcé ? Emprisonné ? Ennuyé ? – finirait par le tuer.
Il était prêt à admettre qu’il n’était pas seulement inquiet à l’idée que Matt soit à nouveau blessé. Matt faisait un métier dangereux et il pouvait l’être à nouveau. Mais il se sentirait mieux s’il pouvait être là pour le protéger. Sauf que rester près de James risquait sérieusement d’élever le niveau de risques.
Et puis pourquoi Matt se fermait-il à lui ? Oui, il lui montrait des choses quand ils couchaient ensemble, et à d’autres moments, mais la plupart du temps, il se fermait. Est-ce que ce que James avait senti était sincère ? Était-ce juste le stress ? De la pitié ?
Gabi Viteaux-Tennimore lui ouvrit. Elle poussa un petit cri et un instant, il crut qu’elle allait lui refermer la porte au nez. Mais elle se pencha et le prit dans ses bras.
— Merci, dit-elle avant de le faire entrer.
— Euh... De rien ?
Elle lui sourit.
— Merci d’avoir sauvé Matt. Plusieurs fois, si j’ai bien compris.
— Oh, je... euh... Je n’ai pas vraiment... Enfin j’ai eu de l’aide.
Il se sentit rougir. Gabi l’entraîna dans la cuisine, l’assit dans une chaise d’où il voyait le bâtiment semi-enterré. Ce n’était pas là qu’était Matt ? Ne devrait-il pas y aller ?
— Tu veux du café ?
— Non, madame, merci.
— Oh, ne m’appelle pas madame, appelle-moi Gabi, dit-elle joyeusement.
— Pardon, mad... Gabi.
James regardait le sol. Il se sentait rougir dès qu’il relevait les yeux.
— Et tu peux m’appeler Finley, dit le père de Matt en entrant.
Est-ce que toute la famille allait rappliquer dans cette cuisine ? Si quelqu’un d’autre entrait, promis, James courrait vers le bâtiment de Matt pour s’y réfugier.
Il serra la main de Finley, lui dit qu’il allait bien, que non, merci, il avait déjà mangé, qu’il ne voulait ni café ni jus d’orange.
Bientôt, James se rendit compte que Gabi jouait avec lui. Elle le gardait là et lui proposait du café parce que ça le faisait rougir et qu’elle trouvait ça mignon !
Finley, lui, ne disait pas grand-chose.
James regarda Gabi en douce. Qu’est-ce que la famille de Matt avait ? Ils étaient tous si...
— Tu peux y aller, si tu veux, je suppose que Matt doit être en train de se lever, dit Gabi en souriant.
James battit tous les records de marche nonchalante en se dirigeant vers le vieux bâtiment. Alors qu’il était à mi-chemin, il vit la porte s’ouvrir. Matt sortait. James dut ravaler ses fantasmes de trouver Matt au lit, dur, encore endormi et chaud. Mais après tout, tant mieux. Ils devaient vraiment parler.
Matt ne portait que son pantalon. Pas de tee-shirt, pas de chaussures. La jambe droite était remontée et nouée au genou.
Matt s’arrêta en voyant James. Il parut gêné. À propos de la jambe ? James sonda sa tête pour savoir.
— Tu m’as vu avant que j’ai eu le temps de mettre ma jambe de rechange, marmonna Matt en évitant le regard de James.
James s’avança un peu et embrassa doucement les lèvres de Matt. Puis, sans bouger, il murmura :
— Ça m’est égal.
Il recula d’un pas. Ses mains n’avaient pas bougé.
Matt le regardait comme s’il essayait de résoudre une énigme particulièrement ardue. James voulut dire quelque chose, mais sa voix mourut.
Enfin, Matt dit doucement :
— Tu voulais qu’on parle. C’est pour ça que tu es là ?
— Oui.
James se racla la gorge. S’ensuivit un long, très long silence.
— James, parle, finit par dire Matt de sa voix la plus patiente possible.
— Je crois qu’on devrait parler de ce qui va se passer maintenant. Et à l’avenir.
James prit une profonde inspiration.
Matt le regarda un moment, puis baissa la tête et marmonna quelque chose. James attendit des mots, mais rien ne vint. Enfin, Matt releva la tête.
— Je... Je ne sais pas si tu veux rester avec moi.
— Comment ça, si je veux rester avec toi ? Tu ne te sens pas bien ?
— Si, si, je me sens parfaitement bien, et je resterais avec toi, si c’est ce que tu veux.
James sentait que ce n’était pas exactement la meilleure manière de présenter les choses. Il se sentait manquer le coche. Si au moins il était en mission impossible dans une jungle remplie d’ennemis...
— Et toi, qu’est-ce que tu veux ?
Matt avait l’air énervé. Ses lèvres n’étaient plus qu’un trait, et il s’agrippait si fort à ses béquilles que ses articulations blanchissaient.
— Je veux rester avec toi. Si tu le veux. Je me demande juste si c’est la meilleure solution. Pour toi.
— Et c’est quoi la meilleure solution pour toi ?
— Je ne veux pas en parler. Il y a trop de pression. Je veux dire... On va travailler ensemble au SEH, et je veux que tu saches qu’on n’est pas obligés de travailler ensemble, de rester ensemble, à moins qu’on le veuille tous les deux. J’en ai parlé avec Lance hier.
James vit un éclair traverser le visage de Matt, sa mâchoire se crisper.
— Tu as parlé à mon grand-père de ça ?
Oups. Mauvaise pioche. Tout allait mal. Il était vraiment un imbécile sans son implant.
— Je... J’en ai parlé à mon patron aussi, non ?
— Tu lui as parlé de nous ?
— Non ! Juste, tu vois, je... Si jamais on travaille en équipe, si... Comment fera-t-on si, tu sais...
— Non, James, je ne sais pas. Alors pourquoi tu ne me le dis pas ?
Bon sang. James se sentait s’énerver.
— Si jamais on n’est plus ensemble.
— Parce qu’on est ensemble ?
James sut qu’il n’avait pas réussi à éviter de montrer sa surprise.
— C’est... C’est ce que j’ai cru, murmura-t-il.
— C’est pas ce que j’ai voulu dire, murmura Matt. On était ensemble, James.
Était ?
— C’est juste que... J’ai l’impression que tu n’as pas envie qu’on reste ensemble. Comme si tu voulais que je te largue.
Cette fois, James parla fort. Beaucoup plus fort.
— Je ne sais pas si rester avec moi est la meilleure idée pour toi, c’est tout, tu ne t’en rends pas compte ? J’ai essayé de te le dire, Matt, mais c’est comme si tu ne m’écoutais pas ! Je veux être avec toi, mais je n’ai pas la moindre idée de ce que tu ressens, si tu m’aimes, si tu aimes quand on couche ensemble. Et je sais que tu voulais me faire sortir de l’Idaho ! C’est ton boulot ! Mais je ne sais rien d’autre, Matt ! Tu te fermes à moi quand on ne couche pas ensemble !
— Pourquoi je ne voudrais pas être avec toi, James ?
— Parce que j’ai un putain de cerveau mutant, peut-être ? Parce que je pourrais faire une connerie à n’importe quel moment ? Parce que notre propre putain de gouvernement me considère comme un rat de laboratoire ? Parce que tu peux être sûr que maintenant, la moitié des États Rouges vont me chercher ? Je ne veux plus jamais qu’ils te tirent dessus !
— C’était ma jambe, James. Ma jambe artificielle.
— Pas quand l’IAVF t’a tiré dessus !
— Ce n’est pas ce que tu disais à ce moment-là.
Putain !
— Parce que je te... je ne t’appréciais pas autant.
— Alors tu ne veux pas rester avec moi.
— Si je le veux ! Tu es sourd ? !
— En tout cas, tu n’as pas l’air de le vouloir ! Tu n’arrêtes pas de me dire pourquoi on ne devrait pas rester ensemble, James ! Pourquoi je voudrais rester avec toi si tu étais comme tu dis ?
James était abasourdi. Il venait de s’auto-larguer. Quel con.
— Je... J’ai besoin de toi. Je te l’ai dit, je te dois la vie. C’est toi qui vois. Mais j’ai besoin que tu aies besoin de moi, que tu me le fasses sentir.
Quitte à être con, autant aller jusqu’au bout. Il regarda Matt droit dans les yeux, mais ne vit rien. Aucun des deux ne disait plus rien.
Alors c’était comme ça.
C’était presque douloureux de rester là à regarder Matt dans le soleil. On lui avait coupé un peu les cheveux, et il s’était rasé. James sut que s’il passait la main dans son cou, il ne sentirait rien d’autre que de la peau, si douce qu’il pourrait l’embrasser, la lécher, le faire frissonner en lui caressant le dos, jusqu’aux fesses.
Mais apparemment, Matt n’avait pas l’air sûr de vouloir ça. Ni le besoin, ni le sexe. Et James sut en cet instant précis, que s’il n’avait pas Matt, il mourrait. Et s’il ne devait jamais le savoir... Probablement aussi.
Il recula. Matt cligna des yeux, sans dire un mot. James, la poitrine douloureuse, avala sa salive, et commença à se retourner.
— James, l’arrêta Matt. Ce n’est pas facile d’avoir un copain doté de pouvoirs psys. Et qui lit dans la tête. Je dois... me protéger, tu comprends ?
James avala à nouveau sa salive et hocha lentement la tête. Il ne pouvait plus dire un mot. Matt s’approcha d’un pas.
— Et tu sais, je ne sais pas ce que tu ressens non plus. J’avais besoin de réfléchir. J’ai besoin parfois de moments pour être seul. Et je suppose que je ne me suis pas rendu compte de ce que ça voulait dire pour toi.
Matt prit ses deux béquilles dans une main, s’équilibra et lui posa une main sur l’épaule.
— Mais j’ai confiance en toi. Je me fous de ce qui va se passer dans ta tête. On peut surmonter ça, à deux. Et je peux te laisser entrer en moi, si c’est ce dont tu as besoin.
Il embrassa James, rien qu’une seconde, et abaissa ses barrières mentales.
C’était comme un tourbillon, un ouragan incompris. Oui, Matt avait peur de ce qui pourrait arriver à cause de l’implant de James, mais il avait peur pour James. Il voulait le protéger, être avec lui, lui donner ce qu’il voudrait, lui donner la place que James voulait. Il était jaloux de tous ceux que James avait ‘lus’, parce qu’il voulait que ce soit une relation intime. Il se sentait incertain, plein de besoins, irrité. Et il espérait.
Mais le mieux, c’était la petite balle rouge au milieu du tourbillon, le désir et la confiance et le besoin, et la meilleure, meilleure partie...
Matt attaqua sa bouche, les bras autour de ses épaules, lâchant ses béquilles qui rebondirent à terre. James le serra si fort qu’il s’entendit gémir et ils s’embrassèrent, encore et encore.
Quand ils se séparèrent enfin, Matt le regarda, et dit :
— Je t’aime.
James craignait de pleurer, maintenant. Tant pis.
— Je t’aime.
Et il l’embrassa à nouveau, le soulevant, le portant jusqu’à la porte du bâtiment, et James sentit combien Matt était dur contre lui, hanches contre hanches.
— Ça va être si bon, Matt, haleta-t-il contre ses lèvres. Faire l’amour avec toi...
— Aussi longtemps que tu voudras, répondit Matt. Je te veux en moi, chéri, j’ai besoin de toi.
— Et j’ai besoin de toi.
DANS LA cuisine, en faisant semblant de faire la vaisselle, Gabi regardait James soulever son fils.
Bien. Elle sourit. Il fallait qu’elle trouve son com, mais elle attendit de les voir disparaître à l’intérieur, trop occupés pour remarquer leur observatrice.
Finley arriva derrière elle et la prit par la taille, lui mordillant l’oreille.
— Est-ce que ma petite coquine veut venir jouer avec moi ? murmura-t-il.
— Un moment, répondit-elle, absorbée par le spectacle.
Finley recula et la vit regarder par la fenêtre. Il regarda aussi.
— Ah !
Et, glissant dans ses chaussettes sur le sol lisse de la cuisine, il s’enfuit dans le salon.
Gabi sourit à nouveau et partit chercher son com pour appeler les grands-pères. Elle avait pour ordre de faire un rapport sur les développements de la situation.
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