Gris à 18%

Anne Tenino · Chapitre 8 sur 25

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Gris à 18%

Chapitre VII

 

MATT PRIT le premier tour de garde. Plutôt que de parler, il ouvrit son esprit à James à nouveau, et celui-ci acquiesça discrètement.

C’était... spécial, de penser que James connaissait ses intentions. Et de voir à quel point il pouvait facilement contrôler ce qu’il voulait ‘dire’ à James. Apparemment, il avait des talents insoupçonnés.

Il regarda James s’allonger dans son sac de couchage, éteignit sa lampe solaire et s’adossa à un arbre, aux aguets mais détendu. Ou bien leurs ‘invités’ étaient des acteurs consommés, ou bien ils dormaient. Il avait remis en route les alarmes, au cas où d’autres visiteurs nocturnes viendraient leur faire coucou. James avait posé son fusil sous l’oreiller. Typique des Forces Spéciales, ça, d’avoir l’arme à portée de main. Pas comme tout à l’heure. Matt s’autorisa un sourire.

Bientôt, tout ce petit monde ronfla. C’était rigolo d’entendre James ronfler. Et puis il n’était pas aussi sexy, à ce moment précis. Matt le regarda un moment.

Il avait toujours les manches remontées, malgré la température. Il portait un vieux tee-shirt à col rond, et ses épaules étaient impressionnantes, même dans le calme du sommeil.

Et ses cheveux étaient toujours aussi sexys. Matt ne se souvenait pas avoir déjà trouvé les cheveux de qui que ce soit sexys. Il n’aimait même pas les cheveux bouclés. Sauf sur James. Ses ancêtres Basques lui avaient légué une peau dorée, cuivrée, et ses cheveux étaient un peu sombres, comme un blond tirant sur le brun. Même ses yeux étaient d’un or sombre. De l’or patiné. Il aurait dû avoir l’air monochrome, mais il était... Lionesque. Léonesque. Léonin. Comme un lion, quoi. Lent, doux. Négligemment gracieux.

Matt s’aventurait en terrain dangereux. Il se demanda comment ce serait si ce lion l’attrapait, plantait ses griffes sur son ventre, ses dents dans son cou, son sexe en lui.

— Merde, murmura-t-il en se passant la main sur le visage.

Il était déjà presque dur et commençait à avoir des fantasmes zoophiles à propos d’un type qui l’emmerdait au lycée. Et qui pouvait pénétrer ses pensées et lui faire faire ce qu’il ne voulait pas faire. Ou ce qu’il voulait faire mais savait être une mauvaise idée.

Tu es complètement timbré, se dit-il en lui-même.

Ses yeux revinrent à James. Il avait les yeux ouverts et il regardait Matt. Qui détourna le regard. Est-ce que c’était évident ?

— Merde, murmura-t-il.

Quand il regarda de nouveau James, ses yeux étaient fermés. Les ronflements reprirent bientôt. Quatre heures plus tard environ, James se réveilla brusquement, toussant, comme s’il avait avalé quelque chose. Matt s’approcha doucement, mais James leva la main en se justifiant :

— Un insecte à la con.

Il se frotta les yeux et s’assit, pour répéter :

— J’ai dû avaler un putain d’insecte, c’est rien.

— On vous apprend cette technique de réveil ultra-discret à Fort Lewis ?

James grogna.

— Il est quelle heure ?

— 01h23. Marrant, tiens.

— Quoi ?

— Zéro, un, deux, trois.

— Certes. Je vais pisser, et après je prends la relève.

— Alors descends par là. Un de nos ‘amis’ est parti vers la rivière il y a deux minutes.

Pile au moment où James disparaissait, l’invité numéro deux revenait au camp. Matt le regarda sans ciller jusqu’au moment où il se fut allongé dans son sac de couchage. Il avait l’air timide. Pas de défi, pas de regard en coin. Bah. Sans son papa pour l’aider...

 

JAMES RÉVEILLA Matt à six heures avec une tasse de café instantané.

— Hm, je pourrais m’habituer facilement à ça.

— Avoir quelqu’un qui t’apporte ton café au lit ?

Ça aussi.

— Merci.

— Je me suis dit que tu voudrais partir tôt, fit James en jetant un regard pénétrant à Matt.

Il voulait avoir le résultat de l’analyse rétinienne, tout comme Matt. Probablement même un peu plus. Et il fallait donc s’éloigner de leurs visiteurs avant le rapport de 7h30.

— Ce n’est pas faux. Allons-y, alors.

Le temps que Matt désactive et ramasse les alarmes, leurs invités s’étaient réveillés. James avait enlevé le café, et Matt essaya de paraître gêné de rien avoir à offrir à leurs intrus... Visiteurs. Pas la motivation. Matt et James s’éloignèrent presque sans un mot.

James n’avait pas demandé de détails sur leur chemin. Quand il vit que Matt cherchait un endroit discret, il risqua un :

— Ça sera bien d’être à nouveau moi.

Ou bien il n’était pas vraiment convaincu quand Matt disait qu’il le croyait être le vrai James Jérémie – ha ! – Ayala, ou bien il n’arrivait pas à se faire à l’idée que tout le SEH le considérait comme un imposteur. Ce qui était compréhensible, puisqu’ils pourraient vouloir annuler la mission. Et le laisser ici. Quoique, probablement pas. Enfin, Anaïs, si.

L’endroit ne se prêtait pas vraiment à ce genre d’exercices. Ils étaient dans la petite ville d’Emmett, plus ou moins incontournable. D’après l’expérience de Matt, ces petites villes étaient souvent à moitié abandonnées et on y trouvait plein de petits refuges discrets.

Mais cette ville-ci était riche et elle manquait de trous à rats. D’habitude pourtant, ça passait. Probablement une de ces municipalités qui avait refusé de vendre leurs droits sur l’eau et les terres à des compagnies étrangères pour quelques milliers de dollars au début du siècle. Aujourd’hui, dans le GRI, il y avait plus de propriétaires asiatiques qu’américains.

Matt tenta de se diriger vers un petit parc qu’ils avaient aperçu avant d’entrer dans la ville. Il y aurait probablement un bon endroit.

— Ici, dit James doucement.

Matt regarda ce qu’indiquait James. Un assemblage de containers standards dans un petit fossé enjambé par un pont.

— Trop exposé. Quelqu’un va nous voir si on y va.

— Tu l’as vu en arrivant ici, il y a trente secondes ?

— ... Non.

Un point pour lui. James grogna. Matt commençait à reconnaitre ces grognements. Celui-ci voulait dire ‘Tu es en train de bouder, arrête, petit con’. Sûrement, en tout cas.

— Si on passe sous le pont là-bas, je peux monter la garde. Et je suis presque sûr que tu seras hors de vue.

La dépression était en fait un ancien égout à ciel ouvert, mais en cette saison, c’était simplement un gros trou avec des buissons et des saletés. Matt pénétra dans le premier container rouillé, faisant fuir quelques spécimens de la faune locale, et se démonta. Franchement, est-ce que les autres agents secrets avaient vraiment besoin de se casser la jambe pour téléphoner chez eux ?

Putain de médecins.

— Matt.

— Andry... Bonjour à toi aussi. Où est Papi ?

Avant qu’Andry puisse répondre, Lance le poussa de l’écran et salua Matt.

— Toujours avec Ayala ?

— Qu’est-ce que j’aurais dû en faire ? Le bouffer ?

— Par exemple.

— Probablement trop coriace. Alors, pourquoi ?

Ce n’était sûrement pas bon.

— Son scan ne correspond pas aux anciens.

Merde. Merde, merde, merde. Merde !

— Ils datent de quand ?

— Quand il a été accepté dans les Psy-Forces.

— Rien après ça ?

— Ça change jamais beaucoup, tu sais, Matt.

Matt passait en revue toutes les possibilités, réfléchissant à toute allure.

— Tu peux superposer les scans que je t’ai envoyés avec ceux de son dossier ?

Visiblement, ça contrariait Lance. Mais il se retourna vers un autre écran. Matt vit son expression changer.

— Bizarre, murmura-t-il. Attends une seconde.

Il amena d’autres écrans.

— Bon. Je t’envoie les superpositions. Et une autre superposition. Il faut que je te laisse, j’ai d’autres agents au rapport. Mais regarde ça et reconnecte-toi dans trois heures pour me dire ce que tu en penses.

Il éteignit la communication avant que Matt ait pu dire un mot. Mais il avait reçu le fichier. Il ouvrit les images. Et aspira une grande goulée d’air. Il avait pensé que c’était éventuellement possible, mais ne s’y était pas préparé. Les deux images se superposaient parfaitement. Tous les vaisseaux étaient au même endroit. Mais dans le second scan, celui qu’il avait fait lui, il y avait plus de filaments. Plus du double. Beaucoup plus que dans un œil normal. Et ils étaient...

Matt ouvrit la seconde image. On avait découpé les yeux et enlevé les anciens vaisseaux, pour ne laisser que les nouveaux. Ils collaient parfaitement. C’était intentionnel. Quelqu’un avait dû implanter des vaisseaux sanguins dans les yeux de James. Quelqu’un ?

— Matt ? demanda une voix presque inaudible derrière lui.

Matt se retourna en attrapant son arme. James se découpait dans l’encoignure du container.

— Il faut qu’on y aille. Nos visiteurs de cette nuit viennent par ici.

— Encore eux ? Ils viennent d’où ?

Ils se dirigèrent vers l’autre paroi du container, trouée comme par une explosion. Ils pourraient peut-être passer par là.

— De là d’où on vient.

Autant sortir par derrière.

— Tu peux m’aider à ouvrir un peu plus ce trou, alors ?

— Tu as un flingue. Tu peux le recharger ?

— Il ne fonctionne pas vraiment. Et j’ai oublié de le recharger hier, du coup il faudrait quelques heures de soleil.

James soupira.

— Bon, voyons ça.

Matt sentit son cœur bondir quand ils découvrirent un autre trou qui amenait dans le container suivant. Ils le franchirent, espérant s’approcher d’une sortie. Et durent ramper.

— Ils savent qu’on est ici. Ils essaient de se camoufler. Et ils ne savent pas que nous savons qu’ils sont là.

— Merde.

La ceinture de Matt s’était accrochée à un mur de métal. Il essaya de se dégager. Il détestait sentir ses jambes exposées à une attaque par derrière alors que le haut de son corps dépassait d’un trou. Enfin, dépassait... Sa tête était maintenant coincée contre une des parois de la dépression. Pleine de poussière, d’ailleurs. Une sortie pleine de grâce, quoi.

— Ils ont dû nous suivre.

— Je ne les ai vus à aucun moment.

Matt décida qu’il était plus sage de ne pas remettre en question les talents d’observation de James. Il ne voulait pas le blesser. Pourquoi ? Enfin, Matt réussit à se dégager et put continuer à progresser. Super. Maintenant, il mangeait de la terre. Et des déjections. Il s’agenouilla et cracha.

— Ça ressemble à quoi, maintenant ?

— Hmm...

— Quoi hmm ? demanda Matt quand il trouva que le silence s’éternisait.

— Ils ne bougent pas, ils ont l’air d’attendre quelque chose ?

— Genre un bombardement ?

Pas aussi froid et sarcastique qu’il espérait.

— Non. Plutôt... des renforts.

— Génial.

Matt cracha encore, puis essaya de se relever.

— Tu devrais me laisser garder un œil sur eux et essayer quelque chose, regarder nos possibilités. En matière de ligne de vue et tout.

Est-ce que James ne pouvait pas repérer les ondes cérébrales de loin ? Et agir dessus ?

— Tu ne peux rien faire ? Le container te bloque ?

— Ah oui, tiens. Je n’y avais juste pas pensé, je ne me suis pas encore habitué à ma portée.

Matt s’approcha aussi silencieusement que possible. Ils n’avaient pas été silencieux en sortant, mais ils murmuraient pour essayer de garder un avantage. James pointa un doigt vers les positions où il détectait les surveillants, fit un petit signe à Matt et s’éclipsa. Pendant cinq minutes, rien ne se passa. Un de leurs ‘invités’ était visiblement assez mauvais chasseur. Son buisson se trémoussait.

Très concentré, Matt n’entendit pas James revenir jusqu’à ce qu’il lui tape sur l’épaule. Heureusement, Matt réussit à ne pas faire un bond. James soupira bruyamment, mais dit :

— Il y a des mecs qui arrivent, du sud, je crois. Je ne les ai pas vus, mais j’ai comme senti un ricochet. À l’ouest, juste des gosses. On peut sortir par-là, si on arrive à trouver un chemin où ces types…

Il indiqua d’un signe de tête les buissons.

— … ne nous verrons pas.

— Tu n’as pas trouvé de chemin ?

— J’ai pensé qu’il valait mieux partir ensemble. Je ne sais pas à quelle distance sont leurs renforts, je te l’ai dit, je ne suis pas habitué à ma portée.

Merde. Ils se déplacèrent, se rapprochant du danger invisible, s’éloignant du danger visible. Là, ils ne seraient visibles que de monsieur-buisson-qui-bouge.

— Dis... Pourquoi il bouge ?

— Hmm... Quelque chose qui le dérange. Physiquement. Des insectes ?

— Tu peux lui faire quelque chose ? Pour le distraire ? Qu’on puisse avancer un peu ?

— Je peux... essayer d’amplifier son agitation. Mais il faudra que tu t’occupes de chercher le chemin, je ne peux pas faire deux choses en même temps.

Un silence. Puis James sourit. Matt écarquilla les yeux. Est-ce que James avait déjà souri ? Il voulait se repasser la scène à l’infini. C’était un sourire magnifique.

— Je l’ai. Merde. Plus. Si. Je l’ai à nouveau.

Bon, il ne fallait pas distraire le guerrier psychologique. Matt s’avança vers le sud, essayant de se dissimuler dans ce qu’on pouvait appeler végétation avec un peu de mansuétude.

Il trouva un petit goulet qui permettait de sortir de la dépression. Vingt-cinq à trente centimètres de large. Bien raide. Youpi. Quand il se retourna pour regarder James, il constata que le buisson bougeait tellement qu’il faisait tomber de la poussière en bas. Matt appela doucement James.

— Par ici.

Ils arrivèrent jusqu’au goulet sans attirer l’attention de monsieur-buisson-qui-bouge, mais James transpirait à grosses gouttes. Matt sentait sa concentration et l’aidait à poser ses pieds.

— Putain, siffla James.

Il l’avait probablement perdu à nouveau. Matt avait commencé à monter et James battait derrière lui tous les records de 100 mètres à plat ventre. Et il rentra dans Matt. Il avait la tête contre ses fesses, la poitrine sous lui.

Matt essaya de ne pas frissonner. Il devait se reconcentrer, lui aussi. Sur leur objectif. C’était quoi, déjà ?

Ah oui, s’enfuir. Vivant.

James lui fit signe d’avancer. Il avança.

En haut, Matt se laissa rouler loin du rebord et attendit James qui parut bientôt. Soudain, quelque chose frappa Matt dans le genou. Il roula à nouveau, attrapant son arme et regardant tout autour de lui.

Des enfants le regardaient. Un ballon par terre, près de lui. Heureusement qu’il n’avait pas encore dégainé et que James s’était interposé.

— Ça c’est de l’observation, monsieur l’agent secret, grommela James.

— Salut les gars ! dit Matt en essayant d’utiliser la voix et le sourire les plus engageants dont il se savait capable.

— On, euh... On fait du parcours-chasse à l’homme avec nos potes, dans le trou là-derrière.

Les enfants se détendirent un peu et un des plus grands tendit la main pour demander son ballon que James attrapa et lui envoya. Pendant que Matt refermait son holster.

— Vous êtes qui ? demanda l’enfant.

— On est de Boise, dit calmement James. On est venus chercher un nouveau terrain. Pour un peu de défi, tu vois ?

Visiblement, c’était crédible.

— Tu veux nous aider ? demanda Matt.

Les yeux du gamin brillaient.

— Oui ! cria une petite fille.

Matt paria que c’était elle qui commandait ici. Elle ressemblait un peu à Anaïs.

— Qu’est-ce qu’on doit faire ?

— Quand ils viendront, dis-leur qu’on est partis par là. Ils te diront peut-être qu’on est des criminels, tout ça, mais n’y crois pas. Ils veulent juste gagner. Et ils sont dix, alors qu’on est que deux.

C’était un bluff ou James savait vraiment combien ils étaient ?

En tout cas, les gosses avaient l’air heureux à l’idée d’embêter des adultes et de leur raconter des mensonges. Pour une fois que les rôles pouvaient s’inverser. Matt et James s’éloignèrent, sûrs de leurs alliés.

— Comment tu sais qu’ils ne vont pas nous dénoncer ?

— Ils ne le feront pas. Ils ont cru qu’on était trop cools.

James souriait malicieusement. Peuh. Encore son judo mental.

Ils s’éloignèrent sur leurs gardes, loin d’Emmett, histoire de respirer. À chaque pas, Matt s’émerveillait de voir comment James, en utilisant apparemment uniquement ses lèvres et ses grognements, pouvait communiquer ses émotions. Le pire dans tout ça, c’était que Matt était avec lui depuis moins de quarante-huit heures, et qu’il comprenait presque tout.

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