Gris à 18%
Chapitre I
Octobre 2111
MARC ENTRA d’abord dans le bureau du SEH, mais il n’y avait que Taureau. Taureau avait obtenu son surnom pour des raisons évidentes, et Matt trouvait comique le spectacle de ce grand mec baraqué, de près de deux mètres, penché sur le petit écran de visio-conférence. Taureau avait été blessé dans une extraction la semaine dernière, et apparemment, il récupérait tranquillement.
— Service d’Extraction des Homosexuels, bonjour, disait Taureau à son écran.
Matt attendit la fin de l’appel avant de dire bonjour à son tour.
— J’aimerais tellement être de nouveau sur le terrain, grogna Taureau quand Matt lui demanda des nouvelles. Enfin... Lance est à l’intérieur, si jamais.
— Tu vas faire la secrétaire encore longtemps ?
— Y’a rien de mal à être secrétaire. Je connais des secrétaires plutôt sexys.
— Tu penses quitter le travail de terrain et devenir secrétaire à plein temps, alors ?
— Putain, non ! hurla Taureau si fort que les oreilles de Matt résonnèrent un moment. Et puis faut que je me casse bientôt pour laisser la place au petit nouveau.
— Petit nouveau ?
— Tu vas adorer travailler avec lui, dit Taureau en savourant chaque mot.
— Pourquoi ? Il est sexy ?
Taureau lui lança un regard en coin.
— Pas vraiment ton genre.
— Plutôt le tien ?
Taureau parut réfléchir un moment, puis hocha la tête. Et l’écran de visio-conférence vibra à nouveau. Un autre appel.
Matt entra donc dans la vieille maison pour chercher Lance. Elle avait presque 250 ans et appartenait à sa famille depuis sa construction. C’était plutôt chouette d’avoir une relation comme ça au passé, aussi directe. Mais c’était évidemment un vieux machin complètement dépassé. Pas de robots domestiques, pas de douche électronique, pas de technologie intéressante, à part les alarmes. Etcétéra.
— Lance ? dit Matt en entrant.
Pas de réponse.
— Papi ?
Parfois, Lance refusait de répondre s’il ne l’appelait pas Papi, mais jamais quand il s’agissait de boulot. Et d’après le message que Matt avait reçu, c’était du boulot.
— Papi ? réessaya-t-il.
Toujours rien. Matt commença à fouiller la maison, mais tomba sur Lance et Sid presque aussitôt, couchés sur le canapé comme s’ils avaient vingt ans et pas quatre-vingt. Enfin, Lance, en tout cas.
— AAAAAAAAAAAAAH ! Mes yeux ! Je suis aveugle !
Il ne reçut pour toute réponse qu’un regard noir.
— Retourne dans la cuisine et prépare du café, on arrive, grommela Lance.
— Vous ne m’avez pas entendu entrer ?
— On était occupés, dit Papi Sid en lui souriant, sa jambe toujours autour du bassin de Lance.
Vieux cochons !
Matt retourna donc dans la cuisine. S’il allait devoir faire son boulot, ce serait probablement son dernier vrai café avant un long moment. Il allait donc le savourer. En attendant que le vieux machin ait moulu son café et que les vieux machins, arrivent, il s’accouda sur le plan de travail, tapotant machinalement la surface froide. Putains de vieux.
— Lance ! hurla-t-il.
— Oui mon petit ? lui murmura Lance dans l’oreille.
Matt fit un bond. Frimeur !
— Écoute, vieux, tu es peut-être toujours aussi discret qu’un ninja, mais vous n’avez toujours pas changé de calendrier. Il n’est même pas digital ! On est en octobre, et ce machin marque toujours décembre 2110 !
— Sid aime bien l’image. Je le garde pour lui. Ça le rend heureux.
— Il est où, d’ailleurs, Papi Sid ?
— Pourquoi lui tu l’appelles Papi Sid et moi c’est juste Lance ?
— Tu es mon patron. Il est où ?
— Oh, il a une nouvelle planche à essayer.
— Quoi ? Ces trucs sont dangereux, Lance, et il a presque soixante-dix ans. Il ne devrait pas monter là-dessus !
— Je lui ai dit de mettre un gilet.
— Et il le met ?
Sid, sur une planche, c’était un vrai casse-cou. Ailleurs, ça allait.
— Oui. Inspection surprise. Et, s’il ne l’a pas, les conséquences sont graves, ajouta Lance en souriant méchamment.
Matt n’avait vraiment pas envie d’entendre ce qu’étaient ces conséquences. Il remplit deux tasses de café.
— Qu’est-ce que tu es venu faire ici ? demanda Lance en prenant une des deux tasses.
— Tu m’as envoyé un message crypté me disant que tu voulais me voir. Décidément, c’est vrai, c’est le cerveau qui part le premier, dit-il, moqueur.
— Je ne pensais pas que tu viendrais en personne, je m’attendais à un appel. Ta mère ne disait pas que tu serais chez elle, cette semaine ?
— Eh bien, elle n’est pas tout à fait à jour sur mon emploi du temps, tu sais. Je suis allé à la plage voir Simon.
— Je croyais que vous n’étiez plus ensemble ?
— Non, mais de toute façon ce n’était pas sérieux. Il voulait juste que je rencontre son nouveau copain, donc j’y suis allé, j’ai vu, j’ai rencontré, et je suis reparti.
— C’est pour ça que tu grognes ?
— Non.
Oui.
— Ah.
Lance ne dit rien, lançant des œillades par-dessus le rebord de la tasse. Il voulait des détails, mais ne pouvait décemment pas en demander. Donc il utilisait la technique du silence.
Matt répliqua en levant un sourcil.
Lance sourit, une tasse dans la main droite, la main gauche dans la poche, toujours en silence. Matt aurait pu attendre, mais il n’avait pas la patience nécessaire.
— Il n’y a rien à n dire. Bref, tu as du boulot pour moi, ou quoi ?
Lance posa sa tasse et s’assit, les mains croisées, sourcils broussailleux par-dessus. Il avait l’air d’hésiter un peu.
— Oui. Mais... Ce ne sera pas facile.
— Je n’aime pas les trucs faciles.
— Comme si on ne le savait pas depuis ta naissance.
— Allez, dis, c’est quoi ?
— J’ai reçu un dossier crypté de Forces Spéciales Unifiées, cette nuit. Ils veulent qu’on extraie un de leurs lieutenants prisonniers dans l’Idaho Rouge. Capturé à Boulder, identifié comme gay dans un de leurs camps. Il sort de rééducation, et les FSU le veulent.
— D’accord. C’est où, le difficile, là-dedans ?
— Il est sorti de rééducation depuis trois semaines. Donc il est en liberté très surveillée.
— C’est-à-dire ?
— Un satellite qui le traque en permanence au lieu d’une simple feuille de présence à signer chaque jour.
— Et alors ? C’est faisable, si on a un gars qui peut fabriquer une fausse identité pour le satellite. Mais ils ne peuvent pas simplement attendre un peu ?
C’était beaucoup plus simple, après le niveau 1 de détention surveillée.
— Non. Ils le veulent maintenant.
— Et pourquoi ils ne sont pas allés le chercher dans son camp de prisonniers ou en rééducation, alors ?
Ils en auraient eu le droit. Tant qu’il était prisonnier militaire. Après, ç’aurait été un acte d’agression inexcusable d’envoyer des militaire ‘secourir’ un civil en territoire ennemi. Mais on pouvait engager des mercenaires.
— Ils ne savaient pas où il était. Son traqueur bleu avait été arraché. Et, Matt, si tu acceptes, tu seras seul. C’est... ultra secret.
— D’accord.
Matt haussa les épaules. Il pouvait le faire. Sa spécialité, c’était l’infiltration, pas la force brute.
C’est à ce moment que Sid entra, se servit une tasse de café, embrassa Matt puis s’assit à côté de Lance.
— Vous parlez de boulot ? Je peux écouter ?
— Oui.
Lance racontait de toute façon tout à Sid.
— Tu peux me passer la tablette qui est là, s’il te plaît ? dit Lance à Sid en indiquant la table de son côté.
Il ouvrit un dossier et alluma l’holographe pour montrer à Matt.
— Voilà son dossier. Ils ont enlevé pas mal de choses, mais on a les bases. Tu le connais probablement ; il a un ou deux ans de plus que toi, et il était aussi à Weimer.
— Probablement ? Lance, on était moins de trois-cent dans toute l’école, tous âges confondus. Je le connais, point.
Mais qui était-ce ? Par pitié, pas Steve. N’importe qui, mais pas lui. Matt survola les habituelles conneries militaires pour arriver au nom.
— Bordel de merde...
Pire que Steve...
— Quoi ?
— C’est James putain d’Ayala !
— Drôle de nom. Ça ne doit pas être facile à porter tous les jours, dit Sid doucement.
Abruti.
— Bref, c’est qui, James Ayala, pour toi ? demanda Lance.
— Un putain d’homophobe ! Il me traitait comme une merde au lycée parce que j’étais gay !
— Comme une merde ?
Instantanément, les deux grands-pères s’étaient réveillés. Leurs expériences de lycée avaient été violentes. Et comme souvent, Matt se sentait un imbécile, du coup, avec ses petits problèmes.
— Bon, d’accord, pas grand-chose, il m’a juste traité de pédé, tout ça...
De l’autre côté de la table, les deux hommes clignèrent des yeux. Donc, il n’avait pas été fiché avec une prime sur sa tête par la Coalition Chrétienne Junior contre les Homosexuels, comme eux l’avaient été avant la Séparation. Tout le monde n’a pas le droit à une vie pleine d’aventures.
— C’est vilain, dit Sid.
Pour autant que Matt puisse en juger, il ne plaisantait pas. Pas trop.
— Traiter quelqu’un de pédé, c’est vilain ? demanda Lance, incrédule.
— Oui. Personne n’utilise plus ce mot, Lance, à moins d’être gay. Et tu demandes à Matt d’extraire un putain d’homophobe ? Pourquoi, Lance ? demanda Sid.
— Il est gay ! se récria Lance.
— C’est ce que le Gouvernement Rouge d’Idaho dit. Ça ne veut pas dire qu’il l’est, précisa Matt.
— Plein de gamins frustrés qui ne pouvaient pas se dire homos ont fait des conneries pour se protéger. Les plus homophobes étaient probablement homos. Sont.
— D’accord, mais c’est de notre petit-fils qu’on parle, chéri. Si tu n’es pas ouvertement homo et que tu emploies ce mot, c’est une violation en règle. Et puis, à cet âge-là, aujourd’hui, personne ne devrait utiliser ce mot, même les homos cachés, parce qu’ils n’ont plus d’excuse pour se cacher. Pas ici, pas chez les Bleus.
Sid était de loin le plus ‘familial’ des deux. C’était aussi un vieux militant.
— Donc c’était un enfant désorienté dans une petite ville. Tu sais que Matt était le seul à s’être ouvertement déclaré homo. Peut-être qu’Ayala avait peur, peut-être que sa famille le refusait. Peut-être qu’il est désolé d’avoir utilisé ce mot alors qu’il n’avait pas le droit.
Lance s’entêtait et Matt commençait à céder. Mais pas Sid. Il mit son masque ‘blessé’.
— Lance, est-ce que tu te fous de moi ?
Ses yeux bleus semblèrent s’embuer instantanément, comme s’il allait éclater en sanglots d’une minute à l’autre.
— Chéri, tu sais bien que je ne le ferais jamais, dit Lance rapidement. Bien sûr que si ! Je suis désolé si tu as cru ça. Attends, je vais te refaire un café.
Il se leva si vite qu’il en renversa sa chaise.
— Prends des notes, petit, murmura Sid à Matt dès que Lance se fut éloigné.
Bon sang ! Pas étonnant qu’il soit toujours un petit malin, s’ils étaient en permanence dans des rôles modèles comme ça ! Et oui, il prenait des notes. Papi Lance est corruptible.
Lance posa la tasse de Sid juste devant lui, passant une main dans son dos comme pour s’excuser. Puis il leva les yeux vers Matt.
— Écoute. C’est un boulot. Je peux le donner à quelqu’un d’autre. Mais il faut le sortir de là, ou envoyer le contrat à un concurrent. Il est peut-être gay, peut-être pas, mais quelqu’un doit aller sauver son petit cul. Peut-être qu’il est maintenant un peu plus ouvert, même s’il n’est pas gay.
Sid ajouta, tout sourire :
— Et même s’il n’est pas gay, tu pourras lui prouver que tu vaux mieux que lui, Matt, si tu y vas.
C’est vrai que...
— Et puis, comme Lance le disait, ceux qui se cachent sont souvent les plus homophobes. Va savoir, peut-être que tu auras même une partie de jambes en l’air de vengeance, pour ce boulot.
Lance s’éclaircit la gorge.
— Tu sais, chéri, je ne peux pas vraiment interdire le sexe au boulot...
— C’est de la justice cosmique, non ? coupa Sid.
Matt y pensa un moment. Puis soupira.
— Merde... Bon... Je le ferais, je crois.
Voilà. Le petit malin, le chef et... L’imbécile. Sid sourit et se leva.
— Bon, faut que j’aille travailler sur la planche. J’ai un nouveau client le mois prochain et il faut que je sois au point.
— Tout va bien, chéri ? demanda Lance.
Lui, il avait mis son masque ‘désolé’. Sid se pencha pour l’embrasser.
— Bien sûr. Pourquoi ça n’irait pas ?
Et lui, il avait mis un masque ‘innocence’. Et dès que Sid ne fut plus en mesure d’entendre, Lance se pencha vers Matt pour lui murmurer :
— Tu as vu comme je l’ai maîtrisé, Matt ? Prends des notes, ça te servira.
Petits cons. L’un comme l’autre.
LE COLIS. James était un colis. C’était un terme que les agents utilisaient entre eux pour parler des clients. Ou quand l’environnement n’était pas sûr. Matt soupira. Il y avait moins de vingt-quatre heures qu’il avait accepté cette extraction, là-bas dans la cuisine, et il le regrettait déjà. Même l’idée de sexe pour se venger n’était pas très attirante. Il n’en voulait pas vraiment. Mais il ne pouvait plus reculer. On ne saute pas d’un monorail suspendu à grande vitesse, surtout quand on approche de la frontière Oregon-Idaho. Bleu-Rouge.
À vrai dire, il voulait le même genre de sexe que celui que Simon et son copain pratiquaient. Il les avait entendus dans la cabane, l’autre nuit. Il ne pensait pas vraiment au copain de Simon, mais leur amour était tellement sucré, tellement... dérangeant.
Matt ne voulait pas vraiment un copain. Pas à vingt-trois ans ! Il avait encore de belles années d’obsédé devant lui, s’il faisait par exemple comme son cousin Laslo. C’était juste que Simon et... Truc, là, son copain, était tellement heureux, tout ça. Comme si c’était un vieux couple, et on ne pouvait pas ne pas désirer une telle chaleur. Et même s’il ne voulait pas faire pareil, en comparaison, une partie de jambes en l’air juste pour se venger, ça paraissait assez fade.
Matt soupira à nouveau. Il n’y aurait pas de sexe-vengeance. Même si James était bien homo. Il était attiré par lui au lycée. Comme un collégien excité. Et c’était un bon souvenir. Pas question de le ruiner avec un truc purement sexuel et médical, même sept ans plus tard.
Putain. Il était vraiment con, en fait. Lui. Matt.
EN ATTENDANT de passer la frontière, Matt vit un groupe de miliciens du GRI – Gouvernement Rouge d’Idaho – passer, fusils à faisceau convergeant dans le dos. Des antiquités. Mais ça pouvait quand même faire mal. Extérieurement, il était immobile, mais intérieurement, il s’autorisa un petit frisson.
Il ne s’était pas encore habitué aux nouveaux uniformes. Ils étaient... sinistres. Les Rouges avaient enfin accepté qu’ils ne fassent plus partie des États-Unis, et que leurs vieux uniformes US puissent être jetés. Du coup, ils avaient des uniformes entièrement en cuir, comme toutes les armées du monde, mais avec les armures à l’extérieur. D’où le côté sinistre. Par pitié, que je ne croise pas ces connards ou leurs potes avec le colis.
Matt détestait passer les frontières avec des faux papiers. Même s’ils étaient parfaitement imités, il y avait toujours un risque. Alors ils feraient une prise de sang et il serait dans la merde.
Ou bien son camouflage de jambe tomberait et ils pourraient l’accuser de porter des armes illégales, et il serait dans la merde. Vraiment. Il haïssait les postes-frontières.
Et il détestait aussi les vieux bâtiments comme celui-ci. Ontario avait été une des rares villes qui avait subi des combats durant la Séparation. Washington et la Californie étaient du côté des bleus dès le début, avec très peu de contestation, tout comme l’Oregon. Le Nevada et l’Idaho étaient les seuls États voisins de l’Oregon qui avaient choisi le camp Rouge. Il n’y avait de grandes villes sur la frontière Oregon-Nevada, et Ontario, sur la frontière Oregon-Idaho, appartenait avant à l’Oregon. Maintenant, c’était une ruine qui appartenait à l’Idaho.
Les services d’immigration du GRI avaient choisi ce bâtiment, au nord-ouest d’Ontario, près de la route. C’était un bâtiment typique de la première moitié du XXIème siècle, avec son mélange de béton recyclé et de ciment. Matt avait déjà vu des beaux exemples de mélange béton-ciment-pierre. Mais ce bâtiment n’en faisait clairement pas partie.
On avait visiblement récupéré les débris d’immeubles bombardés pour les agglomérer avec du ciment, en oubliant les fenêtres. Cela dit, ça reflétait bien la politique d’immigration. Le parquet en bambou était un peu jauni, les murs défraîchis, et pire que tout, la lumière était fluorescente, bordel ! Ils auraient pu utiliser du verre, du ciment, et un éclairage naturel. Il avait déjà vu ça. C’était pas mal.
Il avait suffisamment avancé dans la queue pour voir les agents du service d’immigration. Des vrais agents, pas des Intelligences Artificielles. La main d’œuvre était tellement bon marché, dans l’Idaho, qu’elle coûtait moins qu’un ordinateur. Ils en avaient encore quelques-uns, cependant. De ceux qu’on pose sur les bureaux. On n’en fabriquait plus des comme ça depuis le début du XXIème siècle.
Bref. Matt passa la douane sans encombre. Il s’autorisa une pause pour respirer de l’autre côté. Mais l’entrée était toujours simple. C’était la sortie avec un colis qui posait problème.
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