Gris à 18%

Anne Tenino · Chapitre 9 sur 25

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Chapitre VIII

 

MATT SAVAIT qu’il faudrait bien en arriver là.

— James, à propos du scan...

— Oui ? dit James en paraissant tendu. Tout va bien ? Je suis moi ?

Comme s’il savait qu’il ne l’était pas.

— Plus ou moins...

Un grognement.

— Tes scans ne correspondaient pas aux scans qu’ils avaient dans le dossier. Au début, en tout cas.

James ne disait rien, attendant la suite.

— Quand on passe le dossier sur le scan que j’ai pris, les vaisseaux correspondent, mais les scans récents montrent plus de vaisseau. Et si tu passes le nouveau réseau de vaisseaux, ça correspond.

James ne disait toujours rien. Peut-être qu’il fallait être plus clair ?

— Quoi ? Ils m’ont implanté dans la rétine ?

— En tout cas, il y a quelque chose en plus, on dirait.

— Comment je peux encore voir quelque chose ?

Matt haussa les épaules. Il allait falloir bientôt s’arrêter pour faire un nouveau rapport.

— En tout cas, tu y vois. Et je dois communiquer à 10h30.

James leva un sourcil mais Matt ne lui prêta aucune attention et commença à chercher un endroit adapté. Au bout de quelques minutes, il se rendit compte que James n’était plus juste derrière. Il était un peu lointain et se tenait la tête dans les mains. Attentif, mais coupé de la réalité proche, comme un chien qui reniflerait ou écouterait.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Je crois... qu’ils arrivent. Assez vite. De la rivière. L’écho est différent. Ils ont l’air... Je ne sais pas. Satisfaits. Ou alors ils attendent. Ou les deux.

James avait l’air ailleurs. Il se concentrait sur autre chose.

— Alors, on fait quoi ?

— Je pense qu’on devrait passer ce petit col, les laisser nous dépasser, puis repartir vers la rivière. Peut-être. Si j’arrive à savoir où ils sont.

Merde. Il travaillait avec un type bizarre qui pensait pour les autres et n’était même pas lui. Pile quand tu pensais avoir l’avantage, imbécile !

Vu la tête que faisait James, Matt avait dû laisser filtrer ce sentiment. Il soupira et continua de marcher. Ils avançaient dans les rochers, essayant de ne pas laisser de traces, quand James se figea.

— Quoi ? demanda Matt, aux aguets.

— Écoute.

Il retint sa respiration, essayant d’ignorer les battements de son cœur dans ses oreilles. Bon. Des insectes. De l’eau. Des...

— Merde !

Des chiens. Des chiens de chasse. Pour la chasse à l’homme.

— Dans l’eau !

— Ils sauront qu’on est partis par là.

— Tu as une meilleure idée ?

— ... Non.

Bientôt ils couraient dans l’eau, heureusement peu profonde. Et Matt souffrait. Même si jambe paraissait normale la plupart du temps, il y avait bien une raison pour qu’on lui ait interdit l’accès aux Opérations Spéciales. Ce n’était pas une vraie jambe. Elle était bien, géniale même comparé à ce qu’on pouvait faire vingt-cinq ans auparavant. Mais ce n’était pas pareil.

— Attends, Matt.

Ils étaient arrivés dans une anse de la rivière, au détour d’un méandre. James attrapa le fusil qu’il portait dans le dos et jeta l’arme sur le bord de la rivière avant de laisser tomber son sac. Puis il sortit à son tour de l’eau, roula sur le côté, et lança à Matt :

— Tire sur tout ce qui passe l’angle.

— Tu veux mon pistolet ? Je devrais m’en sortir avec le canon scié.

— Pas besoin d’être précis, dit James, qui ressemblait en cet instant à un sniper.

Enfin, un sniper avec un fusil à pompe. James était couché sur la rive, visant un ennemi invisible. Autant se taire et le laisser faire.

Il n’était pas prêt, se dit-il quand James appuya sur la gâchette. Leurs poursuivants étaient plus près qu’il le croyait. Et cette putain d’arme faisait vraiment du bruit. Quoique le cri qui suivit était presque aussi fort. James se laissa glisser à nouveau en bas, attrapa son sac et dit simplement :

— Cours.

Et ils se mirent à courir. Trois cent mètres plus loin, la rivière s’élargissait, augmentant les risques d’être vus. Matt se dirigea vers un point au loin qu’il pensait être une ferme.

— Trouve un véhicule. N’importe quoi, ordonna James.

Matt s’approcha plus ou moins prudemment, tandis que James surveillait ses arrières. Mais il ne pouvait pas voir très loin. Matt trouva ce qui devait être un véhicule dans la remise. Rouillé, il tenait en équilibre sur six roues et était doté d’un avant étrange. Peut-être pour enfoncer les murs. À l’arrière, une plate-forme permettait sûrement de poser un ou deux aéroscooters. Devant l’espèce de bélier, une petite plaque indiquait qu’elle appartenait à Chevrolet. L’ensemble devait dater d’au moins 2020. Voire avant. Matt espérait que James savait manœuvrer ce genre de trucs. Pas le temps de chercher autre chose. D’ailleurs il n’y avait probablement rien d’autre dans le coin.

Il commença à reculer pour aller communiquer avec James mais se souvint au bout de quelques mètres qu’il pouvait le faire sans bouger, juste par la pensée. D’accord, c’était bizarre. Il s’adossa à un mur et essaya d’ouvrir son esprit pour guider James jusqu’à lui.

— Quoi que ce soit, ça sera bien. Mais tu as l’air de t’inquiéter, dit James quand il arriva.

— Ça sera bien, oui. Si tu sais conduire ça, parce que moi je ne peux pas.

James siffla en découvrant l’antiquité.

— Ça fait longtemps, mais j’ai déjà conduit ce genre de truc, une fois. Tant qu’il n’y a pas besoin de freiner, ça devrait aller.

Freiner ?

— Allez, monte derrière, dit James. Je te passe mon fusil et tu couvres nos arrières. Tu sais t’en servir ?

— Ça fait longtemps, mais j’ai déjà tiré avec ce genre d’engin. Tant que tu conduis, ça devrait aller.

— Tiens. Fais attention, il est chargé aux shrapnels.

Putain. Normal que leurs suiveurs se soient arrêtés.

— Comment est-ce que tu as eu ça ? demanda Matt en montant dans le pick-up. Merde, c’est fixé juste par des boulons, ce truc ? Rappelle-toi que je suis derrière quand tu conduis, d’accord ?

— D’accord, je conduirais prudemment. Et j’ai échangé une fellation contre les shrapnels.

Matt rit doucement. Forcément. Le sexe mène à tout. Surtout chez les Rouges.

Par contre, la définition de ‘conduire prudemment’ de James ne correspondait pas à celle de Matt. Il passait plus de temps à se cramponner aux rebords de l’engin qu’à guetter derrière lui. Après moult glissades – quand James avait freiné sans faire exprès – bonds et rebonds – quand il était passé dans des trous, sûrement exprès – et une glissade sur le côté – comment diable avait-il fait ça ? – il réussit enfin à rétablir un semblant d’équilibre. Et il vit leurs poursuivants. Avant de tirer, il eut le temps d’apercevoir quatre ou cinq hommes, un chien, un bras bandé. James fit bondir le véhicule en avant, droit vers la route. Matt ne savait même pas qu’on pouvait faire rugir une voiture. Jusqu’à aujourd’hui.

— Foutu commando.

Il essaya de s’allonger pour regarder les nuages et s’aperçut qu’il pouvait aussi regarder la route dessous, par un trou. Près d’un boulon. Qui tressautait.

Le voyage s’annonçait bien.

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