Gris à 18%
Chapitre XI
— DEPUIS QUAND a-t-on un cheval ?
— Depuis qu’un gentil policier nous l’a donné. Tu sais monter ?
Matt lança un regard calculateur à James.
— Qui prend la place de devant ?
— Euh... Je me disais que ce serait plus sûr pour toi si tu étais devant moi.
— Devant la selle ?
Il ne tiendrait jamais.
— C’est une de ces selles nouveau modèle, avec les rênes qui passent sur les côtés.
— Et c’est moi qui devrais conduire la bête
— Sûrement pas, non. Comment est-ce qu’on peut être élevé dans un ranch et ne pas savoir monter à cheval ?
— Je sais monter à cheval. Je faisais juste une blague.
— C’est marrant, c’était comme une blague, mais en pas drôle.
Matt grogna et s’avança vers la jument. Il trébucha, mais heureusement, James vint lui prêter un bras secourable.
— Putain d’antidouleur... Tu n’aurais pas pu tomber sur deux policiers ? Ou un seul, mais avec deux chevaux ?
Comme prévu, James grogna.
— Tu n’es pas en état de diriger un cheval. Tu n’as qu’un bras, au moins jusqu’à demain, et seulement à condition que la blessure soit bonne et les nano-méds efficaces. Et tu es complètement shooté.
— Ça ne t’a pas gêné tout à l’heure.
Matt, n’entendant pas de réponse, se retourna. James était encore tout rouge, et il frottait le pied par terre, une main dans les cheveux. Tellement mignon.
— Ce n’est pas pareil, finit-il par dire, les yeux rivés au sol.
Matt essaya de ne pas rire.
— En quoi ?
— Tu le voulais aussi.
James le regarda dans les yeux. Il était sexy quand il faisait ça. Il était vraiment sexy.
— Je veux aussi monter mon propre cheval.
— Tu ne peux pas monter dans ton état. Et puis comme ça, tu pourras dormir et te remettre plus vite.
— Comment vais-je pouvoir dormir sur un cheval ? Je ne suis pas Lucky Luke.
— Tu peux t’appuyer sur moi. Je te tiendrais pour ne pas que tu tombes.
James était encore rouge, mais Matt se dit que, peut-être, il voulait de nouveau sentir Matt contre lui. Et Matt aussi voulait sentir James contre lui.
— Oui...
— C’est loin, le lycée, hein, James ?
— Oui. Heureusement.
— Tu as regardé la route de secours ? On dirait que tu sais où on va.
Matt savait qu’il était en dehors du coup.
—On va vers un couvent, près de Cambridge. Là-bas, on demande à parler à Sœur Immaculée, aussi appelée grand-tante Pearl Hessia.
— Un agent bleu dans un couvent catholique ?
— On dirait bien.
La lune en était à son premier quartier et illuminait chichement leur chemin. Ils avançaient relativement vite, d’une rivière à l’autre, toujours à l’abri. Ils avaient pris la direction du nord-est, mais avaient obliqué ensuite vers l’ouest. Et maintenant, ils remontaient au nord. Matt était heureux que le cheval marche pour lui.
La jument avait ses lentilles infra-rouges, ce qui facilitait grandement la marche. Elle était forte, faite pour l’endurance plus que pour les pointes de vitesse. Et elle était beaucoup plus amicale que ce à quoi s’attendait Matt. Il pensait que les chevaux de la police s’attachaient un peu plus que ça à leurs partenaires humains. Quand il en avait discuté avec James, celui-ci avait répondu :
— Je crois qu’elle est nouvelle. Ou l’officier est nouveau. En tout cas, on dirait qu’elle nous aime plus que lui.
— James ? Tu peux parler au cheval ? le taquina Matt.
Mais James se racla la gorge.
— Plus ou moins.
— James, aimes-tu ce cheval ?
Il avait du mal à se retenir de rire, maintenant. On se serait cru dans les Feux de l’Amour.
— Je lui ai peut-être donné un carreau de sucre, d’accord ? Ils étaient dans les sacoches. Et puis bon, je lui ai peut-être parlé un peu. Et je l’ai, tu sais... poussée, aussi.
— Poussée ?
— Tu sais bien...
— Non, James je ne sais pas. Quoi ?
— Je lui ai envoyé des pensées calmantes.
— Ah, ce genre de pensées.
Mieux valait le cheval que lui.
— C’est gentil pour elle.
James s’éclaircit la gorge, gêné. Un ange passa. James essayait de diriger le cheval tout en recherchant d’autres ondes cérébrales autour, et Matt, pour respecter sa concentration, ne disait pas un mot. Et puis il se sentait fatigué, et James lui avait dit de se reposer. Lentement, il ferma les yeux.
Quand il se réveilla, un instant plus tard, James avait passé un bras autour de ses épaules et le pressait contre lui.
— Je vais bien, protesta Matt d’une voix endormie en tentant de se dégager.
— Tu t’endors. Tu vas tomber.
— Je ne m’endors pas, je me repose.
— Tu as beaucoup travaillé, aujourd’hui, Matt, tu peux être fatigué. Et les nano-méds te fatiguent, eux aussi. Ils utilisent les réserves de ton corps pour te soigner.
Matt était trop fatigué pour faire remarquer qu’il savait déjà ça.
— Je dois rester réveillé. Pour que tu scannes, tout ça.
— C’est bon, Matt. Il n’y a personne.
— Comment le sais-tu ?
— Je sens les ondes même quand je ne les cherche pas. Il n’y a personne.
— Et les trucs, là, les drones ?
Matt frissonna un peu à l’évocation de son agresseur.
— Ça, c’est ton boulot. Ta jambe te réveillera ?
— Sûrement, oui.
— Alors dors.
Matt se laissa guider contre la poitrine de James. Maintenant, il allait sûrement bien dormir. Matt sentait le souffle de James sur son oreille, chaud, humide, qui le chatouillait un peu. Il pouvait presque voir le sourire de James, et se pelotonna contre lui. Il avait les fesses justes contre les hanches de son compagnon. Il recula un tout petit peu, et fut récompensé en entendant James retenir son souffle.
— Matty, repose-toi. Je ne veux pas que les choses empirent, et ton épaule va vraiment mal.
— Pourquoi tu m’appelles comme ça ? Et c’est toi qui me serres contre toi.
— T’appeler comment ? dit James sans le relâcher.
— Matty.
— Pardon. Je n’avais pas remarqué.
— Ce n’est rien. J’aime bien, même.
Mais personne ne l’appelait comme ça. Il était vraiment fatigué.
— Je ne peux pas poser ma tête, ton épaule est trop loin.
James baissa le bras pour que Matt puisse se reposer. Ce dernier avait la tête dans son épaule, et il ne put s’empêcher de blottir son visage dans le cou de James. Merde. Ce n’était probablement pas très intelligent, mais teeeellement bon. Réconfortant. Doux. Chaud. Matt soupira doucement. James avait l’air d’un bon gars, mais il avait eu aussi l’air d’un bon gars, sept ans auparavant. Qui pouvait deviner ce qu’il serait dans quelques jours ?
Mais peut-être que tout irait bien. Et pour le moment, il rendait Matt hypersensible et hyper détendu. Langoureux. Et désirable. Les doigts de James, contre ses hanches, le caressaient doucement. Il ne s’en rendait sûrement pas compte. Est-ce qu’il venait de se gratter le menton contre les cheveux de Matt ? Tant pis.
Matt savait qu’il voulait ce mec, beaucoup plus que pour un coup d’un soir. Ou même un coup de deux soirs. Il ressentait quelque chose envers James depuis le lycée, et en moins d’une seconde, tout lui revenait.
Son expérience lui disait qu’il laisserait James lui proposer une chevauchée s’il voulait. Pas juste une chevauchée ‘à la cowboy’. Plutôt une chevauchée tequila-cigarettes-réveil à côté d’un étranger.
Tant pis. Matt savait ce qui allait se passer. Il n’avait jamais réussi à oublier le plaisir immédiat que pouvait procurer une action nocive à long terme.
Il laisserait James le séduire. Et quand James l’aurait quitté, il irait se soûler avec ses cousines Sabine et Millie, et elles le feraient fumer jusqu’à ce qu’il vomisse, puis lui trouveraient un étalon bien monté, pour une soirée sans aucun sentiment. Dont il ne se souviendrait plus – par pitié – au réveil.
Matt s’endormit en songeant à toutes les raisons qui faisaient de cette idée une bonne idée.
À QUATRE heures du matin, James s’arrêta pour ré-administrer une dose d’antidouleur à Matt et laisser la jument boire un peu. Il entendait Matt bouger, impatient, assis contre un arbre. Là où il l’avait mis, en fait.
— James ?
— Hmm ?
— Tu veux de l’eau ? Il faut bien t’hydrater.
— J’ai mal.
— Tu es toujours aussi douillet ?
— Oui.
Matt se redressa, grognon. Sa tête dodelinait sans qu’il en ait conscience. James voyait bien qu’il avait du mal à se concentrer.
— Tu peux remonter sur le cheval tout seul ? Pour que je te donne ta dose là-haut ?
— Je me lève pour que tu me fasses tomber ?
— Juste des antidouleur, pas d’anesthésiant.
— Pareil, grommela Matt.
Visiblement c’était drôle. James sourit. Matt lui lança un regard noir. Puis il lutta pour se relever, avec l’aide de James quand il devint évident qu’il n’y arriverait pas seul. Il tituba jusqu’à la jument, puis la regarda d’un air morne.
— Bon, allez, dit James quand il en eut marre d’attendre que Matt bouge.
Il prit un des pieds de Matt et le cala dans l’étrier. Puis il le fit passer sur le cheval.
Et presque de l’autre côté.
— Merde ! Accroche-toi !
Il le rattrapa par la ceinture au moment où les lois naturelles de la gravité et de l’équilibre allaient voter pour une chute spectaculaire.
Et il retomba sur James. Enfin, James réussit à le remettre droit, une main sur les fesses.
Quel pervers. Mais enfin...
James monta derrière lui, seringue prête.
— Allez, amène ton nez.
Matt se pencha à nouveau contre la poitrine de James, qui passa un bras autour de son corps pour le retenir.
— Hmm, tu es chaud. Et dur.
James s’immobilisa.
— Tu as des muscles tout durs, James, continua Matt en se frottant contre lui comme un chat.
Ah, dur comme ça.
— Mais oui, c’est ça. Allez, prêt ?
— Non, att... Ah ! Connard !
James avait injecté la dose d’antidouleur à Matt avant d’attendre la réponse. C’était probablement la meilleure solution. La plus rapide.
Matt éternua et James sourit en remettant la seringue dans la sacoche.
— Je t’entends sourire, salaud !
— Comment tu peux m’entendre sourire ?
— Je ne pouvais pas. Mais maintenant je sais que tu souris !
— Ah, merde.
Ils reprirent leur chemin, et une minute ou deux plus tard, Matt se laissa à nouveau aller en arrière contre James. Qui passa un bras autour de lui. Pour l’empêcher de tomber, bien sûr.
— Après ça, tu as intérêt à bien me bercer si tu veux te rattraper, grommela Matt.
Et James fut surpris en s’apercevant qu’il voulait se rattraper. Et qu’il berçait Matt.
MATT COMMENÇAIT à se remettre de sa blessure, en se reposant souvent. Presque continuellement.
Quand James le fit descendre de cheval après leur première nuit de voyage, Matt regarda longuement la jument. James montait le camp derrière lui quand il s’en aperçut.
— Problème ?
— On ne peut pas toujours l’appeler ‘la jument’ ou ‘le cheval’.
— Hein ?
— Tu m’as dit de prendre soin du cheval. Je prends soin d’elle. Elle a besoin d’un nom.
— Cheval ?
Matt regarda le cheval, l’air interrogateur. Elle renifla.
— Je crois qu’elle n’aime pas.
James s’arrêta un instant dans sa tâche, et dit :
— Pas vraiment, non.
Mais il ne fit pas d’autre suggestion.
— Demande-lui si elle aime bien... Scarlett, tiens.
— Tu viens de lui demander. Elle t’entend, tu sais.
— Alors dis-moi sa réponse, s’impatienta Matt.
— Ça lui va. Elle a faim, de toute façon.
— Oh, pardon Scarlett.
Il lui enleva la selle, défit tout son harnachement. Il n’y avait rien pour la brosser, aussi se contenta-t-il de passer ses doigts sur son pelage, là où la selle l’avait marquée.
Elle renifla et remua un peu, puis s’éloigna quand elle eut assez de câlins.
— Hé ! On ne m’ignore pas comme ça !
Elle tourna la tête, mais ne s’arrêta pas. Comme si elle se moquait de lui. Et James qui riait.
— Elle trouve que tu es trop lent !
— Elle pourrait le dire ! On a quelque chose pour la faire tenir en place cette... enfin non, ce jour ?
Matt regarda autour, comme si une longe allait apparaître devant ses yeux ébahis. James lui lança un de ses regards qu’il avait quand il était... ailleurs. Puis il revint à la réalité.
— Elle ne nous quittera pas, t’inquiète.
Matt secoua la tête et cacha la selle et le harnachement sous un rocher, là où une surveillance aérienne ne verrait rien. Avec un peu de chance.
— Tu ne trouves pas ça bizarre, de communiquer avec un cheval ? Tu ne peux pas le faire avec des gens, non ? Pas comme ça, en tout cas ?
— Ouais... Je ne sais pas. Je n’y pense pas vraiment, en fait.
Il hocha les épaules.
— Bœuf Strogonoff, ou spaghettis bolognaise ?
— James. Tu parles aux animaux.
— Toi aussi.
— Bon. Les animaux te parlent.
— Spaghettis ? On a fait du bœuf l’autre soir.
— James.
— Matt ?
James le regardait, exaspéré. Anxieux, peut-être, aussi.
— Matt... Je ne sais pas ce qui se passe dans ma tête. Et je ne peux rien y faire. Je veux juste arriver à la maison, sain d’esprit.
Matt ne dit rien, puis s’avança vers l’endroit où James était accroupi.
— Pardon. Je me tairais, maintenant.
— Merci. C’est lesquels, les spaghettis ?
— James, je m’en fous. Je n’ai pas faim.
Il tomba plus qu’il ne s’assit. Matt était épuisé, même après avoir dormi toute la nuit ou presque. Sur le dos du cheval. De Scarlett. Dormir sur Scarlett... Il fallait le faire.
— Tu dois manger, Matt. Sinon les nano-méds seront plus lents.
— Ça marchera quand même. J’ai juste besoin de m’étendre.
Il attrapa son sac pour s’en faire un oreiller et commença à s’allonger. James le lui ôta des mains
— Hé !
— Je n’ai pas fini de m’en servir.
— Alors sers-toi de ton sac. Celui-là, c’est le mien !
Il essaya de le récupérer, mais James était plus en forme, cette fois.
— Je te le rendrais après le repas.
— Je ne veux pas manger, bordel !
C’était idiot, mais il n’avait pas faim. Et maintenant il s’énervait.
— Si tu ne manges pas, je te ligote et je te nourris.
Matt devina qu’il parlait sérieusement.
Il s’assit donc et mangea, grommelant du début à la fin du repas, sous l’œil inquisiteur de James qui surveillait chaque bouchée. Une fois son assiette finie, il la jeta devant James, se laissa tomber dans la poussière, la tête sur son sac, et lança un autre regard noir à James. Qui souriait.
Connard.
JAMES RESTA debout longtemps après le lever du soleil. Il avait étendu le filet au-dessus de leurs sacs de couchage, pour se protéger à la fois de la lumière et des repérages aériens.
Expliquer à Scarlett le concept de périmètre sécurisé était trop compliqué. Pour lui. Ou pour elle. Ou les deux. Du coup, il ne l’avait pas établi. Une fois sûr qu’elle ne s’éloignerait pas et qu’elle le réveillerait si elle sentait quelque chose, il se coucha près de Matt. C’était la première fois qu’il laissait un cheval de garde.
Mais il avait besoin de dormir. Il pouvait sûrement tenir encore vingt-quatre heures avant de s’effondrer, surtout s’il montait sur le cheval et qu’il ne devait pas marcher, mais dormir trois ou quatre heures l’aiderait quand même.
Il lui fallut un moment pour se détendre. Ils n’étaient pas à l’abri. Même pas une grotte. Juste un amas de rocher et quelques buissons, avec une source pas trop loin. Et un peu d’herbe sèche que Scarlett pouvait brouter paisiblement. Mais elle ne s’éloignait pas. Ils n’étaient pas à plus de trente kilomètres de l’accident avec l’IAVF, et ils étaient traqués par de nombreuses personnes équipées de chiens et de drones.
Alors pourquoi penser qu’il pouvait dormir ? Parce qu’il ne sentait pas la présence d’humains alentour ? Son implant ne le rendait pas infaillible. Il n’était pas un animal sauvage, miraculeusement au courant de tout ce qui se passait autour de lui. Mais il sentait ces animaux sauvages, et aucun d’eux n’avait l’air de s’inquiéter. James ferma les yeux et se concentra. Il y avait... des rongeurs, pas loin. Deux. Et... des oiseaux. Tout un bourdonnement silencieux d’animaux cherchant à manger. Rien d’autre. James s’endormit, en se demandant à quoi ressembleraient les ondes d’une araignée. S’il arrivait à les percevoir.
Scarlett le réveilla à treize heures trente. Il avait dormi plus longtemps que prévu. Il manquait d’entraînement, décidément. En seulement quelques mois, il avait perdu toutes ses habitudes de quatre ans. Autant ne pas y penser. Pas tout de suite, ça non plus.
Il se réveilla doucement. Les yeux fermés, toujours allongé, il se concentra. Scarlett était inquiète. Aucun autre animal ne l’était. Elle était juste à côté de lui et lui donnait des coups de museau de temps en temps.
— Quoi ?
Elle renifla dans son oreille.
— Pardon, Scarlett.
Il s’excusait auprès d’un cheval. Qui le poussait encore. Il se tourna pour la caresser et se concentra pour savoir ce qu’elle voulait.
— Quoi ? Tu es sérieuse, là ? Tu m’as réveillé parce que tu t’ennuies ?
Elle donna un grand coup de tête, lui claquant la mâchoire.
— Putain... D’accord, on va monter la garde ensemble.
Il attrapa le fusil et remonta la rivière sur quelques mètres, avec Scarlett sur ses talons. Elle était joyeuse, maintenant.
Il réveilla Matt un peu avant le coucher du soleil. Ce dernier ne dit rien tandis que James le poussait à manger et boire. Il n’allait pas bien. Alors qu’il aurait dû, après treize heures de sommeil et des nano-méds plein le corps.
— Laisse-moi voir ton épaule, Matty.
— Nan.
— J’ai besoin de le voir. Les artères ne devraient plus se rouvrir, et j’ai d’autres patchs, si jamais ça devait arriver.
Matt ne dit rien, mais posa sa tasse et s’agenouilla tandis que James avançait vers lui. Il agrippa sa main un instant avant qu’il défasse les bandages.
— C’est moche, James.
Ce dernier lui lança un regard qu’il espérait rassurant et défit les bandages. Il avait besoin de voir, et Matt le savait.
James essaya de ne pas se laisser distraire par la peau de son compagnon. Mais quand il vit la blessure, rien ne put le distraire de ça.
— Putain de bordel de merde !
Il avait presque hurlé. Bonne idée pour calmer le blessé.
— Quoi ?
Matt regardait au loin, s’empêchant de jeter un coup d’œil à sa blessure. Ce n’était plus une épaule, mais un steak haché. Rouge, cru, saignant. James voyait sa clavicule. Du pus, du sang. Il faudrait nettoyer tout ça. Les nano-méds et les antibiotiques avaient aidé à conserver un peu la peau et à éviter une infection, mais il fallait enlever les tissus morts.
Combien de fois avait-il dû soigner des camarades sur un champ de bataille ? Quarante, cinquante fois ? Et c’était la première fois qu’il se trompait aussi lourdement sur la gravité d’une blessure. Du moins, il l’espérait. James avala sa salive.
— C’est... moche, Matt. Pire que ce que je croyais.
Il leva les yeux vers Matt, qui le regardait.
— Pardon.
— Pardon de quoi ?
— J’ai... Sous-estimé les dégâts.
— Et ? Tu aurais pu faire quelque chose de plus ?
James hésita.
— Non. Probablement pas.
— Donc ça va juste mettre plus longtemps à se réparer ?
James avala de nouveau sa salive et hocha lentement la tête.
— Oui.
— Alors voilà. Pas besoin de dire pardon. Mets-moi un autre patch, et on repart.
— Je vais nettoyer tes blessures, Matt.
Ce dernier soupira, mais ne dit rien. James commença à s’activer.
— James ?
Matt paraissait hésitant. James s’interrompit pour le regarder dans les yeux.
— Oui ?
— Je vais... Je veux dire... Je ne vais pas le perdre, hein ?
Matt se forçait à regarder l’horizon, c’était évident. James l’embrassa doucement sur le front.
— Non. Tu ne le perdras pas.
Sa voix était assurée. Et rassurante, il l’espérait. Il reprit son travail après un regard évaluateur, puis remit un patch en place. C’était le seul moyen de garder la plaie saine et stérile en voyage.
Matt ne disait rien, il regardait Scarlett. Et il ne souriait pas.
— James, qu’est-ce qu’elle...
Avant qu’il ait fini sa phrase, sa jambe se mit à vibrer. James, serré contre lui, le sentit aussi.
— James, il faut qu’elle entre sous le filet, elle aussi.
Merde. Viens, Scarlett. La jument approcha. IAVF. Infrarouge. Tout ça. Sage, dit James à Scarlett quand elle fut sous le filet.
C’était un camouflage visuel, mais qui pouvait tromper des drones et des senseurs. Et puis ils avaient campé toute la journée en plein soleil, donc le filet devait être chaud, autant que les rochers autour. Leurs corps devraient passer inaperçus.
— Ce cheval est tellement intelligent, murmura Matt.
— Elle fait ce que je lui dis de faire, dit James distraitement.
Il s’accrocha à une des sangles de la selle, l’entourant du filet.
Matt, de son côté, s’était replié. Comme un rocher.
— Elle ne fait pas ce que moi, je lui dis de faire.
— Elle m’aime bien, je suppose.
James était trop inquiet pour être vraiment impliqué dans la discussion. Matt laissa tomber. Ils étaient silencieux, si l’on exceptait les bruits de mastication de Scarlett de temps à autre.
Rapidement, ils purent sentir la vibration dans leurs os, tous. Le drone devait être très proche. James, concentré, essayait d’empêcher Scarlett de bouger. Elle était habituée aux drones, bien sûr, mais pas habituée à l’idée de devoir s’en cacher.
Il fixait Scarlett quand il sentit une main chaude sur ses hanches. Matt avait les yeux fermés et il semblait dormir, mais il tenait fort la hanche de James. Pour s’empêcher de tomber ? Peut-être. Il passa une main sur les reins de Matt.
Mais Scarlett renifla, le rappelant à ses devoirs. Non, il ne devait pas commencer à caresser un bel homosexuel blond sous un filet de camouflage entre deux rochers avec un cheval dans la main gauche pendant qu’un drone lourdement armé les cherchait. James reporta son attention sur Scarlett.
Mais il laissa sa main où elle était.
MATT ÉTAIT dans le brouillard. Fatigué. Pas de fièvre, il en était presque sûr.
— Je suis chaud ? murmura-t-il à James.
— Je préfère ne pas y penser tout de suite, si ça ne te dérange pas, Matty.
— J’ai de la fièvre, alors ?
Matt était inquiet. Une blessure qui s’infectait, et l’amputation apparaissait à l’horizon.
— Ah, chaud comme ça. Non.
Il était presque grognon. Matt sourit. Puis, délibérément, il bougea ses hanches contre celles de James.
Qui grogna doucement. C’était vraiment sexy. Le grognement sexy, voilà.
— Matt...
Avertissement, ou prière ? Matt sentit les lèvres de James sur son cou, le frôlant, le caressant, jusqu’à son oreille.
Une prière, donc.
Un souffle chaud dans son oreille.
— Pas maintenant.
James respirait plus qu’il ne murmurait. Mais sa langue caressait doucement le lobe de Matt.
Un avertissement-prière, alors. Merde.
— Je sais, murmura Matt en se penchant un peu plus vers James, corps contre corps.
Il sentait les pectoraux de James contre lui. Et il frissonna.
— On attendra le couvent.
— On va coucher dans un couvent ?
— C’est un couvent catholique, ça ira bien.
James renifla, mais se sépara gentiment de Matt. Et Matt frissonna encore en sentant que ce corps chaud n’était plus contre le sien.
— Parle-moi de ta famille, dit James dans une tentative de les distraire tous les deux.
— Tu les connais presque tous.
— Juste tes grands-parents, et encore. Et je sais que tu as plein de cousins.
Ah. Les grands-parents semaient souvent le doute dans les esprits des autres, même en ces temps de familles recomposées.
— Alors... Techniquement, Sid et Lance sont mes grands-pères. Ma mère est leur fille. Mais Anaïs est la jumelle de Sid, et c’est elle qui a élevé ma mère et mon oncle Jack. Donc on l’appelle tous Mamie. Parfois. Quand elle veut bien.
— Et ? Ton oncle a un million d’enfants ?
— Non. Deux. Des faux jumeaux, un garçon, une fille. On a beaucoup de jumeaux dans la famille.
Matt se sentait fatigué.
— Mais tu as d’autres cousins, non ? Du côté de ton père ?
— Hmm, non, un seul. La sœur de papa a un fils. Les grands-pères et Anaïs ont eu un autre enfant, Fleur. Leur nièce, en fait, mais ses parents sont morts quand elle était petite, et les trois l’ont adoptée. Le papa de Fleur, mon grand-oncle Gabriel, était le grand frère de Sid et Anaïs, et sa mère était la petite sœur de Papi Lance, Kylie. Fleur a quatre enfants.
Matt attendit un instant pour voir si c’était clair, mais James aurait demandé s’il y avait eu quelque chose de pas clair. Il se reposa contre lui, trop fatigué pour rester assis seul. Il essaya cependant de ne pas bouger le bassin, avec plus ou moins de succès. James l’entoura de son bras libre.
— Dors, Matty, murmura James.
Matt frissonna encore un peu. Il était aussi excité que fatigué. Il s’endormit contre James, ne sachant pas s’il était préférable de dormir ou de demander une petite pause sexe.
MATT NE se réveilla que longtemps plus tard. James avançait dans un ruisseau trop petit pour le lit qu’il avait creusé. Comme souvent dans cette région en cette saison.
Il devait pisser. Matt bâilla et s’étira autant que le lui permettait son épaule.
— On est bientôt arrivés ?
— Bonjour à toi aussi. Oui, on devrait bientôt rencontrer un affluent, et...
James consulta le GPS.
— ... une ferme. De là, on part au Nord, et on devrait tomber sur le couvent.
Ils arrivèrent à un tournant dans le lit de la rivière et virent un chemin qui coupait la rive nord. Là-bas, un bâtiment.
— Il n’est pas si tôt. Il devrait y avoir du monde autour de la ferme.
Il valait mieux garder profil bas.
James descendit de Scarlett et aida Matt à démonter également. Ce dernier lui lança un regard noir. Bien sûr, il était difficile de descendre de cheval avec un seul bras. Mais il n’avait pas non plus besoin d’apprécier l’aide qu’on lui donnait. Mais James ne bougeait pas. Matt soupira et capitula. Autant accepter l’aide.
Scarlett commença à brouter sans regarder Matt, qui la contemplait. Puis elle lui montra les dents. Et James rit doucement.
— Elle veut que tu lui enlèves tout son harnachement.
— Pourquoi moi ?
— Hmm... Je suppose qu’elle pense que c’est ton boulot.
James haussa les épaules et se tourna pour que Matt ne voie pas son sourire. Ce ne fut pas très efficace. Mais Matt, tout en grommelant, enleva la bride de Scarlett, qui reprit son pâturage de plus belle. Matt s’éloigna.
Il savait que c’était futile, mais il éprouva un véritable sentiment de plénitude en pissant dans l’herbe, si verte, si fraîche. Même si Scarlett lui renifla dans le dos avant de s’éloigner à nouveau.
— Je ne comprends pas pourquoi elle ne communique qu’avec toi, mais ne donne des ordres qu’à moi, tout de même.
James haussa de nouveau les épaules, puis réarrangea les sacs en rééquilibrant le poids de chacun.
D’un commun accord, ils décidèrent qu’il valait mieux que James passe devant et que Matt reste avec Scarlett et le matériel lourd. James emmènerait le fusil et Matt resterait avec le pistolet et le vieux fusil à pompe. Avant de partir, James voulut donner de nouveau des antidouleurs à Matt.
— Non, merci, pas de remède de cheval pour moi.
James et Scarlett le regardèrent fixement.
— Ce n’est pas drôle, tu vas la blesser, dit James.
Matt voulut répliquer que Scarlett le blessait bien, lui, mais il n’avait plus dix ans – hélas – aussi s’assit-il en grommelant des choses inintelligibles à propos de steak.
— Il y a un sentier, plus ou moins parallèle à la rivière, qui doit être à soixante mètres au nord. Si je ne suis pas revenu ce soir, laisse Scarlett ici.
Une pause, pendant laquelle il ‘parla’ à Scarlett sans mettre Matt dans la confidence. Elle renifla et hocha la tête.
— Et ensuite va vers le couvent. Il devrait y avoir un panneau.
— D’accord, dit Matt.
Depuis quand est-ce qu’il acceptait de recevoir des ordres de James ? C’était sa mission, pas celle de James, non mais ! Mais enfin... Rien d’autre à faire, en fait.
— Ça te va ?
Un peu mieux. Ça faisait équipe démocratique.
— Ça me va, oui.
James le regarda, puis prit quelque chose dans son sac.
— Tiens. Faisons un test.
Il lui tendit un des coms du policier. Après un test rapide, James s’éloigna en lançant :
— Je ne dirais rien avant mon retour, si tout va bien. Sinon je t’appelle. À tout à l’heure.
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