Gustalin
Chapitre IX
Chez Gustalin, la moisson durait toujours longtemps, car il y travaillait sans amour. Pourtant, la surface ensemencée n’était pas considérable, à peine un demi-journal, et la récolte était en outre une des rares occasions où il consacrât à la culture un peu de son activité. Encore l’effort de faucher lui était-il épargné par le locataire de ses champs, qui lui coupait son blé à la mécanique, comme il faisait également pour la soiture de pré qui s’étendait derrière sa maison.
L’un suivant l’autre, les époux marchaient courbés sur le chaume et, de temps en temps, la Flavie se retournait pour le voir trimer, rageur, maussade, esquinté. C’était plaisir de le regarder quand il redressait sa petite taille dans le soleil d’août et que la courbature lui arrachait un gémissement. Et, tellement il avait la salive crémeuse, et rare aussi, il n’arrivait pas à s’en
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humecter le palais, non pas même un peu. C’était bien fait. C’était pour les jours où il se tenait au frais dans son garage, pendant qu’elle s’usait au travail de la terre.
Gustalin travaillait avec de vieux gants et les manches de chemise rabattues, disant qu’à manier des javelles, toutes pleines de chardons, il n’avait pas envie de se gâter les mains et de perdre ainsi le doigté aux ouvrages de finesse. C’était sa dernière invention et il avait bon air, avec ses gants. Quand, arrivée au bout du champ, la Flavie revenait sur ses pas, elle disait à Gustalin en passant près de lui :
« Avec des gants, on ne peut rien faire. Et d’un sens, c’est dommage pour toi, parce qu’autrement que ça, tu as bonne main pour la culture. On voit que tu es mieux à ton aise là-dedans qu’après les moteurs. »
Vers quatre heures après midi, elle alla jusqu’au bout du champ prendre une bouteille de vin mise au frais sous une haie.
« Regarde voir, cria Gustalin, si le soleil n’aurait pas tourné sur mes roues de bécane. »
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Il venait toujours travailler à bicyclette pour, le cas échéant, être au garage en quelques minutes. Il avait laissé là-bas un gamin qu’il payait vingt sous par jour, à tâche de surveiller le passage des autos et de l’avertir si quelqu’une s’arrêtait. Pour qu’il n’y eût point de temps perdu, Gustalin lui avait donné une trompe au son perçant et d’ailleurs original, qu’il était impossible de confondre avec aucune autre. Depuis deux jours, l’occasion ne s’était pas encore présentée de sonner de la trompe, mais la tentation était si forte que l’enfant n’y résistait pas toujours. Trois fois déjà depuis le matin, Gustalin avait sauté sur sa machine et pédalé à perdre haleine jusqu’à son garage.
Ils s’étaient assis sur le chaume. La Flavie déboucha la bouteille, en torcha le goulot au creux de sa main et, comme juste, l’homme but le premier. Plusieurs fois, il s’interrompit, éloignant de lui la bouteille pour évaluer ce qui restait de vin, avec le souci de n’en pas laisser trop à l’épouse. Il avait droit aux deux tiers, mais c’était là un partage calculé sur un rapport de capacités. Le savoir-vivre, l’honnêteté voulaient encore que
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la Flavie ne bût pas tout et abandonnât sur son tiers une bonne gorgée de liquide. D’habitude, elle n’y manquait pas, non qu’elle souhaitât plaire à son homme, elle s’en moquait bien, mais par souci de sa propre dignité. Cette fois, elle vida jusqu’à la dernière goutte, expira un grand coup d’air et, jetant la bouteille, se mit à rêver. Gustalin, qui espérait encore le bonheur de boire, ressentit vivement cette façon de faire. Il ne pouvait croire qu’il s’agît là d’un oubli pur et simple et il attendait bien qu’elle lui fît une querelle. Du reste, il était à peu près sans crainte. Les jours où il travaillait sur la glèbe, il se sentait vraiment irréprochable, martyr et méritant. La Flavie n’avait pas d’intérêt non plus à le provoquer. Mais tout à l’heure, en allant chercher la bouteille, elle avait longuement regardé du côté des bois. Sur une terre de Gustalin louée aux Chabrier et joignant le champ qu’ils moissonnaient, elle avait vu un beau blé, haut, serré, et lourd de la tête. À côté, en forme de potence, c’était un pré à eux, un bon pré qu’il avait fallu vingt ans pour gagner sur une terre difficile, à l’engraisser, à le gorger de purin, et
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toujours un coin pelé à ensemencer, à recommencer, et tout coûte ; aujourd’hui qu’il était bien gras, loué pour deux cent soixante francs. Plus loin, qui allait jusqu’à la lisière du bois, il y avait encore un pré. Il ne leur appartenait pas, mais la Flavie avait souvent rêvé de le posséder pour prendre appui contre les bois. Sans son feignant, elle y serait parvenue depuis longtemps, car le pré avait changé plusieurs fois de propriétaire en ces dernières années.
À présent, le dos tourné à la forêt, elle regardait le village, ses maisons clairsemées sur une grande étendue et la plus proche, celle de Noré Maréchal, qui se présentait de profil avec son toit descendant presque par terre du côté nord et, au premier plan, un grand tas de fumier doré par la sécheresse.
« Quand je pense », dit la Flavie.
Elle parlait de la voix dure qu’elle avait toujours, mais avec une lenteur mélancolique, presque poignante, et ses yeux s’emplissaient de rêve et de regret.
« Quand je pense au fumier de chez nous.
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Quand je pense à ce qu’il a été, quand je vois ce qu’il est au jour de maintenant, avec nos deux vaches, point de cheval, point de bœufs non plus, rien qu’un cochon. Est-ce qu’on peut avoir du fumier avec ça ? Et pourtant, quand on s’est mariés, on avait pour faire. »
Gustalin ne voulait pas entendre et remettait ses gants qu’il avait ôtés pour prendre la bouteille. La Flavie le voyait sans le regarder.
« Un joli fumier, dit-elle avec un rire acide. On croirait à peine le fumier d’une veuve. »
Elle tourna la tête, regarda l’homme dans les yeux et poursuivit avec violence :
« Sûr encore que si j’étais veuve, les affaires iraient plus faciles. Je m’arrangerais à mon idée et point d’homme pour manger mon bien.
– Allons, fit Gustalin, c’est bon. Si tu veux me chercher des raisons, plutôt que de rester avec toi, j’ai mieux à faire dans mon garage.
– Ton garage, tu peux en parler. Un garage pour les hirondelles. Et si tu n’avais pas ta femme, il n’ouvrirait pas souvent, ton garage... »
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Gustalin montra le champ d’un coup de menton et soupira comme un homme accablé :
« Si je n’avais pas double souci... »
À ces mots, la Flavie se leva et vint lui parler sous le nez.
« Tu oses encore ! Double souci... pour un coup de main que tu m’auras donné dans l’été ? Pour un coup de main que l’ouvrage n’en va seulement pas plus vite ? Venir se plaindre qu’il en fait trop. Moi toute seule, j’avancerais autant. Double souci, tiens, fous le camp, va-t’en attendre tes voitures, va-t’en, je te dis ! »
Elle jetait la tête en avant pour lui parler de plus près et ses mains semblaient prêtes à le prendre aux épaules, à le mettre debout, et à le pousser hors du champ.
« J’ai bon caractère, fit observer Gustalin, mais j’ai ma dignité aussi. Je veux bien que tu fais ta ménopause, mais comme je dis des fois à Hyacinthe, carne, tu l’as toujours été, et moi, je ne suis quand même pas obligé que tu passes toutes tes colères sur moi. On a beau avoir de la
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patience, l’homme finit par se révolter. Quand je dis double souci, je dis double souci. C’est vrai, c’est bien la vérité. Non pas que d’avoir une femme à toujours japper après moi et des champs qui ne rapportent rien, j’aurais mon garage et pas plus, je suis bien sûr qu’il marcherait.
– Ne viens pas dire ça, ragea la Flavie, je te claquerais aussi bien la tête. Ton garage, tu le sais pourtant bien qu’il ne marchera jamais. Un garage, pour qu’il fasse des sous, il faut tout de même bien qu’il passe des autos, et pas seulement une, et pas seulement dix. Combien qu’il en passe, réponds-moi. Allons, dis, combien et tu attends quoi ? »
Le ricanement insistant qui suivit la question fit flamber les joues à Gustalin. Il méprisa les arguments qu’il opposait d’ordinaire : développement du tourisme, aménagement des routes, reprise des affaires, abaissement du prix des voitures. La Flavie dit encore :
« Ce qui est, c’est que tu t’étais mis en tête l’idée d’un garage parce que justement tu savais qu’il n’y aurait rien à faire.
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– Non, rien à faire ! cria Gustalin qui souleva ses fesses de sur le chaume en s’appuyant sur ses deux poings gantés. Rien à faire ici, parce que j’ai été trop bête, trop bon pour ma femme, parce que j’ai toujours été du côté du sentiment. Ce que j’aurais dû faire, c’était de vendre tous les champs et la maison et aller réinstaller en ville. Tu serais venue ou tu serais restée. Mais moi, aujourd’hui, j’aurais un garage avec un sous-sol et un ascenseur et j’aurais berline et auto grand-sport pour mener promener mes deux filles. Elles auraient des bagues, elles auraient des robes et des fourrures à cinq cents francs. Mais non, je passe à côté d’être riche pour une vieille mule qui ne veut pas sortir de ses mottes de terre.
– Feignant et glorieux, et ça se croit capable.
– Oui, capable plus que toi.
– Juste bon à coller des pièces sur des roues de bécane. D’abord tu le sais bien. Tu dis des champs, que tu aurais bien dû les vendre, mais pas de danger...
– Il n’est pas trop tard. Un de ces jours, tu pourrais bien voir... »
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Le grand soleil et la chaleur leur enflammaient le visage et injectaient les yeux. Ils échangeaient maintenant des injures brèves, d’une voix presque basse, en essayant de se délier la langue avec une salive cotonneuse. L’été les brûlait jusqu’au fond du gosier et ils s’étaient si bien dépensés dans la querelle que leur soif était plus ardente qu’avant d’avoir bu. La fatigue vint à bout de leur fureur. Détournant la tête, ils posèrent leurs regards sur les alignements des gerbes et des javelles, puis, sans se concerter, presque tentés par l’automatisme reposant de la besogne, ils se levèrent en même temps.
Ils travaillaient en silence. Gustalin, songeant qu’il avait été hardi, s’admirait un peu et craignait en même temps d’avoir mérité des représailles. Il se pressait dans sa tâche, avec un air bourru qui devait balancer ce qu’un pareil zèle pouvait avoir de trop complaisant à l’égard de la Flavie. Celle-ci besognait toujours au même rythme, sans prendre garde qu’il regagnait son retard. Gustalin calculait déjà qu’ils arriveraient ensemble au bout du champ. Un bruit de moteur, qui s’entendait comme le bourdonnement d’une
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guêpe, lui fit dresser l’oreille. À un kilomètre par-delà le village, une auto changeait de vitesse dans la montée d’avant le pont. Il crut l’apercevoir dans une trouée de feuillage et, un instant, s’efforça de la suivre au son dans sa course vers le village. Il était resté courbé sur une gerbe, mais les mains immobiles et tout son corps attentif. Redressant sa taille, il prononça d’une voix anxieuse :
« C’est drôle. Tu entends quelque chose ? Moi, je n’entends plus rien... mais non, plus rien... »
La Flavie, qui n’avait rien entendu, demanda sans s’interrompre ni même tourner la tête :
« N’entends plus quoi ?
– L’auto... on la croirait arrêtée à l’autre bout du pays. »
Tandis qu’elle marmonnait dans sa paille, il ajouta :
« Elle s’est peut-être arrêtée pour demander un renseignement. »
Il demeura suspendu dans l’attente qu’un bruit
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de moteur vérifiât la supposition.
« Ou bien ce serait que le chauffeur s’est arrêté pour boire un coup... mais non, chez Taille, c’est plus bas, bien plus bas. Ou alors... à moins, mais le gamin m’aurait appelé... »
Le visage contracté, il tendit l’oreille. La Flavie se releva à son tour et ricana en tournant la tête vers lui :
« Heureusement que des autos, il n’en passe pas souvent.
– Ta gueule, voyons », fit Gustalin avec douceur.
Elle voulut riposter, mais lui, sans l’attendre, fit demi-tour et se mit à courir vers sa bécane, dérangeant au passage une javelle et, plus loin, foulant des épis. Avant de joindre la route, il pédala dans un mauvais chemin aux ornières durcies par l’été, qui le faisaient sauter sur sa selle. Sa femme criait feignant, salaud, dormeur. Mais il rêvait sans distraction à l’énorme voiture qui avait dû s’arrêter devant son garage pour faire le plein d’essence.
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Une chose l’inquiétait, le gamin n’avait pas sonné de la trompe et il n’y regardait pourtant pas. Tout d’un coup, la vérité l’envahit : l’auto n’était pas arrêtée devant chez lui, mais à l’autre bout du village. Elle était en panne, elle cherchait un dépanneur. Sans égard aux inégalités du chemin, il se mit à pédaler de toutes ses forces. Pour s’animer à la course, il se faisait peur d’un concurrent imaginaire qui eût rôdé autour de la voiture. Devant chez Hyacinthe, il passa comme le vent et alla du même train jusqu’au bas de la montée. À mi-côte, une voiture de paille coupa son élan, l’obligeant à pédaler en danseuse. Le vieux Machelier, qui venait à sa rencontre, une fourche sur l’épaule, lui cria de loin :
« Voilà que tu t’en reviens ?
– Oui, cria Gustalin, je m’en reviens. Vous pareillement !
– Moi pareillement, oui. »
En arrivant à hauteur du vieux, Gustalin, quoique pressé, ne résista pas à mettre un pied par terre.
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« Bien forcé de rentrer, dit-il. J’ai un dépannage qui m’attend.
– Et alors, ça fait que tu t’en reviens ?
– Mais oui, vous voyez. Vous pareillement ?
– Ma foi oui. On vient de faire une voiture au Quart-Pint.
– Moi, je m’en reviens pour un dépannage. Dans nos métiers de mécaniciens, on ne devrait jamais s’absenter. Mais vous savez ce que c’est, on a des affaires qui vous demandent partout.
– Chacun ses maux », dit le vieux en s’éloignant.
Gustalin se remit en marche avec le remords d’avoir perdu là plusieurs minutes. Devant chez Taille qui l’interpellait amicalement, il jeta sans s’arrêter :
« J’ai un dépannage qui m’attend. »
Le gamin chargé de la surveillance des voitures n’était ni dans la cour ni dans les environs immédiats. Du reste, Gustalin passa sans entrer et poussa vers l’endroit où la route faisait une boucle dans laquelle pouvait se dissimuler
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une voiture. En arrivant, il ne trouva point d’auto et s’informa si quelqu’un l’avait vue. On lui dit non et, une seconde, il douta s’il avait vraiment reconnu tout à l’heure le bruit d’un moteur. Il se rassura, lui semblant qu’il l’eût encore dans l’oreille. L’auto était sûrement dans le village, rangée au bord d’un chemin communal. À l’intérieur de Chesnevailles, la route était si mauvaise qu’on pouvait très bien la quitter sans s’en apercevoir. Il chercha des traces dans la poussière, interrogea des gens, mais personne n’avait rien entendu. D’ailleurs, presque tout le monde était sur la plaine et il ne restait guère, dans les maisons, que les vieilles femmes et les enfants en bas âge. Impossible d’en tirer un renseignement utile. Peut-être avaient-ils aperçu quelque chose, il leur semblait bien, en effet, mais aucun d’eux n’y avait fait attention. Sentant qu’une auto en détresse dans un coin du village réclamait ses soins, Gustalin perdait peu à peu son sang-froid. Il pédalait dans toutes les directions, criant par les chemins qu’un dépannage l’attendait, qu’on lui dît où aller, qu’on le mît sur la voie. Plusieurs fois, pris de
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panique à la pensée que le chauffeur l’attendait peut-être au garage, il rentra chez lui. Il passait pour la deuxième fois auprès de l’église lorsque tante Sarah en sortit.
« J’ai un dépannage qui m’attend, lui dit-il. Vous n’auriez pas vu une voiture ? »
Par déférence il avait posé les deux pieds par terre et tenait d’une main sa bécane.
« Mon pauvre ami, répondit tante Sarah, comment aurais-je vu une voiture ? Vous savez bien qu’il n’en passe jamais à Chesnevailles. Gustalin, pourquoi vous entêtez-vous ? Comprenez donc que vous n’espérez même pas l’impossible. Non, ce que vous attendez est humainement, platement possible...
– C’est drôle qu’elle se soit perdue », fit Gustalin.
Elle regarda son front plissé, ses yeux inquiets.
« Mon pauvre garçon, vous vous rendez malheureux avec des soucis et la vie pourrait être si simple. Il suffirait que vous démolissiez votre garage et que vous vous remettiez à cultiver vos
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champs. Il n’y a de vrai travail que la terre... Notez bien, je ne vois aucun inconvénient à ce que vous alliez vous établir en ville. C’est même le seul endroit où vous puissiez être garagiste. L’erreur est de faire un métier là où il ne peut pas y avoir de clientèle. »
Ces propos ne plaisaient guère à Gustalin, bien qu’il eût dit à peu près la même chose à sa femme tout à l’heure. En réalité, sa vocation de garagiste était balancée par un instinct de prudence paysanne et il n’était pas fâché de se sentir quelques sûretés. Il n’en fut pas moins impressionné.
« Bien sûr, dit-il, c’est vous qui avez raison. À bien regarder... »
Il s’interrompit. Deux sons de trompe, de hauteurs très différentes, et dans l’un desquels il reconnut celui de son gardien, venaient d’éclater presque à ses oreilles. Il se haussa sur la pointe des pieds et découvrit enfin à quelque cent mètres, par-dessus deux haies, une auto arrêtée devant la cour d’une ferme. Il sauta sur sa bécane sans même un mot d’adieu à tante Sarah et fonça
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dans un raccourci.
Son employé, qui arrivait à toutes jambes par le même sentier, faillit se jeter sous sa bicyclette. C’était un garçon de six ans, presque sans épaisseur. Il avait sa trompe à la main et son cœur battait très fort. Ayant fait fonctionner la trompe de l’auto pour la comparer à la sienne, il avait craint la colère du chauffeur et s’était enfui.
« C’est comme ça que tu fais ton travail ? gronda Gustalin qui avait tout compris. Moi, je te crois devant le garage et toi tu cours par le pays. Je ne sais pas ce que je te ferais, tiens. C’est vrai, ça. Il faudrait toujours être sur le dos du personnel. Ils sont tous les mêmes. »
Le gamin était rouge et baissait la tête.
« Remarque bien, dit Gustalin, ce que j’en dis, c’est autant pour toi, parce que je ne voudrais pas que tu prennes des mauvaises habitudes de travail. Bien souvent, on dit, les patrons. Comme si les patrons, ils pouvaient tout voir. Tu comprends, moi, j’ai mes affaires. Il faut bien que j’aie confiance en toi. Enfin, je reconnais quand même que tu es tombé sur l’auto. Et qu’est-ce
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que c’est ? un dépannage ?
– C’est le médecin qui est chez Narcisse... »
À cette réponse, Gustalin sentit le monde se rétrécir et regarda avec dégoût la campagne chaude, lourde et feuillue. Il lui revenait maintenant que la femme de Narcisse Clouon était gravement malade depuis plusieurs jours. Un reste d’espoir au cœur, il poussa jusqu’à la voiture. Le docteur sortait de chez son client.
« Je suis le garagiste d’ici, lui dit Gustalin.
– Et qu’est-ce qui ne va pas ? demanda le médecin avec intérêt. Un malade chez vous ? »
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