Gustalin
Chapitre X
Dans la deuxième quinzaine du mois d’août, qui fut la plus chaude, un vent de discorde souffla sur la famille Jouquier. Du reste, l’union était compromise depuis le dimanche du grand déjeuner chez l’oncle Victor. Après avoir, pendant des semaines, entretenu sa nièce dans l’illusion d’un recommencement prochain et s’être dépensée pour le succès de sa cause, tante Sarah faisait machine en arrière et très tranquillement. L’opinion d’Hyacinthe sur la question des gages avait ruiné tout d’un coup un système du monde, qu’elle avait édifié deux mois plus tôt sur une autre opinion, et Marthe devait se mettre au pas, renoncer à ce qui s’avérait une entreprise parfaitement déraisonnable.
Le lundi qui suivit les agapes, les deux femmes se rencontrèrent comme chaque jour. Tante Sarah évita le sujet de conversation qui leur
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était habituel et que Marthe attendait. Il n’y eut d’ailleurs pas d’autre transition que ce silence d’une journée. Le lendemain même, elle prenait le taureau par les cornes :
« Ma petite fille, il faut que je vous parle aujourd’hui en toute humilité d’un projet qui nous a beaucoup trop occupées toutes les deux. Marthe, je me suis trompée sur vos véritables intérêts comme je me suis trompée sur votre mari et, ce qui est bien plus grave, je vous ai induite en erreur... »
Elle était assise dans la cuisine et, tout en parlant, regardait les enfants jouer dans la cour avec le chien. Marthe, qui dressait la table de midi, ne l’interrompit pas une fois, mais ses lèvres se pinçaient, le cerne de ses yeux devenait plus noir et une lueur s’allumait au fond de ses prunelles. Tante Sarah discourut longtemps, avec une éloquence chaleureuse, affectueuse. Elle s’inquiétait pourtant de n’obtenir aucune réponse, fût-ce un reproche. Quand elle eut fini, il y eut un long et lourd silence. Malgré la besogne qui la pressait à cette heure de la journée, Marthe s’était
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assise en face d’elle, les mains posées à plat sur les cuisses et, dans son visage fermé, le regard seul pouvait trahir la colère qui la remuait. Tante Sarah, sans bien se rendre compte qu’on la traitait comme une dame en visite, sentait quelque chose d’inaccoutumé dans cet accueil. Marthe, lorsqu’elle fut assurée que sa voix ne tremblerait pas, lui dit d’un ton cérémonieux et dans un français irréprochable :
« Je ne vous demande pas si vous voulez déjeuner avec nous, puisque mon oncle vous attend. Mais vous boirez peut-être quelque chose ?
– Je vous remercie, je ne prends rien », répondit tante Sarah en se levant.
Il n’y avait plus à se tromper sur l’attitude de Marthe. Tant d’étroitesse et d’ingratitude l’indignèrent. Néanmoins, elle fit la part de la surprise et voulut tenter un effort de conciliation.
« Allons, mon enfant, ne boudez plus. Je comprends bien que vous soyez déçue... Oh ! oui, je sais, je peux paraître changeante... mais plus tard, vous verrez bien que j’avais raison et qu’il
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faut se tromper beaucoup avant d’arriver à la vérité. Il faut se dire que l’erreur est un don de Dieu... »
Tante Sarah compara l’erreur à la nuit réparatrice qui enfante les travaux des jours. Marthe était debout et tenait les yeux baissés, sans manifester qu’elle comprît. Tante Sarah la regardait avec une douceur insistante, comme pour l’engager à rompre le silence. Après un long temps, Marthe dit avec froideur :
« Je ne vous dis pas d’attendre Hyacinthe. Il rentre souvent tard. »
Il n’y avait plus à insister. Tante Sarah prit congé d’un air amusé qui ne devait pas non plus arranger les choses. Elle sortit du reste fort tranquille, ne doutant pas qu’un jour ou l’autre, ses raisons seraient entendues. Mais, par la suite, toutes ses tentatives de rapprochement devaient se heurter à une politesse distante.
Il semblait à Marthe que cette femme se fût poussée dans ses confidences pour mieux la trahir ensuite. Elle croyait, non sans raison, que tante Sarah allait s’employer à faire échouer son
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entreprise avec la même adresse que naguère à la servir. Toutefois, cette défection ne lui ôta pas l’espoir d’aboutir et ne fit qu’augmenter son impatience. La réussite serait sa vengeance.
Hyacinthe demeura ignorant de cette querelle ou bien ne sut pas s’y intéresser. Dans un autre temps, il eût senti chez sa femme un état de mélancolie et d’exaltation et s’en fût inquiété. Il avait, en ce qui la concernait, une divination sûre de ces sortes de choses et une façon discrète d’en surveiller les progrès, qui était souvent apaisante. Marthe éprouvait avec une certaine reconnaissance la douceur de cette sollicitude et s’était même habituée à compter dessus quand elle pouvait craindre de se laisser mener par sa violence. Hyacinthe était justement le frein qui lui avait toujours manqué. Or, depuis le jour du déjeuner chez l’oncle, il semblait ne plus savoir qu’il eût une femme et sa vie domestique avait cessé de lui être présente. Il n’était jamais bien à ce qu’il disait. À table, même en parlant, il rêvassait encore et jusque dans son lit et aussi bien dans les bras de sa femme, quand par hasard. Souvent, il paraissait mécontent de lui-même,
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haussait les épaules, rougissait, parlait entre ses dents. Autour de lui, on s’étonnait discrètement.
Hyacinthe pensait beaucoup à Janette. Leur étreinte du jardin avait été sans lendemain, car l’après-midi même, profitant de quelques minutes de tête-à-tête, elle avait décommandé le rendez-vous sur un ton qui n’invitait pas à parler d’amour. Sans doute sa colère aurait-elle fondu dans une embrassade, mais Hyacinthe demeura les mains molles et ballantes et se garda de lui demander aucune explication, sachant trop la raison de son mécontentement et ne trouvant pas de quoi l’apaiser.
Il lui semblait bien qu’en plaidant pour l’augmentation des gages, il n’avait pas été de ses intentions de faire régler par autrui une dette personnelle, mais il n’en était pas tout à fait sûr. Il ne pouvait pas se dissimuler qu’en raison de la grande différence des âges, il avait éprouvé, sous une forme d’ailleurs décente, le sentiment de contracter une dette envers Janette.
Hyacinthe se demandait s’il avait été maladroit ou au contraire calculateur subtil. En
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général, il était pénétré du sentiment de sa culpabilité. Ses remords et ses tourments amoureux de toute sorte lui semblaient la juste rançon qu’il avait peut-être voulu acquitter frauduleusement. En tout cas, il s’appliquait à éviter Janette.
Ainsi, sans être fâché avec aucun des membres de sa famille, en était-il séparé par tout un tas de nuages et de rêveries. Et ce qui l’attristait encore le plus était de se sentir perdu dans des idées.
« Je ne sais pas ce que j’ai, disait-il à Gustalin, mais je pense tout le temps.
– Une année, j’ai eu mon père qui était comme ça, répondait le garagiste. Finalement, il s’est guéri avec des herbes et des cataplasmes. »
Hyacinthe n’essaya d’aucune médication ou plutôt pensa que le remède à ses maux était maintenant hors de sa portée. Ainsi, à côté de Marthe, vivait-il solitaire, malheureux, distrait, retranché.
L’oncle Victor ne s’aperçut pas tout de suite qu’il y avait moins d’intimité entre les deux
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maisons. Pendant une semaine, il fut occupé à écrire pour la Revue des Travaux un article vraiment mordant contre l’impudeur et l’ignorance des jeunes gens qui écrivent de Pascal. La semaine suivante, son article le hantait encore et ce fut assez distraitement qu’ayant eu un jour l’occasion de remarquer l’attitude de Marthe, il en toucha un mot à sa femme, soulignant toutefois combien ces gens des bois étaient capricieux, rêvasseurs, et orgueilleux.
Passé l’Assomption, la chaleur devint insupportable. Par un après-midi brûlant, passant devant chez Taille, tante Sarah vit, contre la maison de l’épicier, une table en fer et deux chaises de fer. Elle avait si chaud qu’elle alla s’y asseoir et comme elle épongeait la sueur à son front, Taille apparut sur le pas de la porte. Après quelques mots de conversation, elle demanda qu’on lui servît une bouteille de bière. Taille, pensant qu’il s’agissait d’une bouteille à emporter, la lui donna sous un papier fort. Détrompé, il bâilla : « Madame Jouquier, quelqu’un de riche, chopiner en suisse par-devant le pays comme n’oserait pas faire une soûlarde, et
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un jour de semaine. » Bien entendu, il sut ne rien laisser voir de son étonnement. De son côté, tante Sarah était très à l’aise et ne soupçonnait pas ou presque pas qu’il y eût là matière à un scandale. Elle s’efforçait de trouver aussi naturel de s’asseoir devant chez Taille qu’à Paris à la terrasse d’un grand café.
Cependant, l’oncle Victor, demeuré à la maison, avançait son grand travail, si utile, sur les Pensées et, ce jour-là, il n’eut vent de rien. Oubli ou prudence, sa femme passa la chose sous silence et trois jours de suite. Un après-midi, l’oncle eut envie d’aller dans les bois pour y retrouver une certaine idée de Dieu sur laquelle il butait de la plume et, passant à son tour devant chez Taille, il vit l’épouse attablée devant une bouteille et un verre. Il la reconnut très bien, mais n’en voulut pas croire ses yeux. Divers témoignages très sûrs l’obligèrent enfin à se rendre et il courut, malgré ses soixante-treize ans, s’asseoir auprès de tante Sarah pour qu’au moins elle ne fût plus exposée à la honte de cette beuverie solitaire en public. À ses reproches douloureux, elle répondit qu’il n’y avait pas de
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mal à boire une canette à la terrasse d’un café.
« Une terrasse ! gémit le pauvre homme. Comme si Taille avait une terrasse... Enfin, vous n’étiez pas là depuis très longtemps, on pensera que c’est moi qui vous avais dit de m’attendre, quoique, à deux ou trois cents mètres de chez nous, une telle supposition ne vienne pas très naturellement...
– Voyons, Victor, ne vous perdez pas dans d’inutiles complications. Ce n’est pas la première fois que je m’installe ici... Je viens tous les jours. »
L’oncle se congestionna, se voûta. Il sentait sur lui les regards sérieux et réprobateurs de toute la population, il entendait bruire dans le soleil d’août, comme un essaim dérangé, la conscience révoltée du village. Il avait perdu pour une minute son humeur combative.
« Mon Dieu, soupira-t-il, vous ne comprendrez jamais, Sarah... non, jamais... Si encore vous étiez alcoolique, le mal serait moins grand. Les gens diraient : ‶C’est une femme qui boit.″ On en rencontre, des malheureux affligés
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de femmes alcooliques, ce n’est pas très rare. On les plaint, on dit qu’ils n’ont pas de chance, on sait que leurs femmes sont capables de n’importe quoi. Mais vous... on sait que vous n’êtes pas portée sur la boisson... alors, on ne comprend pas. Ah ! ricanez ! souriez ! allez-y de votre ironie ! C’est entendu, vous vous fichez de tout. Que le village comprenne ou non vous est bien égal, n’est-ce pas ? Et pourtant, si vous réfléchissiez... Voyons, Sarah, comment ne sentez-vous pas que dans un village de trois cents âmes, la volonté de rester incompréhensible a quelque chose d’inamical, d’hostile même, au regard des habitants ? Comment ne le comprenez-vous pas ? »
Elle faillit se laisser toucher et renoncer à venir s’attabler ainsi seule devant chez Taille, mais l’oncle, qui était déjà en train de se ressaisir, eut des paroles mâles et blessantes. Dès lors, elle ne pensa plus qu’à défendre sa position. Ils engagèrent un très long duel qui dura une heure rien qu’à la table de Taille et qui devait être sans fin à la maison. Elle plaignit les femmes de Chesnevailles auxquelles il était refusé d’avaler
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un verre de bière sans ameuter le village contre un geste aussi simple.
« Mais j’espère que mon exemple sera salutaire. C’est pour elles que je bois, dans leur intérêt, pour leur dignité...
– Mon Dieu, Sarah, si vous saviez comme vous me déplaisez... ces façons de roquet... Ayez donc la modestie de croire que vous ne savez pas toutes les raisons des choses. S’il est refusé tout ce que vous dites aux femmes d’ici, faites l’effort d’imaginer que ce peut être à leur bénéfice. Combien de fois faudra-t-il vous rappeler que vous êtes une Juive, une parleuse, une créature des villes, pour qui les forêts n’ont pas plus de profondeur que le Bois de Boulogne. »
L’oncle finit par accuser sa femme de perversité. Impossible, disait-il, d’expliquer autrement ces stations solitaires devant la bouteille, car de boire, elle n’était pas privée à la maison et n’était jamais si altérée qu’elle ne pût marcher encore trois cents mètres.
« Pas sûr, dit tante Sarah, mais enfin, admettons que je puisse faire trois cents mètres.
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Ce qui m’intéresse, c’est qu’ici, tout en buvant, je vois passer des gens, je leur parle, et eux-mêmes me voient boire...
– Hélas !
– Tenez, hier après-midi, est venu s’asseoir à ma table Urbain Réveillat... vous savez, qui joue des tours à Talentine...
– Non, ce n’est pas vrai, supplia M. Jouquier. Vous n’avez pas fait asseoir cet homme-là près de vous ?
– Mais si..., nous sommes restés ensemble trois bons quarts d’heure...
– Réveillat, un ivrogne, un... ah ! comment avez-vous pu ? Un socialiste ! Mais oui, un socialiste, vous le savez bien...
– Et puis, quelle importance ? Il me semble que des socialistes, vous en avez eu plus d’un parmi vos collègues et vos amis. Et quand il s’est agi pour vous d’avoir la cravate de commandeur, vous avez laissé colporter avec assez de complaisance que vous étiez socialisant. Alors, à quoi rime cette indignation d’aujourd’hui ?
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Vraiment, Victor, j’admire votre hypocrisie...
– Taisez-vous, gronda l’oncle, vous savez très bien que ce n’est pas vrai. Vous savez bien que l’hypocrisie, c’est quand on feint de croire qu’une certaine chose est la même chose partout. Vous savez très bien qu’à Paris le socialisme est un noble jeu et qu’il ne peut être à Chesnevailles qu’un mouvement de haine et de cupidité. Oh ! vous le savez mieux que personne et, pourtant, vous refusez d’en convenir, même dans votre caboche. Mais bon Dieu, mais l’hypocrisie, c’est aussi quand on vient s’asseoir devant chez Taille comme on irait à la terrasse de la Coupole, tout en sachant parfaitement qu’il n’existe entre les deux endroits aucun rapport possible et en se disant néanmoins : le devant de chez Taille est au village ce que la Coupole est à Montparnasse. Relativement. Proportionnellement. Compte tenu. Toutes choses égales. Vous m’écœurez. Vous me venez dans le nez. Ne ricanez pas, je vous dis... Si j’avais vingt ans de moins, seulement vingt ans, je vous ramènerais à la maison à coups de semelle dans le cul. À la fin.
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– Ne dites donc pas des gros mots, Victor, vous n’avez jamais autant l’air universitaire. »
Tante Sarah, au lieu de céder, vint assidûment chez Taille, certains jours deux fois. À la maison, elle eut à soutenir de durs combats. Aux repas, les époux avaient tant à se jeter à la tête qu’ils parlaient en même temps avec un grand bruit que Janette entendait de la cuisine. L’oncle Victor ne décolérait pas, il pensait que sa vie était brisée et il aurait voulu pouvoir le dire sans faire sourire. Il en voulait aux Juifs, aux femmes, aux habitants des villes. Le jour que Marthe vint le trouver pour le mettre dans son jeu, il était malheureusement dans ces dispositions.
Depuis sa brouille avec tante Sarah, Marthe n’avait aucun moyen de gagner l’oncle Victor à sa cause, sauf à l’entreprendre elle-même. Elle y pensait, mais, par esprit d’économie, elle hésitait à jouer ce qui lui semblait être une de ses meilleures chances. S’il se dérobait à son tour, elle restait réduite à elle-même, à ses frêles espoirs de naguère.
L’oncle se montra brutal et non pas seulement
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par mauvaise humeur, mais par méchanceté. Il n’aimait pas Marthe. Il s’étonna plus que de mesure. Pourquoi s’avisait-elle de vouloir changer d’existence après dix-sept ans de mariage ? Il était trop tard. Hyacinthe ne pouvait plus entrer dans l’enseignement et il n’avait pas la moindre chance de trouver en ville un emploi à faire vivre décemment quatre personnes. Voilà qui réglait la question. Subsidiairement, il déclara que quand un homme se consacrait de toutes ses forces à la tâche de faire vivre une famille, l’épouse devait se tenir pour trop heureuse et ne pas contrarier ses efforts par une volonté capricieuse et égoïste. Marthe fut constamment maladroite. Elle n’avait retenu aucune des habiletés dont tante Sarah lui avait donné le modèle, les quelques fois où le problème avait été effleuré en famille. Le meilleur de ses arguments était la promesse implicite faite par Hyacinthe avant son mariage. Elle avait cru, et tout le monde avait cru et l’oncle lui-même, qu’elle épousait un professeur. On avait abusé de sa jeunesse.
« Admettons que vous ayez à vous plaindre
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des hasards de la vie, disait M. Jouquier. En tout cas, n’accusez personne. Si Hyacinthe est revenu vivre de la vie des paysans, c’est bien à cause de vous. Il aurait pu, quand il préparait ses examens, connaître une jeune fille de la ville. Je l’avais introduit chez plusieurs de mes collègues. Normalement, il devait épouser la fille de l’un d’eux. Il ne l’a pas fait parce qu’il vous a connue. Mais croyez-vous que s’il était devenu le gendre d’un professeur ou de n’importe quel homme de la ville, il serait revenu à sa charrue ? Mais non, il ne le pouvait qu’avec vous. En réalité, c’est donc vous qui lui avez fait manquer sa destinée de citadin. »
Marthe en était tout éberluée. L’oncle eut encore quelques réflexions pointues sur les forestiers et leurs défauts de caractère. Pour finir, il se mit à ironiser et à parler plaisamment des sauvageonnes qui rêvent automobiles et bals de préfecture.
Ce nouveau coup laissa Marthe désemparée. Non seulement ses espérances étaient anéanties, mais ses rêves lui semblaient vains, presque
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stupides. Elle n’avait pas l’habitude de l’ironie et les coups assenés par l’oncle Victor avaient porté beaucoup plus qu’il ne croyait lui-même. De tous ses projets, il ne restait que de la honte et de l’amertume. Elle se méprisa d’avoir été assez naïve pour attendre le changement d’un miracle. Mais le plus douloureux pour elle était de penser qu’avec une autre femme, Hyacinthe eût connu d’autres destins.
Quelques jours démontée, la rage et la haine lui rendirent le goût de vivre. Elle rêva de vengeances. La plus belle eût été de s’enfuir, de recommencer la vie à Dôle ou dans quelque autre grande ville, et d’infliger ainsi un démenti à l’oncle Victor. Malheureusement, la preuve semblait faite que de telles ambitions étaient irréalisables.
Dans le courant de septembre, Marthe fit des confitures. Quand elle eut couvert ses pots, il lui vint une idée. Retirant de leur vitrine les quinze tomes des Origines du Jansénisme, elle leur substitua deux rangs de ses pots de confitures. Ceux de la rangée du haut étaient presque tous
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aux prunes : de la rangée du bas, pour un tiers aux abricots ; pour le deuxième tiers, aux tomates vertes et, pour le dernier, aux coings, aux groseilles et aux fraises. Cela faisait une très belle vitrine. L’oncle Victor, à qui il arrivait de rendre visite à son neveu pour la seule joie de voir son grand œuvre en belle place, ne put cacher son dépit à la vue des pots. Dans le mois qui suivit, il ne vint qu’une seule fois chez Hyacinthe.
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