Gustalin

Marcel Aymé · Chapitre 16 sur 18

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Gustalin

Chapitre XVI

 

« Tout ce que vous voulez, dit Taille, mais l’homme qui ne sait pas tenir sa femme, ce n’est quand même pas un homme. »

Un litre vide dans chaque main, il se tenait debout entre la table des manilleurs, placée devant la fenêtre et la grande table qui occupait le milieu de la salle. Aucun des clients ne releva le propos, ne parut même avoir entendu. Seul, le jeune instituteur, qui jouait à la manille avec Léon Chabrier et les deux garçons de Tournejai, eut un léger mouvement des épaules. Taille sentit qu’il n’avait pas l’audience des joueurs et serra sur la grande table. Il y avait là une dizaine d’hommes, parmi lesquels Glodpierre Granvalet, Joseph Sanduloup, Noré Bonnemiche, Noré Sublet, Noré Deschamps et Jules Vieux. On buvait du vin blanc tout en parlant de la vente du blé, du prix du fromage, des mollets de la

 

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patronne qui apparaissait de temps en temps dans la salle, des chances de la guerre et des prochaines élections, sans ordre, à langue qui vient. Dans un coin sombre, assis en face de Clinclin le fossoyeur, à une petite table, Urbain Réveillat fixait sur la longue tablée un regard brillant de haine et de vin. Taille choqua légèrement ses deux bouteilles l’une contre l’autre, pour attirer l’attention des buveurs et dit d’une voix forte :

« Tout ce que vous voudrez, mais l’homme qui ne sait pas tenir sa femme, ce n’est quand même pas un homme. »

Ceux de la grande table firent entendre un murmure difficile à interpréter. Ils étaient d’accord sur le principe qu’un homme trompé est coupable, mais la plupart auraient admis pour Hyacinthe des circonstances atténuantes. En tout cas, nul ne paraissait empressé à suivre Taille. Depuis son coin, Urbain Réveillat lui dit d’une voix hargneuse :

« Grosse viande, pourquoi tu ne lui dis pas à lui, à Hyacinthe, non pas que de japper par-

 

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derrière ? »

Taille fut gêné d’avoir réveillé un écho de ce côté-là et répondit mollement :

« Je fais ce qui me plaît... C’est mes affaires... »

Urbain cracha de côté et par le coin des lèvres, comme on crache quand on a une expérience amère de la vie et des hommes. Puis il se pencha et, d’une voix non pas si basse qu’il ne pût espérer d’être entendu par Taille, il confia à Clinclin :

« Quand j’avais du bien, je lui sautais sa femme. Et pourtant, je ne la payais pas. Un sou, je ne lui ai pas seulement donné un sou. Mais j’avais du bien, quoi. »

Le fossoyeur ne comprit pas la portée de cette dernière observation. C’était un homme d’une grande puissance musculaire, mais d’un cerveau peu entraîné. Urbain Réveillat poursuivit :

« Au lieu d’en être après les morts, je suppose tu aurais du bien...

– Pourquoi, j’aurais du bien ? demanda

 

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Clinclin.

– La bourrique avec ses questions. Pourquoi donc tu n’en aurais pas ? » demanda Urbain.

Clinclin le regarda profondément. Pendant une seconde qui fut pathétique, son visage grossier s’anima, mais aussitôt, ce fut comme si un nuage lui voilait la vérité, son œil redevint terne. Il prononça d’une voix lente :

« Pourquoi, j’aurais du bien ? »

Urbain Réveillat but un verre de vin et considéra le monde : les heureux méritaient la corde et les malheureux leur misère.

« Un beau métier, tu as, Clinclin. Un métier que je voudrais bien faire. Les Taille, les Hyacinthe, et tous les cocus et toutes leurs putains, les planter en terre, les pousser dans le trou. La nuit, venir pisser sur leurs tombes... »

Clinclin accomplissait son métier de fossoyeur sans aucun satanisme. Il but à son tour et dit tranquillement :

« Moi, la nuit, quand je me relève que j’ai envie, je pisse dehors sans passer le seuil, depuis

 

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le dedans de la maison. Mais l’autre dimanche, j’étais rentré soûl, j’ai oublié d’ouvrir la porte. C’est la femme qui me l’a fait remarquer. »

À la grande table, la conversation avait fini par se fixer sur le scandale Jouquier. Joseph Sanduloup défendait Marthe, qu’il avait connue dans les bois et ne craignait pas d’excuser son caprice.

« Vous autres des plaines labourées, vous ne savez pas bien. Mais nous tous qu’on l’a vue grandir, quand elle est venue à ses seize ans, à la voir si fine et si fière (c’est qu’il fallait voir la taille qu’elle avait, la taille et les yeux, la figure et tout), on en rêvait carrosse doré pour l’emporter au bout du monde. Et entre nous, on disait : ‶Marthe, elle n’est pas pour un scieur de long, pas pour un charbonnier non plus. Celui qui viendra la chercher un jour, on disait, il sera plus beau qu’un saint Georges, ou bien alors, le fils de qui ?″ Mais non, la voilà femme d’un campagnard, d’un gratteur de terre, d’un piqueur de bouses. Le carrosse doré, une voiture à planches. Ce n’est pas pour dire de la terre,

 

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puisque je m’y suis mis. De Hyacinthe non plus, il est bon garçon. Mais Marthe n’avait rien à faire ici avec lui. Vous n’avez qu’à la regarder dans la mémoire de vos têtes et dire si elle a jamais ressemblé à vos femmes. Qu’elle soit restée quinze ans et plus, je trouve, c’est bien de la chance pour nous. On n’en avait pas mérité autant. Le jour qu’elle s’en va, où elle a voulu, n’importe comment avec qui, on n’a rien qu’à fermer sa gueule. »

Joseph Sanduloup promena autour de la table un regard chaud, presque provocant. Il y eut un temps de recueillement pour les buveurs et, tandis que Réveillat ricanait dans son coin, le vieux Glodpierre Granvalet répondit à Joseph :

« Tu viens nous dire carrosse doré et qu’elle a le droit de nous mépriser. Mais moi, je dis une chose. Quand son Gustalin n’aura plus un sou, elle sera contente de revenir chez nous. Si encore Hyacinthe veut bien d’elle.

– Mais non, protesta Joseph, mais non. Et puis, quand même elle reviendrait...

– Elle nous mépriserait peut-être encore ?

 

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– Mais oui ! s’écria Noré Sublet, mais oui ! et plus qu’avant ! Surtout qu’elle reviendrait d’en ville...

– Comme le garçon à Boquillot depuis qu’il travaille chez un coiffeur... »

Tout le monde parlait à la fois. Taille fit sonner ses deux bouteilles et cria dans le tumulte :

« C’est comme l’histoire du râteau, alors ?...

– Moi je saurais bien quoi lui répondre...

– C’est comme l’histoire du râteau... Eh ! dites donc, je vais vous en dire une... Je vais vous en dire une...

– Garde-la ! cria Urbain Réveillat. On la sait déjà !

– Marthe n’est pas celle à vouloir mépriser, dit Sanduloup.

– Ce n’est pas ce que tu disais tout à l’heure...

– Si vous n’avez pas compris, je n’en peux cependant rien !

– Je m’en vais vous en dire une, insistait

 

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Taille.

– Non, ta gueule ! cria encore Urbain Réveillat. Garde-la, on la sait, je te dis ! »

Taille, furieux, se tourna vers lui tout d’un coup.

« Lequel qui te cause, à toi ? Reste donc d’abord à ta table. Tu devrais avoir plus de honte, devant moi qui sais tout ce que je sais...

– Dis-le, mais dis-le, ce que tu sais ! Moi aussi, j’en aurai à dire... »

Ceux de la grande table intervinrent et réussirent à calmer Urbain qui s’était levé.

« Alors ? demanda Noré Bonnemiche à Taille. Celle que tu voulais raconter ? »

Taille revint vers la grande table et se fit encore prier un peu.

« C’est vrai, avec l’autre qui s’en vient me chercher des raisons, moi je ne suis plus dans mon entrain. C’est l’histoire du râteau... »

Réveillat eut un rire de mépris, mais Granvalet encouragea le cafetier.

 

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« Allez, dis-nous-la. Moi, je ne l’ai jamais entendue.

– Alors, je m’en vais la dire quand même. C’est un garçon, vous comprenez, ses parents sont cultivateurs, pas bien riches...

– Qu’est-ce que tu veux dire, pas bien riches ? demanda Noré Sublet.

– Je ne sais pas, moi, mais pas bien riches. On sait bien ce que c’est, pas bien riches. Toujours est-il, voilà leur garçon qui s’en va à Dôle.

– Quel âge il avait ?

– Je ne sais pas, moi...

– Enfin, est-ce qu’il avait fait son service ?

– Bien sûr, son service. Six mois après...

– Tu n’as pas dit, est-ce qu’il était marié ?

– Je ne sais pas, moi... oui, marié... Mais non, qu’est-ce que je dis, pas marié... Mais si vous me demandez tout le temps, je ne pourrai jamais raconter. C’est vrai, à la fin, vous n’avez qu’à vous arranger de ce que je raconte. Bon, et maintenant. Six mois après qu’il est parti pour

 

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Dôle, voilà le garçon qui vient chez ses vieux. Chapeau melon, n’est-ce pas, la barbe bien faite, un complet, du linge, des souliers vernis, des gants à la main. Toc, toc, il fait en arrivant. Personne qui répond, c’est bon, il va chez la voisine. ‶Bonjour, madame″, il dit en ôtant le melon, et il fallait l’entendre comment il causait, en tordant la gueule comme un Parisien. La voisine le regarde, elle qui le connaissait depuis toujours. Bonjour, madame, hein, vous pensez, non pas que de l’appeler par son petit nom. Alors, elle, pas si bête : ‶Bonjour, monsieur, ils sont dans les prés, en train de faire les foins...″

– Tiens, interrompit Noré Sublet, elle savait donc qu’il cherchait quelqu’un ?

– Ma foi, bien sûr.

– Tu n’as pas dit qu’il lui avait demandé rien.

– Je ne suis pas obligé de tout dire non plus. Sans ça, on n’en finirait pas.

– C’est vrai, approuva Jules Vieux, il n’est pas forcé de tout dire, pourvu qu’on comprenne. »

Il y eut un murmure favorable au cafetier qui

 

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reprit le fil.

« C’est bon, voilà mon individu qui s’en va aux prés. Il trouve les vieux : ‶Bonjour, les vieux. ″ On se met à causer. Lui, pendant qu’ils donnaient des nouvelles, il regardait le pré tout autour de lui. Et le voilà qui montre les andains et qui se met à dire et toujours en se tordant la voix : ‶Oh ! comme c’est joli !... Oh ! comme c’est joli...″

Ici, Taille fut encore interrompu. Le vieux Glodpierre Granvalet partait d’un grand rire de plein ventre et jetait entre deux respirations :

« Ah ! c’est bien ça !... Ah ! c’est bien ça !... »

Flatté, Taille reprit complaisamment :

« Oh ! comme c’est joli... Oh ! comme c’est joli... Vous comprenez, comme s’il n’avait plus su ce que c’était que des andains. Six mois après qu’il avait quitté le pays ! Les vieux le regardaient, pas tellement contents, vous pouvez penser. Mais c’est bon, voilà mon individu, en regardant entre deux andains, qui voit un râteau posé sur le pré : ‶Quel drôle d’instrument, il dit,

 

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comment ça s’appelle ?″ Les parents en avaient de la peine. Mettez-vous à la place aussi.

– C’était con de sa part, fit observer Bonnemiche.

– Surtout, je vous ai dit, qu’il était parti depuis six mois. Enfin, c’est bon, il continue de faire son Monsieur au milieu des prés et tout par un coup... mais là, écoutez. Et tout par un coup, il marche sur les dents du râteau, bien entendu sans faire exprès. Le poids du corps, n’est-ce pas, le râteau se redresse, le manche lui arrive en pleine gueule et lui, il se met à crier : ‶Oh ! sacré nom de Dieu de râteau !″ »

Taille donna lui-même le signal des rires et, après la première vague, ajouta :

« Vous comprenez, un coup de colère, il n’avait pas pu s’empêcher que de dire : ‶Nom de Dieu de râteau″, preuve qu’il savait le nom de l’instrument. Après ça, il s’est trouvé tellement honteux, qu’il a aidé ses parents à finir les foins. »

Urbain Réveillat sortit de son coin et dit en

 

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s’approchant de la grande table :

« Je l’ai entendue de mon oncle Justin, c’était déjà avant la guerre. Mais lui, il la disait bien mieux...

– Je ne veux pas m’abaisser à te répondre, fit Taille. Tu peux dire tout ce que tu voudras, je ne m’abaisserai pas. »

Urbain parut hésitant sous le regard du cafetier et resta debout près de la grande table pour attendre l’occasion d’une revanche. La conversation devenait très animée. Taille fit observer :

« Dans une histoire comme ça, pour celui qui veut penser, il y a à comprendre.

– N’empêche, dit Sanduloup, si c’est pour Marthe, ton histoire, moi je te réponds jamais de la vie.

– Bien sûr que non, fit Urbain, ça n’a ni queue ni tête.

– Marthe, de se savoir si belle, elle oublierait vite aussi d’où elle sort », dit Noré Sublet.

Les avis se partageaient. Quelqu’un fit

 

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observer que l’apologue de Taille visait plutôt Gustalin que Marthe et l’on se demanda si le garagiste réussirait en ville ou reviendrait vaincu. La nuit tomba. Taille ferma les persiennes et donna l’électricité. Le vin, la fumée, le soir, excitaient les buveurs. On était en plein dans l’affaire. Les voix montaient. La moitié des buveurs de la grande table s’occupait à peser les torts de Marthe et de son amant. L’autre moitié examinait si Hyacinthe était plus à plaindre que la Flavie et s’il avait des chances de revoir sa femme. Les hommes les plus vifs étaient aux deux conversations. Taille tournait autour de la table, se penchait pour donner une opinion ou se retournait contre Urbain qui s’était attaché à ses pas. On interpellait maintenant de la table des manilleurs et Clinclin lui-même élevait la voix.

Depuis la porte, quand Hyacinthe entra, il lui sembla de cette grande mêlée de voix où il entendait revenir son nom entre d’autres, qu’elle l’accueillit avec amitié. Venu de la nuit et du silence, il entrait dans un bon bruit de vie. Son cœur anxieux de solitaire se desserra. L’abondance de la lumière et le tourbillon de

 

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cette rumeur le reposaient des heures longues et grises du dimanche qu’il venait de passer chez lui à ruminer sa peine.

Au premier pas qu’il fit dans la salle, le silence se fit brusquement. Toutes les têtes s’étaient tournées vers la porte. Seul, le vieux Granvalet, n’ayant rien vu, parlait encore, d’une voix qui lui parut si étrangement nue, qu’à son tour, il se tut. Hyacinthe sentit comme si son pied eût rencontré le vide là où il attendait la terre ferme. Il s’arrêta, hésitant s’il irait plus loin. Les buveurs, gênés d’avoir été surpris en telle conversation, et craignant une rebuffade qui leur eût semblé méritée, n’osaient pas lui adresser la parole et attendaient qu’il ouvrît la bouche le premier. Taille était visiblement satisfait de ce grand silence. Enfin, Hyacinthe parla, d’une voix égale qui ne laissait paraître ni émotion ni colère.

« Un paquet de tabac, je suis pressé, dit-il.

– La femme est à l’épicerie », dit Taille.

Hyacinthe se dirigea vers la porte de l’épicerie, par où il disparut sans qu’aucun des buveurs eût trouvé une parole pour le retenir.

 

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Quelques minutes plus tard, sur le chemin qui le menait chez l’oncle Victor, il écoutait encore le silence de la salle de café. Le soir était pluvieux, il faisait nuit noire, la campagne de novembre pesait aux épaules comme un gros manteau mouillé. Hyacinthe sentait la colère lui serrer la gorge. La veille, il avait accepté sans plaisir de dîner aujourd’hui chez l’oncle Victor, qui n’allait pas manquer de lui parler de divorce et d’honneur. L’idée lui était venue tout à l’heure de passer un moment au café avant d’aller entendre les homélies du vieux.

Depuis la première lettre de Marthe, restée sans seconde, Hyacinthe avait senti plus durement sa solitude et l’absence de la femme. La mort du chien l’avait peiné, plus qu’il n’eût attendu. Quelques jours plus tard, à la Toussaint, il accueillait Lucien, venu de Dôle dans son uniforme de collégien. L’enfant était resté deux jours. Le matin de la Toussaint, ils étaient allés à l’église avec Talentine. Le cimetière était très fleuri, les gens faisaient du volume autour de leurs morts. Hyacinthe et son fils, très regardés, s’étaient penchés sur des tombes.

 

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Talentine, partie d’un autre côté après avoir promis de venir les chercher, les avait oubliés là et ils avaient fini par rester seuls dans le cimetière glacé. En rentrant, ils avaient trouvé le feu éteint. Le soir, après dîner, Lucien s’était mis à pleurer. Qu’est-ce que tu as ?... rien... rien... Et à chaque instant, le garçon ouvrait la bouche pour appeler sa mère, ou sa sœur ou Museau, ou bien il se retournait vivement comme s’il les eût sentis derrière lui.

Tandis qu’il marchait dans la nuit, la colère avivait le souvenir de ces jours de peine. Ce matin encore, il avait été très malheureux. Talentine, allant à la messe et passant devant la maison, lui avait fait signe depuis le chemin avec son parapluie à bec de corne, lui avait fait signe en marquant un simple temps d’arrêt. Une autre fois, elle ne s’arrêterait même pas, elle ferait un détour. Et d’ailleurs, tout le monde l’oublierait. Déjà il faisait figure de fantôme. Tout à l’heure, les hommes du pays l’avaient regardé comme un mort. Il n’existait plus que pour l’oncle Victor et la tante Sarah. Mais, sans doute, les deux vieillards étaient-ils complices de l’oubli, et, afin

 

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de disposer de lui plus sûrement, tramaient-ils dans son ombre le complot de l’ennui.

Le grand silence du café avait envahi la campagne. Il pénétrait Hyacinthe, creusait en lui un vide sur lequel il se penchait. Cet abîme de silence prenait dans son imagination la forme d’un gouffre rocheux et aride. Tout au fond, à peine visibles, l’oncle Victor et sa femme bouchaient les fissures à la truelle pour empêcher l’eau, le murmure. Hyacinthe se penchait sur le garde-fou, le buste plongeant, et criait : « Allez-vous-en ! Vieilles bêtes ! Vieux sournois ! Vieux mannequins ! » Mais il n’avait plus de voix, nul son ne sortait de sa bouche, les vieux en riaient au fond du trou. Hyacinthe s’éloignait. Avec la distance, le gouffre se réduisait, finissait par n’être plus qu’une cavité à l’intérieur de son foie, et les vieux y faisaient encore le silence et la sécheresse. Et Hyacinthe poussait dans la nuit de longs cris silencieux.

Les Victor se tenaient dans la plus grande pièce, celle que l’oncle appelait tout bonnement le salon et tante Sarah, pour être plus simple, « le

 

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causoir ». Avec eux, il y avait le curé. On s’occupait de l’Éthiopie, du droit des gens et des peuples, et des nécessités de la politique. Chacun trouvait à dire des choses intéressantes et le curé n’était pas en retard. Tante Sarah et même l’oncle furent frappés par le ton bref avec lequel Hyacinthe donna le bonjour, par un air chagrin et presque agressif. Il y eut un temps de silence. Hyacinthe pensa au silence du café, du gouffre et du foie. Mais le curé, qui n’avait rien remarqué de singulier, revenait à ses moutons.

« Je n’accepte pas que le sort de l’Abyssinie se joue sur l’examen de deux propositions entre lesquelles je me fais fort de découvrir une contradiction irréductible... »

À certain regard de l’oncle Victor, il finit par comprendre qu’il se devait au neveu.

« Monsieur Hyacinthe, commença-t-il en bredouillant, j’ai appris, naturellement...

– C’est bon, coupa Hyacinthe, ne parlons de rien. Ce qui est arrivé est arrivé de votre faute. »

Le curé bâillait. L’oncle prit sa défense.

 

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« Voyons, tu ne vas tout de même pas prétendre...

– Si. Je prétends que le curé n’a pas fait son métier...

– Par exemple ! protesta le curé. Je vous assure...

– Est-ce que Marthe est allée se confesser à vous le samedi d’avant son départ ? Est-ce qu’elle vous a dit ce qu’elle avait en tête ? Et pourtant, vous n’avez rien fait. Non, rien fait.

– Mais, monsieur Hyacinthe, je l’ai exhortée !

– C’est bien ce que je dis. Vous n’avez rien fait. Vous n’avez mis personne au courant. »

Le curé leva les bras au ciel.

« Mais c’est impossible ! Et le secret de la confession ! »

Hyacinthe devint tout rouge et marcha sur lui.

« Bon Dieu ! Ne venez donc pas me raconter des balivernes. Le secret de la confession ! Je ne sais pas ce qui me retient de le prendre par le col. De le secouer comme un cornet. Le secret de la

 

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confession, maintenant ! »

Hyacinthe eut un geste de menace et beugla :

« Mais, je vais t’apprendre ton métier, moi, bouge pas. Et d’abord, je ne veux plus d’un curé comme ça, d’un Saint-Rétréci, d’une face de profil. Je veux un curé, un vrai curé, un bon marcheur, bon mangeur, bon menteur, un vrai homme et un vrai curé qui sache mener le monde et faire peur aussi à nos femmes. Toi, curé, tu devais venir me dire : voilà ce qu’elle m’a dit, voilà ce qu’il faut faire. Tu es là pour ça. Les orémus, c’est par-dessus. Mais non, il s’en va l’exhorter ! Et regardez-moi cette tête qu’il a. Face longue. Face de rave. Curé de mon entredeux. Et ton jardin, dis, parlons-en. Ah ! oui, parlons-en, de ton jardin. Il est frais, un jardin qui était entretenu depuis toujours, un jardin, le plus beau du pays. Lui, il la laissé venir en friche. Tes pommes de terre ? Pas l’ombre d’une. Ce sera peut-être pour l’an prochain. Au lieu de les planter, monsieur avait fait un semis. Mais c’était, bien sûr, de la graine de chiendent. Malheureux. Avant de s’occuper des âmes, il

 

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faudrait apprendre à faire venir des pommes de terre. Quand ma femme est venue se confesser, si tu lui avais parlé de pommes de terre, ou bien de repiquer des salades, ou encore de mettre à couver, tu lui en aurais peut-être assez dit. Non mais, regardez cette face qu’il a, je ne pourrai jamais m’habituer... »

Le curé était éperdu. Hyacinthe fit une pause pour avaler un coup de salive. Il était violet, il avait dégrafé son faux col, ses yeux s’injectaient aux coins. L’oncle qui, à plusieurs reprises, avait essayé en vain de se faire entendre, crut pouvoir profiter du répit.

« Tu parais oublier, dit-il, que M. le curé est chez moi, sous mon toit...

– Vous, gronda Hyacinthe, avec vos airs nobles, ne venez pas m’agacer les dents. Et d’abord, le curé n’a jamais été aussi gueule de rave que depuis qu’il vient chez vous. Comment ça se fait, hein, dites-moi voir ? Du temps que vous n’étiez pas là, il lui arrivait encore de toucher terre dans sa paroisse. À présent, c’est l’Abyssinie, c’est Pascal, c’est la politique, les

 

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preuves de Dieu, les philosophes, les peuples, et je ne sais pas tout quoi. Non pas que de lui apprendre à vivre, vous avez fini de l’abrutir au reste. Pauvre face, non mais, regardez-le. Et pauvres paroissiens aussi. Quand je pense à moi, quand je pense à Marthe... C’est vrai, c’est malheureux quand même. On est tranquille pour sa femme, on compte sur son curé, et puis, rien du tout... Taisez-vous, le vieux, je vous dis de vous taire, vous ne comprenez pas ? Non, bien sûr que non, que je ne vous respecte pas ! Vous m’avez assez embêté toute ma vie. Il fallait vite apprendre à lire pour que l’oncle Victor soit content, il fallait être reçu aux bourses, être le premier de sa classe aussi, bien réussir aux examens, avoir une belle conduite au front, pour que l’oncle Victor soit content. Un moment, j’ai cru pouvoir vivre quand même, vivre avec ma femme, élever mes enfants, mais le vieux choléra avait l’œil... »

Tante Sarah écoutait avec un vif plaisir ces paroles violentes qui avaient la fortune de scandaliser à la fois un professeur et un curé. Elle leur assignait une place de choix parmi les choses

 

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intéressantes qui s’étaient dites dans la soirée. En outre, rien n’était plus récréatif que la colère impuissante de l’oncle Victor et la frayeur du cureton. Hyacinthe restait au même ton, gueulant, menaçant, prêt à mordre et à cracher.

« Mais dites-le donc, que vous ne pouviez pas supporter de nous voir vivre. Moulins à paroles, moulins à poussière. Dites-le donc, que vous nous guettiez. Ç’a d’abord été le tour de Marthe. La vieille s’est chargée de la régler. Oui, vous, tante Sarah, la guêpe, le bourdon. Marthe, en face de vous, n’a pas fait long feu. Moi, on espère bien me régler aussi. C’est facile. On m’invite à dîner, pas plus. On me flanque le curé par le nez, on me flanque Pascal, les jansénistes, l’Éthiopie, tout un bataclan à crever. Dieu est-il ceci, Dieu est-il cela ? C’est des deux heures de discussion sans sortir de Dieu ni du Saint-Esprit, et des commentaires, et des citations, des mots biscornus. »

Hyacinthe se mit à rire.

« Oui, mes vaches, vous vouliez m’avoir à mon tour... avec Dieu et les jansénistes... »

 

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Il se tourna vers la porte et appela plusieurs fois : « Janette ! » Pour aller jusqu’à la cuisine, l’appel dut traverser deux pièces, mais Janette apparut presque aussitôt. Il lui fit signe d’approcher et, la serrant dans ses bras, la baisa à pleine bouche. Puis il la souleva, son visage à hauteur du sien et tourné vers les hôtes qui ne cachaient pas leur effroi. L’oncle Victor, les jambes coupées, s’était laissé aller au fond d’un fauteuil.

« Tu vas répéter ce que je vais dire, prononça Hyacinthe. Je ne crois plus en Dieu.

– Je ne crois plus en Dieu », dit Janette.

Elle renversa la tête en arrière avec un rire heureux et tendit ses lèvres à Hyacinthe. Sa robe, tiraillée, remontée, découvrait les genoux, mais rien n’était choquant aux regards de l’oncle Victor et même de tante Sarah, comme le mouvement dont elle offrait sa bouche. Pour le curé, après une seconde d’étonnement, il se laissait déjà distraire par une certaine pensée qui lui venait à propos de l’Éthiopie.

« Ni au Père, ni au Fils, ni au Saint-Esprit, dit

 

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Hyacinthe.

– Ni au Père, ni au Fils, ni au Saint-Esprit, répéta Janette.

– Ainsi soit-il.

– Ainsi soit-il.

– Je ne crois plus qu’en la Sainte Vierge... Dis, curé, tu entends... Je ne crois plus qu’en la Sainte Vierge... la Sainte Vierge qui n’a rien dit... »

Hyacinthe, un instant, regarda sévèrement le long curé et les époux.

« Ah ! mes vaches, dit-il, vous vouliez me régler à mon tour... me faire moisir la tête avec l’Abyssinie, avec Dieu et les Origines... Vous voilà bien pris. Et maintenant, écoutez-moi bien. Je m’en vais là-haut pour faire l’amour avec Janette. Quand je serai de retour, je veux vous voir tous les trois en train de prier la Sainte Vierge, à haute voix. Vous m’avez compris ? La Sainte Vierge. »

Emportant Janette, Hyacinthe sortit sans prendre la peine de refermer la porte derrière lui. Le long curé et les époux, muets, pleins d’effroi,

 

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écoutaient le couple qui s’éloignait. Dans l’escalier de bois, montant à la chambre de Janette, le pas lourd d’Hyacinthe résonnait comme un bruit de bottes dans une maison livrée au pillage.

 

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