Gustalin

Marcel Aymé · Chapitre 1 sur 18

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Gustalin

Chapitre I

 

Au bruit d’un sabot sur le gravier de la cour, c’était sa femme qui sortait de la cuisine, Gustalin ferma son livre et le glissa sous un tas de vieilles chambres à air qui chargeaient un coin de l’établi. L’oreille tendue, le regard intérieur de l’anxiété, il saisit une lime comme à tâtons et se pencha sur son étau. Les pas se rapprochaient. Il fit grincer la lime sur l’acier et voulut siffloter un air, mais le sifflet venait mal, la tête n’y était pas. Enfin, les pas s’arrêtèrent à mi-chemin de la cuisine et du garage. Sa femme entrait dans l’écurie donner le fourrage aux bêtes. Avec un soupir de convalescent, il posa sa lime et, tandis qu’il regardait vers les chambres à air, un éclair de concupiscence brilla dans ses petits yeux bleus. Sauf imprévu, la Flavie en avait au moins pour un quart d’heure tant dans l’écurie que dans la grange et il l’entendrait refermer la porte. La chose à craindre était qu’elle ne sortît par-derrière

 

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la maison et, l’herbe étouffant le bruit de ses pas, ne jetât un coup d’œil dans l’atelier par la petite fenêtre du fond. Il y avait peu de chances, mais le fait s’était déjà produit. Sa main hésita, puis, du geste léger des voleurs à la tire, amena le volume sur le milieu de l’établi. La couverture de carton rose, au revers, ne portait d’autre mention que celle du prix : seize francs, à peu près toutes les économies clandestines qu’il avait réalisées en six semaines. Une chaleur lui monta au visage, non plus à cause du danger, mais de l’excitation que lui promettait la lecture. Gustalin saisit le corps du livre en posant le pouce sur la tranche d’où les feuillets s’échappèrent avec un bruit d’ailes. Au passage, il accrochait d’un regard ardent des photographies et des dessins sur lesquels il s’était déjà penché longuement. Au bas de la page 105, il retrouva la phrase qu’il avait dû abandonner tout à l’heure. Il la reprit au commencement et la lut à mi-voix pour en jouir mieux :

« Par l’action de ces ressorts, le disque récepteur, dont les deux faces sont garnies de plateaux de friction en matière spécialement

 

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étudiée, se trouve alors serré entre le plateau mobile et le volant du moteur. »

Il tourna la page et découvrit au verso la planche qu’il attendait, deux photographies, face et profil, d’un moteur dont les cylindres, les tuyaux, les raccords, étaient échancrés de façon à laisser apparaître des croquis en traits pleins et pointillés. Cette géométrie, lovée dans les entrailles mêmes de la machine, amena sur ses lèvres un sourire dévot. Il s’y plongea délicieusement. Par une échancrure, il pénétra dans l’un des cylindres, s’amusa à faire jouer le piston de l’intérieur, se laissa glisser le long d’une bielle et disparut un moment dans le carburateur. Il était engagé jusqu’aux épaules dans un tuyau coudé lorsque la porte de l’écurie se referma bruyamment. Gustalin se dégagea d’un effort difficile et remit le livre à l’abri. Le pas des sabots s’éloigna vers la cuisine, mais le garagiste, déprimé par cette nouvelle alerte, n’eut pas le courage de reprendre sa lecture. Par la baie vitrée qui s’ouvrait au-dessus de l’établi, il laissa aller son regard sur la campagne. Au coin de la maison se croisaient le chemin communal, juste

 

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fréquenté par des piétons et des bestiaux, et la route départementale de Dôle à Poligny. Celle-ci descendait en pente douce à travers le village de Chesnevailles et, après avoir longé la forêt, s’y perdait trois kilomètres plus loin. Pour l’instant, on n’y voyait point d’auto, mais rien qu’un char mérovingien qui roulait peut-être à deux à l’heure, et un troupeau de vaches rentrant des communaux. C’était une chose écœurante. À remarquer, il faisait très beau, le profil des plateaux du Jura apparaissait comme aux jours les plus purs, dans la mousseline d’un brouillard bleu qui fondait les reliefs. Mais beau ou pas beau, c’était du même.

Gustalin, une fois de plus, rêva que le chemin communal et la route de Poligny étaient des routes nationales de première importance. Et sur ces grandes voies de communication, il y avait un trafic du diable, des camions par files, des voitures de place, des autocars, des taxis, des cabriolets décapotables, des grand-sport, et toutes les marques. Et au croisement, il y avait plus d’un accident. C’est bien simple, au garage, on n’avait pas une minute à soi. Lui, Gustalin, avec ses

 

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quatre mécaniciens et ses préposés aux trois pompes, il était partout à la fois, mettant la dernière main aux ouvrages de finesse, activant son monde et le bousculant même un peu. À vrai dire, bousculer n’était pas le mot, parce qu’il n’était pas celui à vouloir vexer le monde, surtout qu’on se trouvait là entre hommes du métier, entre amis. Non, simplement, ce qu’il y avait, c’est qu’en donnant un coup de main, le plus malin en remontrait aux autres. Et lui, justement, on ne le prenait jamais de court. Bien souvent, des voyageurs, des étrangers, venus des confins du monde sur des voitures inconnues, lui proposaient des cas difficiles, des cas désespérés. C’étaient des maladies rares du pont-arrière, des tumeurs dans la boîte de vitesses, des caprices subtils de la magnéto ou du carburateur. Gustalin n’hésitait jamais et il n’y avait pas d’exemple qu’il se fût trompé. Résultat de la chose, c’est qu’on venait le consulter de Dôle et même de Dijon et de Besançon, et pas seulement des particuliers, mais des garagistes. Et ses consultations n’avaient pas de prix. À celui qui pouvait, il disait aussi bien c’est cinq cents ou

 

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c’est mille francs, et pour les petits qui lui arrivaient sur des tapeculs, ce n’était des fois rien du tout. Mais qui roulait des yeux derrière les carreaux de sa cuisine, c’était peut-être la Flavie. Non seulement ses vaches et sa culture passaient inaperçues parmi les voitures, les appels, les klaxons, les mécaniciens affairés, les ordres lancés dans la presse et dans le tumulte, mais leur contribution au train du ménage était devenue dérisoire. Du reste, il ne cherchait pas à l’humilier en prenant des airs de se renfler du jabot. C’était tout le contraire. À chaque instant, il lui demandait d’une petite voix aimable : « Alors, tes vaches, ça va toujours ? Tu es contente ? »

Le soleil du soir entrait en plein par la grande porte qui béait à l’ouest, d’où une différence d’éclairage avec le dehors, et Gustalin apercevait de l’autre côté de la vitre le reflet de son visage, une face mince aux yeux clairs, le front ridé, les cheveux drus, mais déjà gris à pas quarante-cinq ans d’âge. Il vit aussi son atelier de réparation, le garage, où il y avait à peine la place pour trois voitures et qui n’abritait pour l’instant qu’une

 

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demi-douzaine de bécanes. Dans cette bicoque sans plafond, accotée au mur de la ferme, on ne respirait pas l’odeur opulente des huiles, du cambouis, et des carburants, mais un bête parfum de printemps et de campagne fleurie. L’avant-veille, une voiture s’était arrêtée pour une réparation de chambre à air, une autre avait pris vingt litres d’essence et depuis, rien. La journée allait finir sans qu’il eût fait autre chose que de redresser une roue voilée, une roue de bécane, bien entendu. Tout à l’heure, au dîner, la Flavie lui demanderait s’il pensait continuer encore longtemps de ce train-là. Elle lui demanderait s’il trouvait raisonnable de louer les trois quarts de ses champs pour une bouchée de pain et de feignanter dans sa remise pendant qu’elle se tuait au travail de la ferme pour permettre à Monsieur de faire son mécanicien. Et bien sûr qu’à ne regarder que les résultats comptables, la Flavie n’aurait pas tous les torts. Qu’est-ce qu’il pouvait répondre à des chiffres ? Sa défense était trop subtile, toute en nuances, pour entrer jamais dans une tête aussi dure. D’ailleurs, il est des choses que les femmes n’entendent pas facilement. Les

 

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belles idées, quand elles ne laissent rien à compter, rien à serrer dans les armoires, sont à leurs yeux comme des balançoires. Ranger la maison, prévoir le pain et la vieillesse, rapporter la besogne aux commodités qu’on en retire, voilà bien les femmes. Elles n’iront pas penser qu’il y a des fois autre chose dans la vie.

Gustalin entendit corner une auto qui devait entrer dans le village par la route de Dôle. Tout à remâcher sa peine, il attendit assez distraitement qu’elle arrivât dans le cadre de la baie vitrée. Mais l’auto s’arrêta devant le garage et corna d’une voix pressée. Gustalin oublia d’un coup ses inquiétudes et sourit à des temps nouveaux. Il traversa la cour d’un bon pas, mais sans trop se presser quand même. Le vrai garagiste ne va pas se mettre à courir pour une voiture qui s’arrête à sa porte. Il en a vu d’autres. Et d’abord, qu’est-ce que le client penserait ? Mais non. Le vrai garagiste va tranquillement, comme un homme qui connaît la besogne et le courant de la besogne et qui sait qu’on ne fait rien de propre à vouloir tout faire au galop. Le chauffeur conduisait un taxi pour le compte d’un patron de Dôle.

 

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« Maniez-vous un peu, dit-il, je n’ai pas de temps à perdre.

– Qu’est-ce que c’est ? fit Gustalin.

– Je ne sais pas quelle carriole ils m’ont donnée, ni ce qu’ils ont pu fourgonner dedans, mais sentez-moi comme elle chauffe... Depuis la croisée de Nevy que je roule au petit pas, tellement qu’elle s’est mise à chauffer. Cent mètres de plus, elle prenait feu. »

Le cœur battant, Gustalin ouvrit le capot. Les voyageurs assis sur le siège du fond descendaient. Mme Jouquier, forte personne de la soixantaine, avait un type juif assez accusé, des yeux vifs, de beaux cheveux blancs, et, par-dessus, un petit chapeau très à la mode. Victor Jouquier, de dix ans plus âgé, était vêtu sévèrement et son visage même était sévère. Il s’écarta de quelques pas et fit un tour d’horizon en homme qui reconnaît les lieux. Aux questions que lui posait sa femme sur ce village où elle n’était jamais venue, il répondait d’un air distrait, presque ennuyé. Elle faillit lui en faire l’observation et réfléchit que le voyage l’avait fatigué.

 

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« Nous ne sommes pas obligés d’attendre la voiture, dit-elle, nous n’avons qu’à aller chez Hyacinthe à pied.

– Il faut bien que nous déposions les bagages à notre maison, répondit Jouquier. Et puis, il y a une trotte pour aller chez Hyacinthe. »

Gustalin, très rouge, s’affairait dans le moteur et ne trouvait rien. Ayant déjà mesuré l’importance du garage, le chauffeur devenait agressif et l’avertissait qu’une voiture n’est pas une bicyclette. Il fallait gagner du temps. Gustalin cria au chauffeur qui faisait tourner le moteur :

« Accélérez !... Qu’est-ce que vous avez de pression ?

– J’ai fait le plein d’huile en partant...

– Qu’est-ce que vous avez de pression, je vous dis ! »

Le chauffeur se pencha et jeta un chiffre en jurant. Gustalin, le front bandé par l’effort de la réflexion, pressentait que le cas était classique et, tout à coup, une phrase de son livre lui revint en

 

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mémoire. Les deux voyageurs, vaguement intéressés par le bruit, s’étaient approchés. Le garagiste fit signe au chauffeur d’arrêter et l’attendit les mains aux poches. Il se proposait de l’informer du résultat de ses recherches avec une froideur au moins ironique, mais il ne put contenir l’excès de son allégresse et un grand rire de jubilation illumina son visage.

« Je m’en doutais que c’était le filtre ! J’en étais sûr ! J’aurais parié avant même de rien regarder !... Il y a des mécaniciens qui vous auraient mis le moteur à l’envers, et je te fouille et je te remue... Le total du fait, c’est qu’une réparation de dix minutes aurait duré deux et trois heures. Mais moi, je raisonne, vous comprenez. Je ne suis pas de la dernière rosée. Des voitures, j’en ai vu passer. Quand on vient me dire qu’un moteur chauffe, je réponds d’abord qu’il y a une raison et une cause, et ensuite de ça, je réfléchis...

– C’est bon, coupa le chauffeur, on n’est pas là pour la discussion.

– Naturellement qu’on n’est pas là pour la discussion, mais c’est pour dire que, dans bien

 

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des cas, il ne suffit pas de se dire garagiste ou chauffeur. »

Gustalin alla chercher ses outils au garage. Quand il sortit, sa femme traversait la cour, un seau dans chaque main, et se dirigeait vers le puits. Les Jouquier parurent s’intéresser à cette grande paysanne sèche et hargneuse qui passa devant eux sans leur accorder un regard.

« Flavie ! tu me donneras un seau d’eau pour le radiateur », cria Gustalin.

Elle ne fit point de réponse, mais son visage austère se pinça, elle eut avec la tête le mouvement court du cheval rétif qui sent le frein et son maigre chignon, perché à l’ancienne, en reçut une secousse.

« Victor, murmura Mme Jouquier, vous avez entendu ? Elle s’appelle Flavie. J’aime beaucoup ces vieux noms...

– Moins vieux que le vôtre, ronchonna le vieillard.

– En effet, mais je ne vois pas pourquoi vous me répondez sur ce ton. Si je vous gêne, dites-le,

 

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je reprendrai le train pour Paris...

– J’ai eu tort, n’en parlons plus... Vous êtes bien susceptible aussi.

– Toutes mes excuses, mon cher maître. Pendant qu’on arrange la voiture, j’ai envie de demander à Flavie d’aller jeter un coup d’œil dans sa cuisine.

– Voyons, Sarah, je vous en prie, restez là. Les maisons de Chesnevailles ne sont pas des ménageries. Vous avez le temps d’en voir, des cuisines ! »

Gustalin avait dévissé le bouchon et procédait au nettoyage du filtre avec des commentaires abondants.

« Maintenant, je me prends un chiffon. Le voilà, mon chiffon. Bien propre, il est. Et maintenant attention, en délicatesse que j’y vais. Regardez, jeune homme, et profitez. On n’a pas toujours l’occasion. Tenez, le coup d’aujourd’hui, il me rappelle un dépannage que j’ai fait il y a eu samedi trois semaines sur la route de Poligny. Un matin, on vient me chercher pour une voiture qui

 

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refusait à l’entrée du bois des Jacasses. Me voilà parti, j’arrive, et qu’est-ce que je vois ? Sur le bord de la route, une Talbot grand-sport. Pour vous dire que ce n’était pas du petit monde, hein ? Ni une, ni deux, je me mets au volant. La voiture faisait les chevaux de bois, une secousse et puis plus rien. C’est bon, je dis comme ça, on va bien voir. J’avais déjà mon idée à moi, vous comprenez ? Parce que des mécaniciens, vous en avez de toutes sortes, mais des qui connaissent le moteur par le jugement, vous n’en trouverez pas treize à la douzaine. Vous me direz, je n’ai rien inventé. C’est entendu, je n’ai rien inventé. Mais j’ai la prétention qu’un moteur me parle, à moi. Me parle comme une personne. Vous saisissez ? »

Gustalin se retourna pour surveiller son auditoire, et, s’il le fallait, écraser le doute et l’ironie au fond d’un regard. La Flavie était là qui le regardait de ses petits yeux froids et son grand nez osseux laissait passer un souffle ricaneur. Elle posa l’un de ses seaux et dit d’une voix dure :

 

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« Fais toujours ton glorieux, va. Ce n’est pas toutes les semaines que tu peux voir une auto de près. Profites-en. Tu raconteras une autre fois comment c’est que je m’échine du matin au soir pour que toi, tu t’amuses à des bricoles. Profites-en, je te dis. Des oreilles qui veulent, il n’en court pas plein les chemins. Tu offenses assez le monde d’ici. »

Elle tourna les talons sans un regard aux clients et s’éloigna vers la maison, une main en danseuse pour l’équilibre du seau. Gustalin, douché, risqua un coup d’œil timide sur les voyageurs qui avaient suivi la scène avec un vif intérêt. Quand la Flavie fut assez loin, il eut un sourire gêné et murmura :

« Il ne faut pas faire attention. Elle a des fois des mots vexants, mais ce ne serait pas la mauvaise femme. Ce qu’il y a, c’est qu’elle est en train de faire sa ménopause, vous comprenez ? Quand les sangs du retour la travaillent, c’est tout de suite des humeurs qui remontent et son caractère qui redomine. Autrement que ça, je vous dis, pas mauvaise femme. Dans un sens, le

 

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garage n’est pas ce qu’il serait non plus si les routes étaient passagères. Surtout que le pays n’est pas riche. Ici, c’est tout de la petite culture. Ce n’est pas comme vers Chemin en retirant du côté de la Bresse, où ils ont tracteurs et voitures particulières. Quoique avec leur blé, ils ne soient pas si à l’aise maintenant. Mais chacun a bien ses ennuis. Moi, bien sûr, je ne l’ai pas rose tous les jours. Le médecin dit la ménopause, mais avant, c’était bien pareil. Et si je vous disais que mes deux filles sont parties se placer en ville à peine qu’elles ont eu leurs seize ans. Elles avaient leur idéal aussi, ce n’est pas moi qui veux les blâmer, quoiqu’elles me manquent à plus d’un moment... »

Il s’était remis au travail. M me Jouquier, émue par ses difficultés domestiques, se sentait déjà de l’amitié pour lui et engageait la conversation.

« Vous qui habitez Chesnevailles, dit-elle, vous connaissez sûrement Hyacinthe Jouquier ? »

Gustalin se redressa et répondit d’une voix sobre :

« Vous me demandez si je connais

 

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Hyacinthe ? C’est mon frère.

– Par exemple !

– Oui, c’est mon frère.

– Voyons, mais je ne savais pas...

– Remarquez bien, je vous dis que c’est mon frère et ce n’est pas mon frère. Mais c’est pareil. Pour vous faire une supposition, tenez, Hyacinthe se trouverait d’être là et il me commanderait de mettre le moteur en miettes, je n’hésiterais pas seulement le quart d’une seconde.

– À la vôtre, protesta le chauffeur. L’ouvrage n’avance déjà pas trop vite.

– Plaignez-vous, tiens, moi qui ai mis dessus au premier coup. Mais la jeunesse de maintenant ne sait plus ce que c’est que les égards. Non, Hyacinthe Jouquier, pour celui qui le connaît comme moi je le connais, ce n’est pas un homme, c’est le niveau au-dessus, vous me saisissez ? Des fois, je suis dans le garage à me tourmenter, vous savez ce que c’est, le cœur tout regrigné des soucis qu’on a et presque l’ennui de la chose qui est de vivre. Mais je me dis qu’il est là, qu’il est

 

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dans le pays. Je pense à mon Hyacinthe qui pousse sa charrue dans le champ des Glantines ou à la Sablette, ou qui siffle chanson à l’oreille de ses gosses. Je me le vois avec sa bonne tête de Jouquier, fort comme un chêne (c’est qu’il est fort !), doux comme une fille, oui, c’est bien lui. À la guerre, on était les deux et je repense au coup que j’en ai eu quand je l’ai vu monter, classe 14, qui venait du dépôt de Besançon. Si jeune, dites voir, est-ce qu’on devrait ? Et croyez-moi, ne me croyez pas, mais moi j’ai vu mourir des hommes et pas rien qu’à la compagnie. Mourir des hommes qui réclamaient le sergent Jouquier et lui une fois là, ils étaient contents. Je vous dirai qu’il était passé sergent en septembre 16. Sergent, et s’il avait voulu, il serait devenu n’importe quoi dans les grades. Pensez qu’il a fait ses études, qu’il aurait pu être professeur en ville. Eh bien, voyez ce que c’est que les caractères, la mécanique ne l’intéresse pas... »

Gustalin secoua la tête et eut un sourire d’indulgente faiblesse à l’intention de ce singulier garçon qui n’était pas curieux de mécanique. Enfin, il s’avisa de l’intérêt que lui portait la

 

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voyageuse.

« Vous le connaissez..., mais vous ne seriez quand même pas sa tante ?

– Si, justement », dit-elle avec quelque fierté.

Alors il posa tous ses outils sur le moteur. Il s’en voulait de n’avoir pas reconnu Victor Jouquier, le frère donc du père d’Hyacinthe. Il le connaissait pourtant bien. Depuis dix ans, on ne l’avait pas revu à Chesnevailles et rarement depuis la guerre, mais enfin, il le connaissait. Au moins, il aurait dû se douter, surtout qu’Hyacinthe le lui avait dit, qu’il attendait son monde de Paris, et pas plus tard qu’hier au soir. Et au pays, on en avait assez parlé de cet oncle Jouquier qui avait fait racheter la maison des Chantelai pour venir s’y retirer.

Le chauffeur demanda si on en finirait un jour et Gustalin s’y mit sérieusement. Lorsque tout fut en place et la voiture prête à démarrer, il fit signe d’attendre. D’abord, il s’assura d’un coup d’œil que la Flavie n’était pas à l’affût derrière ses carreaux, puis il tira de la poche intérieure de son veston une carte ainsi rédigée :

 

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« Sylvestre Harmelin – Garagiste – Voitures neuves et d’occasion – Vente et Achat – Échanges – Toutes réparations – Cycles – Fournitures et accessoires en tous genres – Chesnevailles – Jura. »

Il en tendit deux au chauffeur qui les fourra dans sa poche sans les regarder.

« Bien souvent, les gens passent et ils ne savent pas », lui dit Gustalin.

À la tante Jouquier, il en donna une aussi, par amitié. Quand l’auto démarra, il courut derrière quelques pas pour en disposer encore un peu et, planté au milieu de la route, il la regarda descendre dans le village, avec un sourire déjà mélancolique.

 

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