Gustalin

Marcel Aymé · Chapitre 2 sur 18

Pages du PDF

Gustalin

Chapitre II

 

La cuisine était rincée, rangée, la table mise sur une nappe, et toute la famille avait du linge propre. En attendant les voyageurs, Marthe surveillait le potage et tenait Hyacinthe et les deux enfants sous le regard vigilant, presque cruel, de ses yeux noirs, si bien qu’ils n’osaient bouger de leurs chaises et parler à peine. Elle n’avait point fait de défense expresse, mais chacun sentait la nécessité d’être prudent. C’est qu’une cuisine est bientôt en l’air, des taches, du gâchis, et des traîneries dans tous les coins. Et quand on vient de passer des effets propres, ce n’est pas l’heure non plus d’aller se mettre dans des aventures. Sur la question de l’ordre et d’être soigneux, Hyacinthe n’était seulement pas plus raisonnable que les enfants. Et même au contraire, tellement emprunté, maladroit. À le voir engoncé dans sa chemise blanche, avec sa petite cravate noire de vieux, gêné de ses épaules

 

25

et de toute sa force au repos, Marthe pensa avec humeur qu’il avait bien l’air du paysan qu’il était. Rien ne saurait le changer, on aurait beau faire.

Marie-Louise et Lucien regardaient leur mère avec rancune, parce qu’elle ne voulait pas laisser entrer Museau qui aboyait sous la fenêtre d’un ton doux et poli, pour faire savoir qu’il était là, au cas où l’on se raviserait. Pourtant, elle tolérait le chat. Il était assis sur le tabouret de l’horloge, avec des airs importants d’augmenter son poil.

« Le chat, ce n’est pas pareil, il ne salit pas, dit Marthe d’une voix agressive. Les chats, c’est des bêtes qu’on a même en ville.

– On n’a rien dit, fit Marie-Louise.

– Non, vous n’avez rien dit, mais moi, je vous réponds quand même. »

Museau parut perdre tout espoir et cessa d’aboyer. Ironique, le chat tourna la tête du côté de Marie-Louise, mais il ne put soutenir son regard irrité et fit semblant de sommeiller.

Dans le blanc de l’attente, Hyacinthe se sentait singulièrement lucide et suivait deux idées à la

 

26

fois, auxquelles il découvrait des points de coïncidence assez inquiétants. Son regard, qui semblait arrêté au calendrier des Postes fixé au mur, se partageait entre sa femme et le dos des quinze volumes à couverture grise, copieux in-quarto qu’elle avait tirés de l’armoire dans l’après-midi et alignés sur un rayon de bois blanc pour faire honneur à l’oncle Jouquier qui en était l’auteur. Hyacinthe trouvait sa femme très belle, dont il s’avisait d’ailleurs assez souvent. À Chesnevailles, il n’y avait point de jeune femme qui fût aussi belle que l’était Marthe à trente-neuf ans. Les travaux de la ferme, les maternités, et un tourment secret qu’il connaissait bien, avaient marqué son visage sans en altérer profondément le dessin. Son front portait des rides, ses joues commençaient à se creuser, ses longs yeux sombres étaient cernés très bas, mais les cheveux et le grand arc des sourcils restaient noirs, et son teint mat, qui lui donnait tant de jeunesse, jaunissait à peine aux tempes et aux coins des lèvres. Elle était lourde du buste et des hanches, mais très grande, la taille encore bien dégagée. Hyacinthe pensait à leur mariage qui avait eu lieu

 

27

au printemps de 1918, à l’une de ses permissions. Il se promenait à travers les dix-sept années de leur vie commune et il y suivait, à chaque saison plus vif, un regret qui durait au cœur de Marthe. Plutôt que l’ambition déçue d’une existence bourgeoise, il y voyait le songe d’une enfant des bois, que n’avaient pu dissiper ni l’âge, ni les travaux de la vie. Dans la forêt où elle avait grandi, la fille des coupeurs et des charbonniers avait fait le rêve de vivre dans une ville. Il n’était pas difficile d’imaginer de quels prestiges elle avait paré la demeure et la cité de ses espérances. Hyacinthe pensait aux chansons que chantaient les charbonniers veillant dans les bois auprès de leurs meules. L’écho avait dû en retentir profondément dans le cœur de Marthe enfant. Peut-être n’y avait-il au fond de son rêve de femme qu’une petite chanson, un couplet, une rime. Dans l’été de 1913, hésitante, elle avait aimé deux garçons, Louis Rondin, élève à l’École normale d’instituteurs de Lons-le-Saunier, et Hyacinthe qui préparait alors sa licence de mathématiques. L’un mourait à la guerre, l’autre la trahissait en revenant à la charrue aussitôt

 

28

démobilisé.

Marthe avait la nostalgie ardente et ingénieuse, ravivant au moindre prétexte les promesses avortées. Hyacinthe sentait en elle une nouvelle poussée de fièvre, et il n’était pas loin d’en rendre responsables ces quinze tomes des Origines du Jansénisme qui avaient, paraît-il, rendu illustre le nom de l’oncle Victor. Non pas qu’elle se fût grisée à les lire. Dieu merci, l’idée de les feuilleter ne lui était seulement pas venue. Hyacinthe lui-même n’avait pas réussi à les absorber, pourtant désireux de faire cette politesse à l’oncle qui avait assumé les frais de ses études et qui s’était vu, en fin de compte, assez mal récompensé de cette marque d’intérêt. La veille encore, dernière tentative, il avait lu un chapitre amorçant une étude des influences augustinienne et coranique sur quelques hérésies du moyen âge, vingt-deux pages qui étaient sûrement un régal pour l’esprit. Hyacinthe, lui, s’était endormi au début du chapitre suivant avec de pénibles cauchemars, rêvant que l’oncle Victor, devenu un dieu ricaneur, le condamnait à être pendu par les pieds pour avoir accompli un

 

29

acte charitable et, dans cette position, à passer éternellement au papier de verre une armure géante sur laquelle Gustalin entretenait la rouille par des procédés scientifiques. Pendant le supplice, on apprenait que la grâce lui avait été envoyée par la poste et que la lettre s’était perdue, mais l’oncle disait : « Tant pis, il fallait recommander la lettre. » Ce rêve absurde n’ôtait rien aux mérites de l’ouvrage, il le reconnaissait volontiers et aussi bien s’avouait-il (non sans un excès de complaisance) n’être qu’un simple paysan mal entendu à ces choses. Il se demandait néanmoins avec un peu d’effroi à quoi pouvaient bien ressembler la cervelle et le cœur d’un homme rompu à manier ainsi un tas d’idées assurément dignes de respect, mais biscornues quand même. La question n’était pas sans intérêt, maintenant que l’oncle allait faire partie de la famille. En tout cas, les quinze volumes avaient pris aux yeux de Marthe une importance nouvelle. La venue de l’oncle Victor leur conférait comme une valeur de symbole et, au fond, ce n’était pas si mal vu. Déjà, ils se dressaient sur ce rayon à la façon d’un reproche

 

30

et semblaient réclamer pour la cause de l’esprit. Où était passé l’inestimable trésor des connaissances acquises pendant neuf années d’études au collège de Dôle et à la Faculté de Besançon ? Cette belle instruction qu’il s’était pressé d’oublier, Hyacinthe en était comptable à son oncle, si peu que ce fût. Tel devait être au moins l’avis de Marthe qui pensait sûrement avoir trouvé un point d’appui, sinon un levier. L’oncle était déjà venu à Chesnevailles plusieurs fois depuis la fin de la guerre, au temps où son frère était encore du monde ; mais, n’ayant jamais séjourné plus d’une semaine, le contact avait été trop bref pour qu’elle pût en espérer rien. À demeure dans le village, c’était une autre affaire. Hyacinthe s’attristait à la pensée des nouvelles déceptions que se préparait sa femme, car pour lui-même, il ne craignait guère. Rien ne le ferait changer d’état, il en était sûr, et à vrai dire, la question ne pouvait même pas se poser sérieusement.

Marthe avait averti les enfants que l’oncle était un ancien professeur à la Sorbonne, la plus grande école de Paris, et qu’il n’était pas exagéré

 

31

de lui supposer autant d’instruction qu’à l’inspecteur. Du reste, ils pouvaient s’en faire une idée à la vue de tous ces gros livres qui représentaient pas mal de dictées. Lucien et Marie-Louise envisageaient sans grand plaisir la venue de ce savant vieillard. Sûrement qu’il allait leur demander les dates de l’Histoire. Aussi, quand l’oncle Victor descendit de voiture, ne furent-ils pas trop empressés à se jeter dans ses jambes. La tante Sarah, qu’on n’avait encore jamais vue, parut à tout le monde une très bonne personne, d’un commerce plus facile que son époux.

« Nous avons déposé les bagages chez nous, expliqua-t-elle, pour n’avoir pas à les transporter d’ici. La servante que vous avez engagée est charmante, je suis sûre de m’entendre avec elle. Et j’ai vu notre maison. Quel ravissement ! Elle est délicieuse, notre maison... Mais, j’y pensais tout à l’heure, quel dommage qu’elle n’ait pas une écurie comme les autres maisons. Pour Noël, j’aurais aimé avoir une vraie crèche avec un âne, un mouton...

 

32

– Et un bœuf, n’est-ce pas ? dit l’oncle Victor. C’est vraiment dommage ! »

On entra dans la cuisine et Museau, trompant la vigilance de Marthe, se coula sous la table sans être vu. Les voyageurs firent compliment des enfants. Marie-Louise était bien grande, dix ans, et le portrait de sa mère, sauf le nez, les yeux, la bouche et l’ovale. Lucien, deux ans de plus, était un vrai Jouquier, mis à part aussi bien des choses. Et les enfants changent si vite. On se mit à table et tante Sarah conta comment elle avait fait la connaissance de Gustalin, à l’occasion d’une panne.

« Il paraît vous aimer beaucoup, dit-elle à Hyacinthe. Il m’a parlé de vous sans savoir que j’étais votre tante... mais pourquoi dites-vous toujours Gustalin en parlant de lui, ce n’est pas son nom ? Il m’a donné sa carte...

– Sylvestre Harmelin, oui, mais dans la famille, ils s’appellent tous Gustalin. Déjà le père s’appelait Gustalin. Leur vrai nom, on n’y pense plus guère. »

L’oncle Victor qui mangeait son potage avec

 

33

lenteur, l’air distrait, presque somnolent, parut s’éveiller et dit après avoir sucé sa moustache :

« Leur nom vient de l’arrière-grand-père qui s’appelait Gustave Harmelin. On en a fait Guste Harmelin, puis Gustalin. Si j’ai bonne mémoire, il est mort en 68, non, en 69. J’étais jeune, mais je l’ai très bien connu, il habitait juste là en face, de l’autre côté du chemin, une maison qui a brûlé en 75. Il n’en reste d’ailleurs plus trace. C’est mon père qui a labouré la place quand il a acheté le champ des Glantines. La maison était même assez curieuse. Le grangeage et l’écurie n’ouvraient pas sur la façade, si bien que pour s’y rendre en sortant de la cuisine, il fallait faire le tour du bâtiment. Je suppose qu’on avait ajouté le corps de la ferme à une première construction, en prenant pour les bêtes un soin de l’orientation qu’on n’avait pas eu pour les gens. Et je pense à cette pauvre Virginie Reugnon... mais toi, tu ne l’as pas connue...

– Pas connue ? protesta Hyacinthe. Elle est morte en 1905 à près de quatre-vingt-dix ans. Vous voulez dire la Virginie qui louchait...

 

34

– Oui, justement, qui louchait. Je me rappelle avoir entendu l’oncle Fantin, le frère de ta grand-mère, dire en parlant de cette Virginie : elle est comme la maison à Gustalin, ses deux yeux ne regardent pas du même côté... »

Toute la tablée se mit à rire et l’oncle lui-même. Museau crut pouvoir en profiter pour sortir de sa retraite et se détendre par une promenade dans la cuisine, mais Marthe l’aperçut aussitôt.

« Allez-vous-en dehors, charogne ! cria-t-elle. A-t-on idée, avec ses pattes, qu’il aura été aussi bien dans le fumier, pour après venir se frotter aux personnes ! Allez, dehors ! »

Museau s’arrêta au milieu de la cuisine. C’était un berger d’une couleur foncée, assez grand et de race bâtarde. Il avait le poil dur sur le dos, frisé sous le ventre et sous le collier. Il eut la chance que tante Sarah s’intéressât à lui. Marthe dut lever l’interdit et, jusqu’à la fin du repas, il put faire le tour de la table et quêter des reliefs. L’oncle Victor parla encore de la maison de l’ancêtre Gustalin, couverte pour moitié en

 

35

chaume, pour l’autre en débris d’une tuile plate provenant de la réfection du toit de l’église, autant dire des tessons que les grands vents d’automne faisaient grêler dans la cour, dont avait trépassé l’une des sept filles du garçon au vieux Gustalin, une nuit qu’elle était sortie en chemise, inquiète d’une vache qu’on croyait prête au veau et pas du tout, la vache n’avait vêlé que le surlendemain du dimanche d’après, la fille déjà enterrée. Lucien et Marie-Louise écoutaient l’oncle sans souffler et le frisson sacré de l’Histoire leur courait sur l’échine. Penser qu’à vingt pas de la maison, au bord de la route, sur la pointe du champ des Glantines où le regard courait jusqu’à la lisière du bois, il y avait eu une autre maison, les bras en tombaient. C’était autre chose que la bataille d’Azincourt et le Serment du Jeu de Paume. Tout d’un coup, le monde avait bougé, un soupir montait des blés courts qu’on apercevait par la fenêtre, l’esprit vacillait à imaginer cette maison levée sur l’étendue, cuisine d’un côté, grangeage de l’autre, et sept filles à la lessive, au jardin, à l’amour, et à vache qui vêle, et les garçons, les tuiles, la volaille, l’horloge, les

 

36

bœufs, le chien, les chats, tout ce que le vieux Jouquier avait vu, touché, entendu, et qui ne faisait plus ombre sur le ras des labours.

Fatigué, l’oncle s’était tu et restait à errer parmi les souvenirs de son enfance. Il regardait Marthe et, tout à l’époque, s’étonnait vaguement de sa présence dans la cuisine des Jouquier. Autrefois, cette race de bûcherons et de charbonniers restait confinée dans la forêt et ne paraissait guère au village, sauf la famille Boigrier qu’on avait vue s’installer sur les communaux, profitant de l’usage qui accorde aux sans feu ni lieu la propriété de l’espace de terrain sur lequel ils ont pu bâtir en une nuit. Tous ces forestiers d’alors étaient vus des cultivateurs avec une certaine méfiance. On les soupçonnait un peu d’aller encore au sabbat, et ce n’était pas si invraisemblable. Ils avaient leurs secrets, leurs chansons, leur patois qui retardait toujours sur celui de Chesnevailles. L’oncle voyait au fond des prunelles de Marthe se tordre la flamme des fagots et des torches qui éclairaient jadis les danses haletantes menées par le Diable en peau de bouc, ou la mêlée des corps s’étreignant dans

 

37

la rosée de minuit sous l’œil d’or du Chat Noir. Il se reprocha ces pensées comme une inconvenance et demanda à Marthe des nouvelles de sa tante Valentine. C’était une vieille femme qui habitait seule, à l’entrée du bois, une petite maison construite en bois et en terre. Ses deux garçons travaillaient l’un à Paris, l’autre à Bordeaux, et lui envoyaient un peu d’argent. Marthe, à l’insu de son mari, lui fournissait l’appoint tantôt d’un morceau de lard, tantôt d’un panier de vin ou d’un double de haricots. Hyacinthe y eût d’ailleurs volontiers consenti et ces cachotteries n’avaient aucune raison d’être, sauf qu’elle y trouvait prétexte à satisfaire un certain goût de la contrebande. On ne parlait jamais sans sourire de Talentine (abréviation de tante Valentine) qui avait une cervelle d’oiseau et que l’on traitait à peu près comme une enfant.

« On lui a dit que vous veniez, elle se rappelle bien de vous. Elle m’a parlé de quand vous étiez petits tous les deux, qu’elle vous voyait au catéchisme.

– Oui, oui, je me rappelle aussi...

 

38

– Le catéchisme lui a profité, fit observer Hyacinthe. Le dimanche, elle n’a jamais manqué de venir chercher Marthe pour la messe.

– À propos, demanda tante Sarah, à quelle heure M. le curé dit-il sa messe du matin ?

– Je ne sais pas s’il a une heure, répondit Marthe, à moins qu’il n’ait une messe commandée, mais c’est bien rare...

– Le mieux est encore que j’aille le trouver au presbytère puisque aussi bien une visite s’impose. Mais d’abord, il faudrait fixer la date de la cérémonie... Voyons, Victor... »

L’oncle eut un geste vague, ennuyé.

« La cérémonie ? fit Marthe.

– Mais oui ; mais comment, vous n’êtes pas au courant ? Victor, ils ne sont pas au courant... Vous savez peut-être que je suis Juive ? »

Tante Sarah fit une pause et, avec curiosité, regarda Hyacinthe et sa femme. Mais à Chesnevailles, on ne connaissait des Juifs que le nom. Il y avait beau temps que le curé ne pensait plus à les désigner comme les bourreaux du

 

39

Christ. Pour les naturels, le fait d’être juif était une de ces mille nuances de la vie qui ne suffisent pas à singulariser un individu.

« Quand nous nous sommes mariés, poursuivit tante Sarah, c’était en 27, je n’étais pas encore catholique et tout s’est passé à la mairie. À vrai dire, si je n’étais pas encore dans le bon chemin, j’entendais déjà en moi quelque chose qui ressemblait à un appel. On frappait à la porte. Oh ! je vous raconterai un jour comment la vérité m’a assaillie dans une petite église normande. C’est extrêmement émouvant. Je me trouvais devant un Christ en papier mâché, fabrication Saint-Sulpice, un Jésus bien rose avec des plaies sang de bœuf, écœurantes. Et tout d’un coup, sans l’avoir voulu, malgré moi, je l’ai empoigné par les mollets, je l’ai serré, et ses plaies, je les ai baisées... »

Elle parlait en toute sincérité, sans chercher à étonner, ou à peine. Les enfants avaient piqué du nez dans leur assiette et, les joues gonflées, peinaient contre une envie de rire. Leur mère, anxieuse, les surveillait d’un dur regard, tandis

 

40

qu’Hyacinthe écoutait avec sympathie cette bonne dame venue s’installer à Chesnevailles avec tous ses bagages de Paris qu’elle déballait avec une simplicité tapageuse.

« Quel moment j’ai vécu ! J’étais grimpée sur une chaise pour être plus près de lui. L’église était sombre, une lumière de Passion, vous savez. J’étais folle d’amour. Je croyais suer toutes les sueurs du Fils...

– Écoutez, Sarah, gardez ces histoires pour un autre jour, dit l’oncle Victor avec humeur. Je vous assure qu’elles sont déplacées ici. Demandez plutôt à Hyacinthe, tenez... il est anticlérical.

– Oh ! pas bien, fit Hyacinthe. Anticlérical, à Chesnevailles, ça ne vaut pas la peine...

– Vous voyez bien, Victor, dit tante Sarah. Je ne sais pas pourquoi vous cherchez partout des ennemis à la religion. J’en viens à me demander si, par hasard, vous n’auriez pas fait partie d’une loge... En tout cas, je ne veux pas vivre plus longtemps dans cette fausse situation. Qu’est-ce qu’un mariage civil ? rien du tout. En réalité,

 

41

Victor, je suis votre maîtresse. Nous irons à l’église le plus tôt possible... Et tenez, j’y pense, on pourrait peut-être faire une très jolie noce campagnarde...

– Est-ce que vous avez perdu la tête pour tout de bon ! s’écria l’oncle. Une noce campagnarde... Ah ! je vous en prie, restons-en là pour ce soir ! »

Son visage était rouge de colère. Il y eut autour de la table un silence gêné. Marthe se leva pour aller au placard prendre des assiettes. Tante Sarah l’y suivit et lui confia à mi-voix :

« C’est un excellent homme et un homme de grand mérite, mais vraiment marqué. Il est resté très universitaire. Très. »

Marthe eut un hochement de tête prudent.

« Il y a des choses qu’il ne sent pas du tout. L’Université l’a ossifié, pétrifié. Par exemple, il est fermé aux poètes catholiques, même aux plus grands, même aux plus purs... Eh bien, vous savez, c’est triste.

– Bien sûr », fit Marthe.

L’oncle Victor et Hyacinthe, demeurés face à

 

42

face, s’examinaient avec une pointe d’émotion, chacun cherchant sur le visage de l’autre les traits de Charles Jouquier, mort en 1925. Le frère et le fils lui ressemblaient tous les deux par quelque côté. Mais Hyacinthe ne retrouvait pas dans les traits du vieillard la vivacité d’expression qu’avait son père et qu’il aimait à se rappeler. L’âge n’y était pour rien, il lui avait toujours vu cet air d’ennui et de contention, comme si les sentiments les plus simples eussent été chez lui le fruit d’une méditation.

« Alors ? demanda l’oncle, tu es content de la vie ?

– Content ? dit Hyacinthe. Ma foi, oui, plutôt content... Je sais bien que notre vie, à Marthe et à moi, aurait pu se faire autrement, mais à vous dire les choses franchement, le seul regret que j’en aie, c’est de vous avoir déçu... »

L’oncle fit signe qu’il n’y pensait plus.

« Que voulez-vous, quand je suis revenu de la guerre, mon frère tué, ma sœur mariée loin, je ne pouvais pas laisser mes parents tout seuls...

 

43

– Ce n’était pas une raison, mais enfin, tu as fait ce que tu as jugé bon. Je n’ai jamais blâmé ta conduite. Simplement, il m’a semblé que tu engageais ta vie un peu légèrement, mais puisque tu ne regrettes rien, c’est que ton choix était bon. D’ailleurs, on ne s’instruit pas uniquement pour se faire une situation.

– Peut-être », répondit Hyacinthe d’un ton réservé.

Voyant la conversation divisée, les enfants avaient quitté la table pour aller à la fenêtre et regardaient finir le jour sur le champ des Glantines. Ils paraissaient un peu agités et, tout à coup, ils s’écrièrent en montrant du doigt le chemin :

« La maison à Gustalin ! C’est la maison à Gustalin ! La cuisine devant ! Le grangeage derrière ! »

Naturellement, ce n’était pas vrai. Personne ne fit attention à ces cris, excepté Marthe qui vint jusqu’à la fenêtre, car, à trente-neuf ans, elle croyait encore qu’il peut arriver n’importe quoi.

 

44