Gustalin

Marcel Aymé · Chapitre 3 sur 18

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Gustalin

Chapitre III

 

La servante des vieux Jouquier était assez jolie fille. Marthe l’avait choisie étrangère à Chesnevailles pour ne pas l’exposer à la tentation de déménager dans sa famille le café, le sucre, et les épices de ses patrons. Du reste, son nom n’était pas inconnu au pays. Elle était Janette Bonpain, troisième née des Bonpain, de Sergenaux, les Bonpain que le grand-père, Bonpain-Tatoué, avait servi dans la marine, cousins donc aux Bonpain de Tassenières, aux Bonpain d’Aumont et aux Bonpain de Villers-les-Bois, mais rien à voir avec les Bonpain de Chesnevailles ni avec les Bonpain de la Chassagne, parce que des Bonpain, on en trouvait partout ; les Bonpain, ce n’était pas ce qui manquait. Pour plus simple, elle était la fille de Jules Bonpain, de Sergenaux, celui des Bonpain qui avait marié une Dringuet, d’Aumont, l’année justement où la plus jeune des Bonpain,

 

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d’Aumont, était devenue la femme d’un Dringuet, d’Oussières. Une bonne race, tiens, ces Bonpain de Sergenaux. Comme disait Tournejai, le menuisier qui avait installé le mobilier de l’oncle Victor, c’était du monde qui savait prendre l’ouvrage et pas regardant de ses peines non plus. Janette avait dix-neuf ans, elle savait déjà mener une maison, elle avait de l’idée dans la tête comme aussi bien dans les mains. Solide, l’air franc, les yeux clairs, elle plut beaucoup à tante Sarah. Du premier jour elles furent en amitié. Janette avait craint des vieux rassotés, douillets, méfiants, distingués jusqu’au mépris, le petit doigt toujours en l’air, tels enfin qu’on est en droit d’imaginer des citadins de soixante et quelques, enrichis avec l’instruction. De Victor Jouquier, elle ne pensait pas grand-chose. Il se présentait à peu près comme un vieux paysan qui eût passé sa vie dans des habits du dimanche. Il ne parlait pas beaucoup, distant, sec, mais sans hargne et ne cherchant pas le monde sur des vétilles.

Avec tante Sarah, on était plus à l’aise, on pouvait causer. Elle était vive, généreuse, facile à

 

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attendrir et à indigner, d’ailleurs entendue au gouvernement d’une maison comme un nouveau-né à gauler des noix, sachant juste assez de cuisine pour se mêler de faire tourner les sauces. Elle avait d’agréable, en plus, qu’elle se confiait aussi facilement qu’elle interrogeait, sans gêne, et la conversation allait toute seule. Quand elle vexait, on ne pouvait lui en vouloir, c’était par naïveté ou par trop d’instruction (des riens, des façons d’accueillir certains usages locaux, par exemple, qui faisaient penser à l’étonnement d’un Européen dans un village nègre, ou encore une inaptitude à en juger autrement que d’un point de vue si général, si hautement humain, qu’on se faisait l’effet d’un être gothique, attardé dans un autre millénaire). Raisonneuse avec le patron au point de le mettre en colère plusieurs fois par jour, elle était en sucre avec la servante, car pour ses adversaires, il les lui fallait coriaces et qui eussent de la défense.

Le premier matin que les Jouquier passèrent dans leur maison, Janette conçut une grande espérance. Elle était dans la cuisine à répondre aux questions de tante Sarah et, au fil de dire, on

 

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en vint sur le chapitre des gages, il semblait d’ailleurs bien incidemment, Marthe ayant réglé la question ainsi : cent quarante francs par mois, les tabliers et les sabots. Tante Sarah trouva les gages ridiculement bas. Elle le dit comme elle le pensait et encore qu’elle voyait là une véritable exploitation, puisqu’elle donnait à Paris, pour fournir un travail beaucoup moins important, trois cent cinquante francs par mois. Mais on en reparlerait. Janette croyait rêver.

Toute la matinée fut un enchantement pour tante Sarah. On était dans le mieux du printemps, sur la moitié mai. Derrière la maison, le grand jardin n’était qu’une floraison vaporeuse : fruitiers, plantes potagères, aubiers dans les haies, massifs de lilas, corbeilles de fleurs. Un Monet très réussi, dit-elle à l’oncle Victor, consciente de l’exaspérer. En rallonge du jardin, un pré fleuri, graminées et boutons d’or, descendait à la rivière par deux cents mètres de faible pente. Cette rivière était comme on en trouve dans les poèmes d’anthologie, avec des méandres, des coquetteries, des saules inclinés, des secrets. Tante Sarah la trouva exquise, un peu

 

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conformiste tout de même. Côté façade, on était dans le village. Sur le chemin où passaient des gens, des attelages, elle pouvait entendre les paysans, le patois du pays, qu’ils parlaient lentement, n’ayant, semblait-il, point d’autre souci que le balancement de leurs phrases, si fortement rythmées qu’elles sonnaient à des oreilles étrangères comme la récitation d’un chant. En face, de l’autre côté du chemin, demeuraient les Michelet, deux vieillards qui menaient une vie effacée, sans famille. Ils avaient perdu leurs trois fils à la guerre et la ferme était grande.

Tournejai arriva vers dix heures du matin pour terminer la pose d’un rayonnage. L’oncle l’accueillit avec plaisir – bonjour Ernest, bonjour Victor – et lui demanda des nouvelles de sa famille.

« Sur la question, je te remercie, dit Tournejai. La femme ne va pas mal, les garçons aussi, et moi j’ai eu soixante-six ans samedi. Et toi, Victor ?

– J’en aurai soixante-treize bientôt. Je suis sur

 

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mon reste, tu vois.

– Mais bordel de Dieu, Victor, j’ai beau te regarder. Je te vois droit comme un peuplier, blanc du poil, affaire entendue, mais sur là-dessus, pareil à moi. Ce n’est pas pour dire mal des femmes, mais celui qui se marie tard, comme voilà toi, il a des chances d’aller longtemps... »

Tout en disant, Tournejai mesurait son homme du regard, par habitude professionnelle, car c’était lui qui travaillait le chêne du dernier voyage et qui procédait à la mise en bière. Les vieilles gens l’en plaisantaient volontiers et lui disaient à la rencontre : « Je suis que je me sens frileux, Ernest. Je te vais commander mon paletot dans plus guère. – Rien qui presse, leur répondait-il, je n’ai pas l’étoffe qu’il faudrait. On en recausera une autre année. » L’oncle Victor pensait sans déplaisir à ces fonctions du menuisier. Il l’avait vu traiter plusieurs dépouilles et apporter à cette besogne un soin délicat et fraternel. Ce n’était pas à négliger, quand même on avait le pli de se dire qu’après la mort c’était fini. L’oncle se reprocha de penser à ces

 

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enfantillages, puis se souvint qu’il avait une fois passé toutes ses vacances à chercher les restes d’un cuistre décédé au XVe siècle : c’était bien le moins qu’il se préoccupât des siens. Cependant, Tournejai soulevait sa casquette à l’entrée de tante Sarah. Pendant les présentations, il parut l’examiner avec faveur.

« Bordel de Dieu, madame Jouquier, voilà un joli printemps sur chez nous, lui dit-il. Vous nous l’aurez ramené de Paris ?

– Mais non, au contraire, nous sommes venus le chercher, répondit-elle. Et nous l’avons trouvé. »

Par savoir-vivre, Tournejai partit d’un grand rire qu’on dut entendre de chez Michelet.

« Alors, comme ça, vous êtes venus vivre à Chesnevailles ?

– Mon Dieu oui, dit l’oncle Victor, depuis le temps que j’y pensais, j’ai fini par me décider.

– C’est ce que je disais une fois à Hyacinthe : comme ça, ils s’en viennent vivre dans le pays...

– Il arrive un moment où on a besoin de se

 

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retrouver chez soi. Pense qu’il y a presque soixante ans que je suis parti...

– Oh ! je me rappelle bien, dit Tournejai. J’avais sept ans, mais je me rappelle bien. Je revois les sœurs qui nous faisaient la classe. Il y avait la sœur Philomène, une grande vieille avec une grosse voix. Apprenez bien, qu’elle nous faisait ; si vous êtes des bons sujets, vous deviendrez plus tard des curés, comme l’aîné à Jouquier, quand il sera grand. Bordel de Dieu, Victor, elle ne pensait guère que tu reviendrais un jour au pays avec la dame que voilà ! »

Tante Sarah était dans l’étonnement.

« Mais, Victor, vous ne m’avez jamais dit que vous deviez être curé. Et pourquoi n’avez-vous pas été curé ?

– Apparemment que je n’avais pas la vocation... Et la foi n’était pas non plus à toute épreuve.

– Déjà votre orgueil, naturellement... Trahir l’Église pour les honneurs officiels, quelle misère ! Et quand je pense que la voie de

 

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l’apostolat vous était ouverte et que ce n’est même pas vous qui m’avez amenée à Jésus ! »

L’oncle fut tenté de riposter, mais jugeant la pente dangereuse, il préféra quitter la pièce. Tournejai comprit mal ce qui s’était passé, sinon que Mme Jouquier venait de manifester pour la religion avec un grand zèle, et ce n’était pas pour lui déplaire, catholique au fond, quoique peu appliqué. Du reste, il avait eu de l’estime pour elle avant de la connaître. Dans les meubles venus de Paris, par camions, il avait reconnu facilement, d’après la destination, l’apport de chacun des époux. Ceux de Victor Jouquier, achetés en 1905, n’étaient pas beaux et tante Sarah, dans ses moments d’indulgence, s’attendrissait sur la laideur de ces reliques d’une vie de garçon. Son choix à elle avait été plus heureux. Il portait la marque de cette oisiveté active de certaines bourgeoises parisiennes qui s’intéressent au meuble moderne ou à la brocante comme aux conférences littéraires et aux amicales.

« Vous voyez comme il est, fit tante Sarah sur

 

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le départ de l’oncle. On ne peut rien lui dire sans qu’il prenne les choses de travers. Manque de compréhension de sa part, c’est évident, et surtout déformation universitaire. Je suis sûre qu’il n’était pas ainsi quand vous l’avez connu... »

Le menuisier conta quelques souvenirs d’où il ressortait que Victor Jouquier avait eu autrefois plusieurs passions, entre autres celles du jeu de saute-mouton et du jeu de la truie, lequel parut à tante Sarah, d’après la description de Tournejai, ressembler au golf en plus amusant. Après quoi, ils parlèrent de la maison, de l’installation et, plus longuement, de Janette Bonpain. Tournejai pouvait en parler. Les Bonpain, de Sergenaux, il les connaissait. Même, il s’était trouvé de travailler avec Jules, et voilà : Jules, c’était l’homme sérieux, le travailleur. Avec lui, la besogne ne traînait jamais. Et Janette, c’était Jules en plein, sauf la question du sexe et qu’elle avait plus d’agrément dans la tournure et dans les façons. Mais pour le reste, la manière de se mettre l’ouvrage en mains et l’idée de penser à tout, c’était bien Jules. Il l’avait vue pendant ces

 

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trois jours où elle avait travaillé dans la maison avec Hyacinthe et lui. Personne n’hésiterait à avoir dix enfants, disait-il, si, au dixième, on était assuré de faire une fille comme celle-là.

Cet éloge décerné par le menuisier fit sur tante Sarah une forte impression. Au repas de midi, comme l’oncle Victor attirait son attention sur la qualité de la cuisine, elle répondit avec chaleur :

« Oui, cette petite Janette est une merveille. Elle s’entend à la cuisine comme à tout le reste... Mais savez-vous combien elle gagne ? Cent quarante francs par mois ! »

L’oncle n’en parut ni surpris ni choqué.

« Vous pensez bien, reprit tante Sarah, que je ne vais pas la laisser à ce prix-là, ce serait une honte. Dès le premier mois, je compte la mettre à trois cents.

– Vous n’y pensez pas ! s’écria Jouquier. Qu’est-ce qui vous prend ? Puisqu’elle a été engagée à cent quarante francs, il n’y a qu’à les lui donner. Plus tard, si vous voulez l’augmenter de dix ou vingt francs...

 

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– Naturellement, toujours prêt à exploiter une pauvre fille, je devais m’y attendre. À Paris, vous trouviez tout naturel de donner trois cent cinquante francs...

– Mais, bon Dieu, nous ne sommes pas à Paris ! C’est insensé ! »

Tante Sarah pencha la tête et, plissant les yeux, regarda son époux avec une vive curiosité :

« Pardonnez-moi, Victor, mais je saisis mal l’intérêt d’une telle réflexion.

– Vous savez très bien que les conditions matérielles de la vie à Chesnevailles ne sont pas du tout ce qu’elles sont à Paris.

– Comme c’est commode, fit tante Sarah. Et ces conditions matérielles, vous les connaissez sans doute !

– Vous pensez bien que je n’ai pas les chiffres dans la tête, grommela l’oncle Victor.

– C’est donc moi qui vais vous renseigner. Ne parlons ni du logement, ni de la nourriture, puisque, partout, les bonnes sont nourries et logées. Les gages servent donc à l’achat des

 

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vêtements et de la parure qui sont plus chers ici qu’à Paris d’au moins trente pour cent. Concluez vous-même.

– Possible, mais Janette ne dépensera presque rien. Soyez sûre qu’elle enverra tous ses gages à sa famille.

– Alors, si elle était à Paris, elle enverrait trois cents francs au lieu de cent quarante. Vous ne contestez pas ?... Mon pauvre ami, voyez-vous, vous êtes comme tant de gens qui ne sont peut-être pas foncièrement mauvais, mais qui se dispensent volontiers de réfléchir quand leur égoïsme y trouve son compte. Dès qu’on les met en demeure d’accorder leurs actes avec la justice ou simplement la logique, ils s’y résignent très bien. »

L’oncle se résigna d’autant moins qu’il s’était laissé manœuvrer comme un enfant. Arrachant sa serviette de son gilet, il déclara s’asseoir sur une logique et une justice entendues à l’envers.

« Vous autres, Juifs... »

Dans ces occasions-là, sur le chapitre des

 

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Juifs, il avait beaucoup à dire. Les Juifs raisonnaient comme si le monde existait pour satisfaire à des raisonnements. Les Juifs ne s’intéressaient qu’à la preuve d’une opération sans se soucier jamais si l’opération pouvait être posée. Dans le cas particulier, les Juifs étaient surtout de purs citadins, les seuls véritables citadins de la France, réduits à leurs cervelles, étrangers aux arbres, aux saisons, à la terre. Tante Sarah écoutait avec bonté, l’index enfoncé dans le gras de la joue. Quand il reprenait le souffle, elle disait aimablement :

« J’ai peine à vous suivre, Victor. Tenons-nous aux faits, voulez-vous ? »

La dispute se poursuivait lorsqu’ils aperçurent Hyacinthe descendre d’une voiture à planches et arrêter son cheval devant la maison. Il y eut un moment d’accalmie, l’oncle rattacha sa serviette.

« J’entre vous dire bonjour, dit Hyacinthe. Je m’en vais à la Sablette buter des pommes de terre. J’ai même attelé le cheval pour lui faire sentir le harnais. De ce temps-là, rejingueur comme il est, il perdrait facilement le goût des

 

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brancards. C’est du jeune cheval, n’est-ce pas... »

Tante Sarah avait peine à reconnaître son neveu. La veille, dans ses habits neufs, il avait l’air non pas d’un vieux, mais d’un homme ralenti par le souci de ses digestions. Vêtu d’un pantalon assoupli par l’usure, la taille serrée dans une ceinture de flanelle bleue, le cou dégagé, les bras nus, il avait une jeunesse aisée, puissante. Il s’informa des nouvelles de la matinée, des travaux de Tournejai, mais les Jouquier lui répondaient brièvement, pressés d’avoir son avis sur la question des gages. Tante Sarah en fit un exposé très clair et, instruite par la résistance de l’oncle, sut donner plus de résonance aux considérations sentimentales. D’abord, un tel élan de générosité parut baroque à Hyacinthe ; puis, s’étant accoutumé à ces hardiesses du cœur et de la pensée, il resta choqué par la réalité du projet. Pourtant, il eût été heureux de voir Janette favorisée par la chance. Ils avaient travaillé ensemble dans la maison et étaient devenus des amis. D’autre part, il ne trouvait rien à redire aux raisons de tante Sarah.

 

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« Si nous sommes, je ne dirai même pas humains, mais simplement honnêtes, nous donnerons trois cents francs à cette petite, conclut-elle. N’est-ce pas ? »

Hyacinthe fit non de la tête, résolument, et comme elle lui demandait ses raisons, il répondit d’un ton paisible :

« Je ne sais pas... »

Visiblement, il avait dit toute sa pensée et n’attendait point d’inspiration. Tante Sarah ne le comprit pas et, noblement, voulut l’aider à accoucher.

« Au moins, Hyacinthe, vous n’essayez pas de noyer le poisson... comme Victor. Mais peut-être craignez-vous qu’une pareille initiative ne paraisse singulière aux gens du pays...

– Naturellement ! s’écria l’oncle. On nous prendrait pour deux toqués !

– Non, ce n’est pas ça, dit Hyacinthe. Après tout, rien n’empêcherait de tenir la chose secrète. Non, quand je dis que ça ne va pas, je ne pense pas à l’opinion des gens. Je sens que ça ne va pas,

 

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quoi.

– Mais qu’est-ce que vous sentez ? Comment le sentez-vous ? »

Hyacinthe baissait la tête, l’air ennuyé. Tante Sarah le poussait :

« Vous sentez que ce n’est pas l’habitude, voilà tout !

– Non, je sens que ce n’est pas juste, puisque pour vous, la question est là. »

En faisant cette réponse, il fit un geste avec ses mains entrouvertes, comme si ce sentiment de la justice eût été une chose palpable, dont ses mains, seules, pouvaient lui rendre compte. Tante Sarah eut envie de reprendre son argumentation, mais il lui sembla qu’elle allait parler à des mains. L’oncle, qui avait eu le temps de réfléchir, développa quelques idées nouvelles. Dans la campagne jurassienne, les paysans vivaient sur une notion très ferme de la valeur du travail et ne devant rien au caprice de l’imagination, à l’humeur de quelque divinité. Les prix des pommes de terre, du cochon sur pied, et d’autres

 

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denrées, imposaient que Janette gagnât cent quarante francs par mois. Lui en donner trois cents, c’était jouer à la divinité, introduire dans la vie de ces paysans un élément de déséquilibre, une forme bâtarde de la spéculation, et manquer à un devoir de solidarité.

« Je crois que j’aime autant les raisons d’Hyacinthe que les vôtres, dit tante Sarah. Au moins, les siennes ont le mérite d’être bien personnelles.

– Mais ce que je viens de dire est exactement la pensée d’Hyacinthe ! N’est-ce pas ?

– Oh ! ma pensée..., fit Hyacinthe qui semblait peu convaincu. En tout cas, tante, ne vous tourmentez pas. Laissez-la à cent quarante francs et n’ayez point de remords. C’est un bon prix. J’ai vu Jules Bonpain la semaine dernière et il était bien content pour la petite.

– Soit. Gardons-la à cent quarante francs. Je ne veux pas m’obstiner dans la voie du scandale. »

Au ton même dont elle prononça ces paroles,

 

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Hyacinthe sentit tante Sarah ulcérée.

« Tout ça n’empêche pas que vous ayez raison, dit-il sans ironie. Question de discuter, c’est vous qui avez l’avantage.

– L’avantage de discuter toute seule..., mais n’y pensons plus. Tant pis pour Janette. »

Après un temps de silence, on parla d’autre chose, assez péniblement, et Hyacinthe se leva.

« Je vous laisse finir de manger. Je vois mon cheval qui s’impatiente... Non, merci, le café, je l’ai déjà pris chez nous... Ne vous dérangez pas, je sais le chemin. »

Avant de quitter la maison, il passa par la cuisine. Janette posa une assiette qu’elle était en train d’essuyer.

« Bonjour, lui dit-il. Alors, tu veux déjà de l’augmentation ? »

Elle devint rouge et se défendit avec colère.

« Je n’ai rien demandé. C’est la patronne qui m’a dit ce matin que je ne gagnais pas assez, qu’elle voulait m’augmenter.

 

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– Elle voulait te donner trois cents francs, mais moi je l’ai empêchée de faire ces folies-là. Tu restes à cent quarante. Tu sauras que c’est moi qui ai fait le coup. Trois cents francs par mois ! De la folie, tu es bien d’accord ? »

Janette baissa la tête, à la fois déçue dans ses espérances, irritée contre Hyacinthe et peinée de ses soupçons. Il eut peur d’avoir été trop dur et, amicalement, lui passa un bras autour du cou.

« Tout à l’heure, tu n’y penseras plus, ce n’est pas des chagrins de ton âge... Lève la tête... qu’est-ce que c’est ? Tu ne vas pas pleurer ?... Allons, j’aurais mieux fait de me taire. Voilà que ça y est, maintenant..., voilà comme je sais parler aux filles, moi... Ne pleure pas, je t’achèterai du réglisse... »

Il la prit aux aisselles et la souleva de terre, son visage à hauteur du sien. Elle le regarda longtemps, puis sourit dans ses larmes. Comme il la remettait sur pieds, elle fut un moment contre lui, toute secouée par un retour de sanglot. Il la pressa plus fort pour mieux l’apaiser, mais brusquement, il l’écarta en parlant de son cheval

 

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et prit la porte sans autre adieu. À sentir contre lui le mouvement de son corps, une chaleur lui était descendue au ventre. Elle durait encore lorsqu’il fut à sa voiture, et ce qui aurait pu n’être qu’une surprise bien naturelle se compliquait d’imaginations, de retours en arrière. Hyacinthe se trouva ridicule. Une gamine de vingt ans à peine, lui qu’en avait quarante et plus. Il dit à son cheval :

« Quand les femmes vous pleurent dans les mains, c’est rare si ça ne fait pas de l’effet. »

 

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