Gustalin

Marcel Aymé · Chapitre 18 sur 18

Pages du PDF

Gustalin

Chapitre XVIII

 

L’automobiliste était une jeune étrangère qui comprenait peu de français. Aux discours que lui tenait Gustalin, elle répondait par des signes ou bien elle riait, et il riait aussi. On était à onze heures et demie du matin et le soleil de juillet leur cuisait la peau. De s’être affairés autour du moteur, ils avaient la sueur au front. Tandis que Gustalin fermait le capot de la voiture, la voyageuse trempa ses avant-bras dans le seau d’eau fraîche qu’il avait tirée au puits.

« Très frais, dit-elle, c’est bon.

– Yes » fit Gustalin.

Il s’essuya le front avec son bras et la regarda en souriant amicalement.

« Vous ressemblez à mes filles, dit-il, surtout ma plus jeune, mon Andrée, celle qui s’est placée à Dijon. Mais, comme je vous disais tout à

 

363

l’heure, c’est dommage que Hyacinthe ne soit pas là encore, parce que lui, les langues, vous pensez. Il a fait ses études. Et pourtant paysan. Un quart d’heure de plus, vous auriez pu le voir, il doit passer sur les midi. Mais si je vous disais qu’un matin, je vous parle du temps de militaire, nous voilà de rencontrer des soldats anglais dans un train. Yes, Anglais. Tellement qu’ils étaient mieux habillés que nous, ils nous regardaient comme de la boue. Je me disais déjà : merci du voyage. Mais Hyacinthe se met à causer avec, à leur en dire de leur façon et yes par ici, et yes tout partout. Et rapapapam et rapapapam. C’est bien simple, il parlait la langue. Et vous auriez vu mes Anglais sortir les Camel et tout ce qu’ils avaient. Parce que le tempérament anglais, c’est ça. Si vous leur plaisez, c’est tout de suite l’alcool et les cigarettes. Seulement, moi, je vais vous dire une chose. Pendant qu’ils parlaient tous ensemble, je restais là à les regarder, la bouche ouverte. Celui qui n’a pas appris, n’est-ce pas, il se trouve bête à plus d’un moment de sa vie... »

L’étrangère s’était aspergé le visage et le cou. En parlant, il était venu se mettre devant elle, tout

 

364

près, dans l’espoir qu’en lui masquant ainsi la voiture, il la lui ferait oublier un moment. Mais elle parut pressée tout d’un coup et regagna son siège au volant.

« Combien ? demanda-t-elle en ouvrant son sac.

– Vingt-cinq francs », dit-il, et croyant lire de l’étonnement sur le visage de la cliente, il se reprit aussitôt : « Je vous dis vingt-cinq, mais c’est une manière de dire vingt. Yes, deux fois dix, vingt. Deux fois tous les doigts des deux mains. Les jours qu’il n’y a pas trop de presse au garage, comme voilà ce matin, je ne fais presque pas payer mon temps. Et c’est bien ce que je dis aux clients, que nulle part en ville, ils ne seront soignés comme ici... »

L’étrangère était prête à partir. Il mit son pied dans l’entrebâillement de la portière pour en retarder la fermeture.

« Un garage en ville, bien souvent, ce n’est pas ce qu’on croit. Moi qui vous parle, voilà bientôt deux ans, j’ai été dans les affaires à Besançon, une ville qui a quand même ses

 

365

soixante mille habitants et du pittoresque et des coins sales, enfin, ce qu’il faut pour le touriste. Vous me direz, on gagne de l’argent, affaire entendue, mais vous en dépensez aussi. C’est les sorties, c’est les toilettes, vous avez toujours occasion. Résultat du fait, c’est qu’on n’économise rien. D’un autre côté, vous me direz aussi, la campagne a bien des inconvénients. Je réponds : d’accord. Mais enfin, pour celui qui sait, ce n’est pas si mauvais non plus. Vous n’avez qu’à voir mon garage. Il ne m’a pas coûté grand-chose et mon loyer toujours payé... »

La jeune femme, du bout de sa chaussure, lui fit retirer son pied et claqua la portière. Tandis que le moteur tournait, Gustalin haussa la voix :

« Le jour où je voudrai y faire des aménagements, n’est-ce pas, je serai chez moi... »

L’auto démarra, il fit un signe d’adieu et rentra dans sa cour, la tête toute pleine des aménagements auxquels il venait de songer. Levant les yeux sur la façade de son garage, il fut peiné de le voir si petit et si dépendant de la ferme. Au printemps, il avait fait peindre son

 

366

nom au-dessus de la porte, en capitales rouges sur fond blanc, après avoir bataillé pendant des mois pour arracher le consentement de la Flavie. Les aménagements dont il rêvait maintenant auraient coûté les yeux de la tête. Gustalin arpenta la cour en examinant un à un les divers miracles qui eussent permis et même nécessité la réalisation de ces coûteux projets.

D’abord le miracle touristique : Paris et l’étranger se ruaient à Chesnevailles, épris de son site et de son église. Une fois de plus il interrogea le paysage et haussa les épaules. C’était un pays bien simple, de grands bois, d’étangs, de verts prés, mais peu accidenté. Gustalin regardait avec rancune le profil des premières montagnes du Jura. Voilà pourtant ce que voulait le touriste, de la hauteur, du précipice, des sensations de manège de foire.

Venait ensuite le miracle par excellence, celui qui ferait de Chesnevailles un lieu de pèlerinage religieux. Par exemple, la Flavie avait des visions, son portrait était mis dans les journaux, on accourait de toutes parts et, pour avoir le droit

 

367

de la toucher, il fallait prendre vingt litres d’essence au garage.

Autre miracle, on construisait une ligne de chemin de fer qui traversait la route devant chez lui. Quand le passage à niveau était fermé, les voitures s’arrêtaient nécessairement devant le garage et en profitaient pour se ravitailler en essence.

Enfin, dernier miracle, Gustalin était étoile de cinéma et, renonçant à son art, se retirait dans son garage de Chesnevailles. Des milliers et des milliers d’admirateurs venaient le voir en auto des quatre coins de l’univers et lui prenaient tous de l’essence.

Selon le temps, selon l’humeur, chacun de ces miracles l’emportait à son tour. L’aube d’un jour d’été sur la descente de Chesnevailles pouvait d’un seul coup rendre toutes ses chances au tourisme et il y avait des soirs fondants où Gustalin se sentait irrésistiblement vedette de cinéma. D’autres jours, aucun de ces miracles n’opérait plus, même en imagination, et il avait le désir de s’enchanter avec de nouveaux prestiges.

 

368

Ce matin, il éprouvait plus que jamais le besoin de renouveler sa provision. Il avait la tête en travail et sentait par instants l’éclair de l’inspiration lui sortir par un œil. Toutefois, l’idée restait endormie. Distraitement, il s’en alla jusqu’au jardin et donna par-dessus la haie un coup d’œil dans la cour de chez Chantremain. La chienne dormait devant le seuil de la maison. À côté d’elle, il y avait un baquet d’eau savonneuse qui s’était répandue alentour en flaques bleuâtres. Gustalin, le regard vague, pensait à des flaques de pétrole, à cause de cette couleur bleue et de certaines irisations. Enfin, il eut un frisson, sa tête se mit à chauffer et il entra dans sa découverte. Le miracle éclatait, simple et grand : il y avait à Chesnevailles des gisements de pétrole. Un jour qu’il creusait une fosse à purin au coin de la maison, Gustalin en avait la révélation. Il télégraphiait aussitôt à la préfecture. Ou plutôt, non, à la réflexion, il ne télégraphiait pas tout de suite. Il se gardait même d’avertir personne.

La chienne aboya et se leva. Gustalin, planté devant la haie, la regardait sans la voir. Il était en train d’hypothéquer ses biens et, avec le produit

 

369

de l’emprunt, achetait les terres de chez Chantremain. Ces terres qu’il venait d’acquérir, il les hypothéquait elles-mêmes pour en acheter d’autres et ainsi de suite. Au moment de télégraphier à la préfecture, il possédait toute la commune.

Hyacinthe arriva vers midi. Gustalin était en pleine fièvre, le front barré d’un grand pli soucieux, la mâchoire batailleuse, le cœur endurci des grands hommes d’affaires, qui façonnent sans cesse leur destin. Le visage de toute une province se modifiait en fonction de son garage. Entendant son ami échanger un salut sur la route, il eut un mouvement d’impatience. Qu’est-ce qu’il venait foutre dans un moment pareil. D’abord, il n’avait plus un pouce de terre. Mais peu à peu le cœur de Gustalin s’attendrit. Non sans juger sa faiblesse, il se dit en souriant :

« À lui, tant pis, je lui laisse quand même ses champs. »

Hyacinthe était en manches de chemise, le visage et les bras bruns de soleil. En arrivant dans la cour, il ôta son chapeau de jonc et s’en fit un

 

370

éventail.

« Chaleur, dit Gustalin.

– Oui, chaleur », dit Hyacinthe.

Ils se mirent à l’ombre contre la maison, adossés côte à côte à la porte de la grange. Ils n’avaient rien à se dire. Gustalin, la tête encore au pétrole, ne pensait pas à parler de l’automobiliste étrangère. Après cinq minutes de silence, Hyacinthe prononça :

« Il est l’heure d’aller. »

Et il ajouta en riant :

« Ce n’est pas le jour de me faire attendre par ma femme. Après la dispute qu’on a eue ce matin...

– Dispute ?

– Oh ! dispute... enfin, oui, quand même. Figure-toi qu’on parlait de Lucien, il est en vacances dans huit jours. Moi, le collège, les études et tout ce qui s’ensuit, tu sais mes idées. Mais Lucien, c’est bon, puisqu’il est en train et qu’il réussit, je le laisse continuer.

 

371

– Tu fais bien. À l’heure de maintenant, pour être quelqu’un, il n’y a que les idées de la tête. Je vois bien ce que c’est dans ma partie.

– Toujours est-il qu’en causant d’études, voilà ma Janette qui devient comme un coq. Elle se met à dire : ‶En tout cas, le Dédé ira au collège aussi. Je ne veux pas qu’il reste dans notre état...″

– Pour un gamin de six mois, je veux bien qu’elle s’y prend de bonne heure, accorda Gustalin, mais dans son fond, elle a raison...

– Moi, mon vieux, la colère m’a pris. Je suis parti sans rien dire d’autre. C’est vrai ça, maintenant, on se fait des enfants, c’est pour le collège. On croit qu’on a un garçon, c’est un professeur ou un officier ou un percepteur... Quand je me suis remarié avec Janette, je me disais, au moins, une Bonpain, elle n’aura pas le collège en tête. Et pour finir, c’est la même chose... »

Des gens passaient sur la route, se pressant d’aller déjeuner pour retourner aux champs. Dans le chemin communal, le curé s’entretenait avec Tournejai d’un rayonnage de bois blanc sur

 

372

lequel faire tenir toute sa bibliothèque. Le menuisier voulait qu’il fût élégant, le curé était pour la commodité.

« Je voudrais un rayon qui descende jusqu’au bord de ma table, de façon à pouvoir y atteindre quand j’écris. Vous comprenez, j’y mettrai par exemple mon Brams et Apfel.

– Votre Brams et Apfel ? demandait Tournejai en écorchant les noms.

– Mon Dictionnaire philosophique. Une pure merveille, d’ailleurs. Je ne pense pas qu’on puisse avoir de l’univers une vue un peu actuelle sans le secours de Brams et Apfel. »

Hyacinthe et Gustalin, silencieux, suivaient du regard la longue silhouette noire du curé.

« Sans que ça paraisse, dit Gustalin, il est instruit. L’autre jour, je l’entendais causer sur la guerre d’Espagne. Il n’était pas emprunté de sa langue, je te garantis. À propos, toi, la guerre d’Espagne, qu’est-ce que tu en penses ?

– Rien, dit Hyacinthe. Surtout avec la besogne qu’on a en ce moment. Tiens, justement, j’ai reçu

 

373

hier une lettre de Paris, une lettre de ma tante Sarah. Elle me dit qu’elle a fondé je ne sais plus quoi pour l’Espagne et qu’elle aurait besoin d’un cultivateur dans son comité. Si je veux bien en être, elle me demande. Il faut pourtant que je lui réponde...

– Mais son comité, c’est pour quel parti ? Pour les rouges ou pour le contraire ?

– Je ne me rappelle pas. Elle me le dit, mais je ne me rappelle pas. »

Hyacinthe se détacha de la porte de la grange et fit un pas dans la direction du garage.

« Alors ? demanda-t-il. Ma bécane est prête ?

– Je vais t’expliquer... »

Hyacinthe se plaignit, s’indigna. Une bécane qu’il lui avait amenée déjà l’autre jeudi. Tout en traversant la cour, ils échangeaient des reproches et des excuses. Comme ils arrivaient à la route, ils virent la Flavie poussant une brouette chargée de linge qu’elle venait de rincer à la rivière. Elle se tenait très droite entre les brancards, le ventre en pointe, sa maigre poitrine bombée comme un

 

374

torse d’homme, la tête jetée en arrière.

« De ce temps-là, plaisanta Hyacinthe, on a bien facile de se réchauffer. »

La Flavie tourna vers les deux hommes son long visage osseux, au teint de Peau-Rouge, aux yeux pâles. Elle s’arrêta, sans toutefois poser sa brouette, et répondit d’une voix sérieuse :

« De ce temps-là, on a meilleur de rester à l’abri sous une remise que de s’échiner en plein soleil. On a meilleur, mais ce n’est pas le moyen de gagner... »

Gustalin s’éventa gracieusement avec sa casquette et sourit pour sa femme.

« J’étais en train de raconter à Hyacinthe que je n’ai pas pu finir sa bécane à cause d’une cliente qui m’est venue en fin de matinée. Étrangère, elle était, sur le français, guère dégourdie. Cette fille-là, j’aurais pu lui demander ce que j’aurais voulu. Cinquante, cent, deux cents francs et plus. Elle aurait payé la même chose. Mais moi, j’estime que le garagiste ne doit pas abuser. Le vrai garagiste n’a pas deux prix. Il en a

 

375

un, pareil pour tous. Et c’est son intérêt aussi, quand on réfléchit. Voilà une fille, je lui ai demandé vingt francs. Bon. En arrivant là où elle va, elle dira à droite et à gauche : telle chose s’est passée sur la route de Dôle et c’est Gustalin qui m’a réparée et je lui ai donné vingt francs. D’abord, les gens ne veulent pas croire. Vingt francs, pensez donc, c’est trop bon marché. La chose se répète. Ça fait boule de neige. Résultat du fait, c’est qu’un jour, les gens se mettent à venir chez moi. Ils viennent me faire faire leurs réparations et ils en profitent pour m’acheter de l’essence et tout ce qu’il leur faut. Vingt francs par ici, cinquante francs par là, on a bientôt fait un billet. Je vous dis, boule de neige.

– Boule de neige, ricana la Flavie, mais plus ça va, moins il rapporte, ton garage. Je vois cette année, pour le mois de juin, cent sous de moins que pour l’année passée. Et tous les mois, c’est la même chose. Boule de neige, mais oui, mon feignant, boule de neige. »

Elle s’éloigna en poussant sa brouette et alla droit au jardin où, sans perdre une minute, elle se

 

376

mit à étendre le linge sur les haies. Elle le prenait, tordu et boudiné, le détordait, le faisait claquer à l’air pour le mieux déplier et, d’un grand geste des deux mains au-dessus de sa tête, le déployait encore un coup en sorte qu’il reposât de toute sa surface. Il y avait des chemises d’homme, des caleçons, des mouchoirs, des torchons et de robuste linge de femme, dont certaines pièces, entre autres des pantalons à coulisse, étonnèrent Hyacinthe, lui donnant à rêver. Gustalin, qui regardait avec sympathie le travail de l’épouse, se tourna vers son compagnon et lui dit en hochant la tête :

« La Flavie, comme je dis des fois, ce ne serait pas la mauvaise femme. Ce qu’il y a, c’est qu’elle n’a pas l’intelligence. »

 

377

378

Cet ouvrage est le 416e publié

dans la collection e Classiques du 20 siècle

par la Bibliothèque électronique du Québec.

 

La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.

 

379

Vous avez terminé Gustalin

Marcel Aymé

Des livres comme celui-ci

Après le livre

Pages fournies avec cette édition, gardées ici pour référence.