Gustalin

Marcel Aymé · Chapitre 5 sur 18

Pages du PDF

Gustalin

Chapitre V

 

L’oncle Victor se refusait à accompagner sa femme dans le village depuis le jour où, s’étant trouvés ensemble chez Tournejai, elle avait tenu devant la famille du menuisier les propos suivants : « Cette petite église de Chesnevailles, je l’aime de tout mon cœur. Hier après-midi, je priais devant l’Immaculée-Conception accrochée à un pilier, vous savez, la Vierge, et tous ces angelots avec leurs petits culs roses. Un chromo de quatre sous, un pauvre article de bazar à bondieuseries... mais la présence de Dieu en faisait un pur, un adorable chef-d’œuvre, mille fois plus touchant qu’un tableau de maître parce qu’il ne devait rien qu’à Lui. Vos biscuits à la cuiller sont délicieux. Ils viennent de chez Taille, n’est-ce pas ? Tout ce qu’il a est très bon. Et quel personnage pittoresque, ce M. Taille, avec son ventre et son tablier à bavette. Je vous dirai qu’il m’intimide... »

 

88

En sortant, l’oncle Victor avait épluché ces gentillesses de tante Sarah avec âpreté :

« Vous voilà contente, vous avez brillé... Ce n’est pas ce que vous avez cherché ? Avec ça ! Ce qui est sûr, c’est que vous n’avez pas été heureuse. Croyez-moi, on en rira longtemps chez Tournejai. On en rira pour n’en pas pleurer. En tout cas, on ne vous pardonnera pas d’avoir tourné en dérision cette image de l’Immaculée-Conception... mais oui, en dérision ! Vous avez parlé d’un chromo de quatre sous et d’une bondieuserie, c’est faire bien peu de cas d’une chose à laquelle ils sont probablement très attachés. Est-ce que Tournejai s’est permis une réflexion de ce genre sur la peinture futuriste qui orne votre chambre ? Pourtant, elle a dû lui paraître d’une incroyable ineptie. Et d’abord, pourquoi diable dire à ces gens qu’hier après-midi vous étiez en train de prier à l’église ? Allez-y trois fois par jour puisque je ne peux pas vous attacher, mais n’en parlez pas. La femme d’Ernest est assez dévote (quoiqu’elle se contente d’aller à la messe le dimanche)... Eh bien, soyez sûre que votre zèle lui paraît au moins singulier.

 

89

Il ne faudrait tout de même pas oublier qu’ici, vous faites partie d’une famille anticléricale. Et puis, cette façon de parler des anges... je vous assure, tout le monde s’est regardé. Petits culs roses ! Non, c’est insensé. Petits culs roses !... Oh ! je sais bien, vous avez mis dans cette réflexion une intention artistique. En réalité, ils y auront vu une obscénité. Moi-même qui ne crois pas aux anges, je vous avoue que ces culs m’ont choqué. C’est comme la présence de Dieu et sa collaboration au pur chef d’œuvre. Je ne veux pas mettre en discussion la qualité de cette littérature, mais les Tournejai n’y ont rien compris. Une acrobatie de femme savante, voilà le souvenir qu’ils en garderont. À tout prendre, j’aime encore mieux les petits culs. Mais le comble, c’est le pittoresque de Taille ! Le pittoresque, vous savez ce que j’en pense... Soit, mon opinion ne vous intéresse pas, mais vous devriez sentir ce que cette notion de pittoresque a d’essentiellement citadin et, dans le cas particulier, d’insolemment citadin. Les gens de Chesnevailles ne sont nullement flattés de vous fournir des personnages d’album et, quoi que vous puissiez penser, ils ont

 

90

d’autres raisons d’être. Aussi bien, vous auriez pu vous dispenser de dire que Taille vous intimide, puisque ce n’est pas vrai... Il vous intimide ? Allons donc !... Alors, s’il vous intimide, comme vous dites ‶d’une certaine façon″, mieux valait n’en pas parler. Ce langage impressionniste n’aura pas non plus produit l’effet que vous en escomptiez. On croira tout bonnement que Taille vous fait peur. »

En réalité, l’oncle se trompait sur l’opinion que les gens pouvaient se faire de tante Sarah d’après de semblables propos. Ils y reconnaissaient évidemment l’empreinte de la ville, mais rien ne leur paraissait moins surprenant. Ils trouvaient naturel qu’elle eût sur les choses de chez eux des idées un peu singulières et quand il lui arrivait de parler de choses inconnues, trop savantes ou trop subtiles, ils n’étaient même pas tentés de l’accuser de maniérisme. Ce qui les choquait, au contraire, c’était sa simplicité, son empressement à vouloir être des leurs.

En présence de tierces personnes du village,

 

91

Victor Jouquier était toujours sur des œufs, presque dans la situation d’un fils de bonne et austère bourgeoisie, qui introduirait dans sa famille une rien du tout, épousée après sommations. Il interrompait sa femme, s’épuisait à faire dévier la conversation et paraissait grincheux, contracté. Il ne lui demandait pas de faire un effort de compréhension et d’adaptation. Au contraire, il aurait voulu qu’elle restât distante avec les gens du pays.

En face d’elle, même dans l’ordinaire de la vie, il avait toujours un peu l’air de défendre un patrimoine et, quand surgissait un des menus problèmes que posaient les relations avec le village, il devenait hargneux, souvent méchant, à moins qu’il n’affectât, pour la conseiller, la négligence hautaine d’un professeur de maintien. À mesure qu’elle se poussait dans le monde de Chesnevailles, ces occasions de heurt se multipliaient. Venant une huitaine de jours après la conversation de chez Tournejai et son commentaire, il y eut une scène terrible, entre la colère et le désespoir. Tante Sarah avait, ni plus ni moins, invité la femme à Bringard et celle de

 

92

Granvalet à venir prendre le thé à la maison. Prendre le thé ! Quand il l’apprit, l’oncle Victor en resta d’abord interdit, à se demander si sa femme était folle ou consciemment criminelle. Prendre le thé. Il eut un rire douloureux, un rire de damné. Prendre le thé ! Mais vous ne sentez rien, vous n’avez donc pas un cœur, vous n’avez donc pas des boyaux ? Prendre le thé ! La femme à Granvalet prendre le thé ! J’aurai pourtant vu ça. Et puis, non, ne parlons même pas de prendre le thé... je m’y perds, j’en oublie... mais inviter ! Inviter la femme à Granvalet comme une femme de cher poète ! Mais, au moins, dites-moi que vous sentez ce qu’il y a de grotesque, d’odieux, dans ces simagrées... Allons, répondez !

Tante Sarah avait répondu, l’oncle Jouquier gueulé un peu plus fort, mais on n’avait pas pu décommander les invitées. Le jour du thé, il disparut depuis le matin et ne reparut que très tard dans la soirée. Jamais il ne voulut savoir comment les choses s’étaient passées. Il y pensait comme à un trou noir qui s’ouvrait dans la suite des jours, un abîme de honte et de ridicule.

 

93

Tante Sarah découvrait son époux sous un jour nouveau. Elle n’accusait plus l’Université de lui avoir imposé un uniforme. Au contraire, elle croyait apercevoir, sous l’écorce professorale, ce qu’elle appelait déjà le génie tortueux des Jouquier et qui s’acharnait après elle. Il était bien de la famille d’Hyacinthe. Même méthode pour reconnaître le bien et le mal en les tâtant avec la main, comme une poire ou un camembert ; même façon de se dérober et d’opposer à des raisonnements solides et subtils une affirmation brutale, impossible à contrôler. « Je sens que... vous devriez sentir que... c’est une chose que tout le monde sent... » Depuis qu’elle s’était convaincue de cette parenté de caractères, il semblait à tante Sarah qu’elle comprît mieux le chagrin de Marthe. Elle découvrait à ses confidences une signification secrète qui la touchait singulièrement : une jeune femme de quarante ans espérait trouver dans un changement de vie et de milieu une chance d’échapper à cette tyrannie domestique que le tête-à-tête de la solitude campagnarde rendait intolérable. Ces raffinements psychologiques étaient très loin de

 

94

Marthe, mais ils contribuèrent à resserrer l’intimité des deux femmes. Tante Sarah entrait décidément dans le complot contre Hyacinthe et en faisait maintenant une affaire personnelle. Il s’agissait en somme d’une entreprise où elle était elle-même intéressée, car l’oncle et le neveu s’encourageaient de leur voisinage pour devenir plus insupportables. Pourtant, elle ne songeait pas sans tristesse au jour où Hyacinthe emmènerait sa femme à la ville. L’existence à Chesnevailles perdrait beaucoup de son attrait. Rien n’annonçait du reste que ce grand jour fût proche. Les efforts de tante Sarah n’avaient d’autre résultat positif que d’entretenir les illusions de Marthe et d’enraciner en elle la certitude du succès.

Un jeudi, elles prirent ensemble l’autocar qui faisait le service deux fois par semaine entre Dôle et Chesnevailles. Tante Sarah allait voir les Kohn, des parents éloignés, commerçants au chef-lieu. Ces Kohn de Dôle étaient cousins aux Blumenfeld de Colmar, eux-mêmes cousins aux Morhange d’Épinal, lesquels venaient de marier leur fils à une demoiselle Lyon, de Fontainebleau, qui était la petite-fille d’une tante

 

95

maternelle de Sarah Jouquier. C’était une famille aisée, accueillante, égayée et civilisée par la nombreuse postérité du grand-père qui n’avait jamais réussi à se faire entendre utilement en français. Les Kohn attendaient avec curiosité cette singulière parente, doublement apostat, puisqu’elle était chrétienne et campagnarde. Ils lui firent, ainsi qu’à Marthe, le meilleur accueil. Tante Sarah, crânement, consacra un quart d’heure à les évangéliser. « Dépêchez-vous, dit-elle à l’octogénaire qui suçait sa pipe de porcelaine dans un coin du salon, dépêchez-vous, je suis venue vous avertir, je vous apporte la chance du Seigneur. » Le vieux en avait l’haleine raccourcie et, tout en rauquant et en crachotant son jus de tabac, lui roulait des yeux furieux. La conversation prit bientôt un autre tour et l’on parla Bloch, Lévy, Ullmann, Dreyfus de par ici, Dreyfus de par là. Tante Sarah conta ensuite avec enjouement les étapes de son initiation à la vie paysanne et les Kohn s’en amusèrent. Ils étaient gais, loquaces, aimables, et Marthe fut très vite à l’aise avec eux. Des jeunes gens l’entraînèrent à une partie de ping-pong. En prenant le thé, on fit

 

96

un coup de phono et, à l’heure du départ, tante Sarah promit de venir déjeuner un jour avec son mari et sa nièce. De cet après-midi passé chez les Kohn, Marthe devait garder un souvenir exaltant. Le salon, le thé, le ping-pong, les bavardages, le phono, fixaient ses regrets, lui composant une image heureuse de l’existence que lui avait fait manquer l’humeur capricieuse d’Hyacinthe.

L’oncle ne soupçonnait nullement l’existence d’un complot où il eût un rôle à jouer. De temps en temps, une fois même en présence de Marthe, sa femme lui arrachait quelques mots de regret à propos de la carrière d’Hyacinthe. Mais c’était pour lui une affaire sur laquelle il n’y avait pas à revenir. D’ailleurs, il n’était pas fâché d’avoir son neveu à Chesnevailles et, au fond, se fût presque félicité d’une décision qui lui avait paru blâmable quinze ans plus tôt. Il se montrait aimable avec Marthe, toutefois sans excès, l’appréciant, elle aussi, en homme du pays. Ce genre de femme ne lui semblait pas convenir parfaitement aux exigences de la vie des cultivateurs. Il eût préféré pour Hyacinthe une simple paysanne à cette fille des bois, dont les yeux noirs s’illuminaient

 

97

parfois d’une flamme inquiétante. Du reste, sa méfiance était plutôt instinctive. Il considérait qu’à quarante ans, l’âge des surprises est pratiquement passé pour une femme.

Tante Sarah comptait beaucoup sur le curé pour amener l’oncle Victor à son point de vue. Non pas qu’elle eût une idée bien haute de sa diplomatie, il en était justement dépourvu. Ce long jeune homme blême, qui venait maintenant chez eux très souvent, semblait fort mal averti des réalités de la vie campagnarde et même de la vie tout court. Après trois ans de ministère, il restait parmi ses ouailles comme un étranger et n’avait sur eux aucune autorité. Le plus clair de son temps passait à des lectures. Deux fois par mois, il allait à la bibliothèque municipale de Dôle s’approvisionner d’ouvrages divers, philosophie, politique, exégèse sacrée. M. Seguin, le conservateur, avait compassion de cette triste figure de ronge-livres et tentait parfois de l’aiguiller vers des lectures plus toniques, qui l’eussent servi dans son métier : mémoires et chroniques du pays, traités de cuisine ou d’agriculture, relations de voyages, poèmes

 

98

épiques et galants, grands romans d’amour et de haine, toutes choses qui parlent de la vie quotidienne des pauvres pécheurs et qu’on néglige au séminaire. Mais rien de ce qui était un peu saignant ne pouvait retenir le curé de Chesnevailles. Il n’avait sur le monde que des vues transcendantes et, incapable d’entretenir l’un de ses paroissiens sans ânonner ni bafouiller, il aurait discouru une heure d’affilée sur l’essence de l’être. Sa présence chez l’oncle et la tante Jouquier suffisait à recréer l’atmosphère de leur vie de Paris. Quand il était là, on discutait comme autrefois dans le salon du professeur, avec ce sentiment de légèreté et de parfaite liberté que procure l’oubli des nécessités. Tante Sarah songeait précisément à introduire dans l’une de ces conversations le cas d’Hyacinthe Jouquier, sous son aspect le plus théorique, sachant très bien que d’un tel débat, maintenu dans les régions abstraites, il peut sortir n’importe quelle conclusion. Par la suite, en effet, l’oncle conclut plusieurs fois selon les vœux de sa femme et de façon catégorique, mais il sut toujours se reprendre, n’étant pas homme à mélanger les

 

99

vérités du dimanche avec celles qui font de l’usage.

Rien n’avertissait positivement Hyacinthe de ce qui se tramait contre lui, mais il devinait sans mal, au visage de Marthe et à son attitude, qu’il se passait quelque chose. D’ailleurs, il ne croyait pas à une véritable conspiration et accusait surtout l’ambiance. La présence des Jouquier de Paris, leur trop élégant intérieur, les allées et venues entre les deux maisons, les quinze tomes des Origines, les bavardages de tante Sarah, lui expliquaient suffisamment l’état dans lequel était sa femme. Il songea plusieurs fois, et assez vaguement, à espacer les relations avec l’oncle Victor. Il aurait pu, sans froisser personne, représenter que le travail de la ferme souffrait de ces assiduités réciproques et, en donnant lui-même l’exemple, introduire plus de discrétion dans leurs habitudes de voisinage. Mais en dépit de ses préventions à l’égard des Victor Jouquier, qui ne tenaient peut-être pas toutes à la même inquiétude, le visage de Janette Bonpain suffisait à lui rendre leur maison aimable et il eût souffert d’y aller moins souvent. Lorsqu’il était à

 

100

travailler dans les champs, ou à rêvasser sur l’avant de sa voiture, les guides molles et le nez sur la queue de son cheval, ou à marteler sa faux dans la lumière du matin, ou à brouetter le fumier de l’écurie, ou à relever les lignes de fond qu’il tendait parfois dans la rivière, ou encore à ne rien faire, il lui arrivait de penser qu’il aimait bien sa femme, mais qu’il aimait bien Janette. Qu’avec elle, ce n’était sûrement pas la même chose. Et il essayait de se représenter. Vu les âges si mal accordés, Hyacinthe convenait être un triste individu, mais, comme tout se passait dans sa tête, il n’en avait pas de remords bien vif. Il se montrait d’ailleurs très réservé avec Janette.

Plusieurs fois, pourtant, à la vue de ses bras nus et de son cou hâlé, il ne sut pas se défendre d’y toucher en faisant entendre une sorte de bêlement assez juvénile. Janette le regardait en souriant d’un air doux et sérieux qui n’eût pas découragé un homme un peu résolu.

Hyacinthe pensa racheter ces faiblesses par une grande fermeté à l’endroit des quinze tomes de l’oncle Victor. Un matin qu’il était seul dans

 

101

la cuisine, il les fit descendre du rayon de bois blanc et les rangea dans l’armoire de la chambre à coucher. En rentrant à midi, il trouva les livres revenus à la place qu’ils occupaient depuis un mois. Le surlendemain, il les remit dans l’armoire et Marthe les remit sur le rayon. Au retour de la troisième navette, Hyacinthe fit observer que les couvertures claires commençaient à noircir du fait des fumées de la cuisine et des innombrables mouches qui s’y posaient. Marthe en convint et fit faire à Tournejai une vitrine à leur mesure. Le soir, les rayons du couchant qui pénétraient jusqu’au fond de la pièce allumaient cette cage de verre et mettaient sur les quinze tomes des Origines du Jansénisme une gloire provocante.

 

102