Gustalin

Marcel Aymé · Chapitre 12 sur 18

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Gustalin

Chapitre XII

 

Ayant épuisé la joie de faire terrasse devant chez Taille et au moment où la campagne commençait à l’ennuyer, tante Sarah souffrit d’une situation chaque jour plus tendue entre les deux familles Jouquier. Marthe, par la fraîcheur de son accueil, décourageait d’aller la voir et, de son côté, s’était interdit d’entrer jamais dans la maison de l’oncle Victor. Les relations avaient fini par devenir très rares. Hyacinthe lui-même, qui restait à l’écart des querelles, était difficile à saisir. Quand on le rencontrait, il se dérobait à la conversation ou plutôt lassait par le peu d’intérêt qu’il semblait y prendre et même le peu de part. Ses réponses étaient distraites et, s’il regardait les gens aux yeux, il avait l’air encore de voir autre chose. Ses visites s’étaient espacées tout d’un coup et il évitait de passer devant la maison.

L’oncle Victor avait cru remarquer qu’on le

 

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boudait. D’abord, il en accusa sa femme, disant qu’elle éloignait Hyacinthe par le scandale de ses beuveries publiques. Le froid persistant, il trouva plus digne de les tenir pour seuls responsables. D’ailleurs, il se défendait d’en être peiné et disait, en parlant de ses neveux : « Ils seront les premiers attrapés... nous, n’est-ce pas, nous avons une vie intérieure... » Il disait « nous avons » pour faire plaisir à son épouse et la récompenser de ne plus aller chez Taille, car il n’avait presque pas d’estime pour la vie intérieure des femmes.

Tante Sarah pressentait qu’en hiver, la vie à Chesnevailles, réduite aux conversations, toujours un peu aigres, avec le professeur Jouquier, devait être mélancolique. Janette se montrait maintenant sous un jour moins heureux qu’à ses débuts dans la maison, et le ton de ses paroles, une certaine réserve et méfiance, rendaient sa compagnie peu attrayante. Il y avait d’ailleurs, entre les deux femmes, cette affaire des gages, que la patronne pardonnerait difficilement. Quant aux indigènes, elle avait bien l’impression d’avoir épuisé toutes les distractions que pouvait offrir la découverte d’une variété

 

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d’humains. Passé le plaisir de la surprise, on se rendait à l’évidence : ces gens-là ne se renouvelaient pas. Restait la prière, mais, durant la mauvaise saison, l’église n’était pas chauffée, il fallait prier à la maison et l’atmosphère n’y était pas. Pour toutes ces raisons, tante Sarah souhaitait vivement renouer avec les neveux. D’autre part, elle s’était prise pour Marthe d’une sincère affection, aimant et admirant chez elle une ardeur à imaginer, une violence des sentiments et, à la fois, certaines élégances qui manquaient justement par trop aux autres femmes du pays. Elle pensait avec peine à la grande déception qui devait la tourmenter.

Tante Sarah était d’autant plus inquiète qu’elle ne disposait d’aucun moyen d’action sur Marthe. Plusieurs fois, elle avait averti Hyacinthe, lui confessant même sa part de responsabilité dans les imaginations dangereuses que s’était forgées sa femme. Il avait répondu que c’était embêtant, qu’il avait toujours soupçonné quelque chose de ces folies et qu’au reste, tout finit bien par s’arranger. Tante Sarah pensa que le plus urgent, pour la ressaisir, était de rétablir entre les deux

 

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familles des relations à peu près normales, et chargea le curé de préparer ce rapprochement. Elle se reposait sur lui du choix des raisons qui sauraient le mieux convaincre les neveux, l’avertissant simplement qu’il eût à leur donner un tour familier, populaire s’il pouvait.

Le curé veilla à la lampe trois jours de suite pour mettre au point son exhortation. Il avait d’abord songé à l’apologue des membres et de l’estomac, qui lui semblait très dans le ton, mais il doutait que des gens fussent assez naïfs pour s’en émouvoir, sans compter qu’il n’est jamais bien flatteur d’être comparé à des membres, et l’oncle, de par son âge comme de par sa situation, eût dû figurer l’estomac. Il décida enfin de développer cette idée que l’union des familles plaît à Dieu.

Un dimanche donc, après vêpres, il entra chez Hyacinthe, sous prétexte d’informer Marthe de la reprise prochaine des cours de catéchisme, car il fallait préparer Marie-Louise. Les enfants étaient au bois des Jacasses à cueillir des champignons. Au moment où le curé arriva, Museau se trouvait

 

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dans la cuisine, épiant les allées et venues de Marthe dans la chambre à coucher où il n’était jamais entré, et il aboya d’une façon à la prévenir.

« Bonjour, monsieur le curé, dit-elle, entrez donc. Taisez-vous, charogne, et d’abord, couché ! »

Museau flairait la soutane en grondant, mais le curé, pareil à ces enfançons qui ne savent pas encore le danger, n’y prenait pas garde. Marthe considérait avec respect ce mince et triste visage d’un être aussi merveilleusement inapte à la vie paysanne. Il parla de catéchisme et s’informa si Hyacinthe était là.

« Je vais vous l’appeler », dit Marthe.

Vers deux heures après-midi, Hyacinthe avait hésité s’il irait chez Taille boire un coup et jouer aux quilles, mais entre le quart et la demie, le courage lui manquant, il s’était remis en tous les jours, pieds nus dans ses sabots, et, du haut de son fumier, il avait pissé en direction de la rivière avec le vent pour lui. Depuis, il était resté là ou alentour, à regarder les prés tondus, les arbres

 

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déjà roux d’automne, les moutons du ciel, la terre alourdie par les pluies de la semaine et qui prenait une belle teinte plus chaude à l’endroit des premiers labours. Il avait suffi de quelques jours pluvieux pour que le fumier s’épanouît à nouveau, salissant tout, autour de la maison, avec ses traînées de sépia et ses flaques de noir purin. Il s’en dégageait une riche vapeur qui enveloppait Hyacinthe, entrait dans sa chemise et dans ses narines. Il respirait avec plaisir, tout en réchauffant le souvenir de son aventure, vieille de deux mois et si courte. Il voulait croire que chez l’oncle Victor, dans cette maison de rentier au jardin bien tiré, un amour comme le sien ne pouvait pas trouver une atmosphère favorable. Mieux lui eût convenu l’âcre senteur du purin que ces symphonies de parterres fleuris et d’eau de toilette. Il se prit à imaginer Janette dans le cadre familier de la ferme et sur cette odeur de fond qu’il respirait à larges narines. Elle y était du reste facile à situer et s’adaptait très bien à tout. Hyacinthe voulut se reprocher ces imaginations qui allaient déjà loin dans la trahison. Il eut pour Marthe un sentiment de pitié fugitif et songea

 

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ensuite avec humeur qu’elle ne lui avait jamais inspiré le désir de regarder son ventre, même autrefois. Et il se rappela le soir où sa femme était entrée nue dans un rayon de lune. Il y pensait très souvent. Le souvenir de cette nudité abondante lui était devenu importun, parfois insupportable, car il venait brouiller l’image de Janette offrant son ventre au soleil, et Hyacinthe ne savait plus regarder Marthe ni lui parler sans sentir de la gêne. D’autre part, ses remords étaient rares et ne duraient pas.

« Il vient tout de suite, dit Marthe au curé, mais il faudra l’excuser. Tout à l’heure, il s’est déshabillé pour se mettre en tous les jours. On ne pouvait pas se douter non plus que vous alliez venir. Ce n’est pas souvent que vous nous faites visite, monsieur le curé, et pourtant, on en aurait besoin plus que personne. J’ai beau dire à Hyacinthe et lui faire mes remontrances, il reste toujours avec ses idées. Dans son fond, remarquez, il n’est pas si loin d’être pour l’église, mais ce qui l’empêche, c’est qu’il est fier. Bien souvent, je lui dis, viens donc à la messe. Tu n’en seras pas moins bien vu, va donc, il ne faut pas

 

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croire. Et je me rappelle même un dimanche, tenez, monsieur le curé, le premier dimanche que j’ai mis ce tailleur-là. Il me trouvait belle, il me trouvait bien. Tellement qu’il avait des yeux drôles quand il me regardait, ah ! j’ai bien cru qu’il allait nous suivre. Il est pourtant resté avec Museau. Mais c’est pour vous dire qu’il n’aurait pas mauvaise volonté. »

Une ombre lente passa devant la fenêtre. Hyacinthe entra dans la cuisine et, après les politesses, offrit d’un vin blanc d’Arbois. Comme on était dimanche et qu’il venait très rarement, le curé n’osa pas refuser, quoiqu’il lui fût arrivé ainsi après boire, et dès le second verre, d’être pris de somnolence ou d’hilarité, ou encore des deux l’un sur l’autre ou à la fois. Il fit compliment du blanc et vint à son affaire. Le commencement fut assez pénible. En face des Jouquier, carrés, massifs, renflés, assis à pleines fesses, et qui sentaient la sueur, l’étable, le lait, le fumier, lui, le pauvre curé fluet, fragile, mal en vie, il se sentait menacé, opprimé, et, à chaque instant, il regardait dans sa soutane pour voir s’il y était encore. La cuisine était grande, la table

 

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était grande, et le fourneau, le couperet, les andouilles pendues sous l’auvent de la cheminée, et le couteau à saigner, le hachoir, le tranchelard, le fusil à aiguiser, la boudinière, la marmite, tout était grand, et les Jouquier ressemblaient à un couple d’ogres.

« Le respect de la famille est la pierre angulaire de toute société...

– Buvez donc, monsieur le curé, disait Hyacinthe.

– Merci, monsieur Jouquier... assez, assez... De toute société...

– Encore un peu, vous n’en avez pas... encore un peu, là...

– Oh ! merci... merci... La pierre angulaire de toute société. Nous voyons aujourd’hui de hardis novateurs dont nous ne méconnaissons certes pas les bonnes intentions et, bien au contraire, de hardis pionniers, dis-je, prétendre que la famille est la pierre d’achoppement du progrès humain. Erreur trop évidente, n’est-ce pas ? Non seulement la famille est autre chose de tout

 

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différent, mais elle est la condition même du progrès, de tout progrès, de la paix universelle, de la grande paix des hommes de bonne comme de mauvaise volonté. Et vous pensez bien que je ne me contente pas de l’affirmer. Je le prouve ! Suivez-moi : si j’appelle grand A le premier homme créé par le bon Dieu...

– Le premier homme, il s’appelait Adam, fit observer Marthe.

– Oh ! naturellement, dit le curé, je sais bien, Adam, c’est la vérité, vous avez raison, madame Jouquier. Mais je l’appelle grand A parce que c’est plus joli pour la démonstration. Si donc j’appelle le premier homme grand A et si petit a et petit b sont ses deux premiers enfants, et si je suppose d’autre part... »

Malheureusement, le prêtre s’embrouilla dans ses représentations algébriques et il lui fallut s’y reprendre à plusieurs fois pour achever sa démonstration. Hyacinthe, qui était touché de voir le mal que se donnait son curé, le suivit autant qu’il put. À la fin, il crut comprendre que si l’esprit de famille avait toujours régné parmi

 

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les fils d’Adam et les fils de ses fils, les hommes, n’ayant jamais été qu’un seul peuple, eussent vécu en paix. Même, il voulut bien admirer, ainsi qu’on l’y invitait, comment les raisons s’enchaînent pour, finalement, prouver Dieu, sans d’abord en avoir l’air, et il remplit le verre de son hôte. Le curé, qui avait soif, n’en fit qu’un coup et eut un long rire chevrotant.

« Permettez, dit-il à Hyacinthe qui prétendait mettre la conversation sur les surprises de la saison. Permettez, je crois avoir là quelques références... »

Il ouvrit son bréviaire qu’il tenait sur ses genoux et y chercha les Matines, pour lire certaines paroles des Pères de l’Église, qui lui semblaient appropriées. Le peu de vin qu’il venait de boire commençait à brouiller les lettres sur les pages.

« C’est curieux... Je ne vois pas... je ne comprends pas... »

Le curé se mettait les yeux dans son livre, aussi près que le lui permettait son grand nez transparent. Tout à coup, il se mit à rire, toujours

 

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chevrotant.

« Par exemple ! dit-il. Ah ! par exemple ! Je me suis trompé ! Au lieu d’emporter mon bréviaire, j’ai pris mon dictionnaire philosophique de Brams et Apfel ! une distraction, probablement... mais c’est curieux !... mon Brams et Apfel ! »

Il devint sérieux et ajouta, en tournant les pages du gros livre :

« C’est d’ailleurs un dictionnaire admirable, très complet... Je l’ai acheté il y a deux ans, à la mort de ma mère. J’en rêvais depuis des années, il coûtait deux cents francs. Ma mère avait mis tout son bien en viager. Elle ne possédait plus en propre qu’une commode Louis XVI dont l’antiquaire lui offrait quatre cents francs. Quand elle est morte, j’ai hésité à la vendre. C’était un souvenir, je l’avais vue enfant. J’ai failli la garder, et puis j’ai réfléchi que le Dictionnaire Brams et Apfel, acheté avec un argent venant de ma mère, serait un souvenir aussi. Et, en effet, quand je le consulte, il m’arrive très souvent de penser à elle. Aujourd’hui, je ne comprends pas

 

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comment j’ai pu m’en passer aussi longtemps. C’est vraiment une merveille... L’article Dieu est particulièrement réussi. Tenez, je vais vous en donner une idée... »

Le curé feuilleta son dictionnaire et dit en le refermant :

« Dieu est dans le premier volume et c’est justement le troisième que j’ai là. Tant pis... Mais comme nous le disions tout à l’heure, l’union dans la famille, s’il ne s’agissait vraiment que du bonheur d’une poignée de gens, ne mériterait pas qu’on s’y arrête... pardon, arrêtât, c’est le subjonctif. Mais avant tout, il importe de savoir que cette harmonie est voulue de Dieu et je vous prouverai qu’elle l’est. Notez bien, j’aurais belle de dire : l’ordre dans la famille n’est qu’un chapitre de l’ordre universel, catholique. Mais non, c’est trop facile, et nous admettons d’ailleurs de plus en plus que certains chapitres peuvent être au gré de l’individu sans que l’ordre général en soit altéré. Voyez, par exemple, ce que dit Brams et Apfel. Non, non, je vais m’y prendre autrement. Mais d’abord, je voudrais vous faire

 

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examiner ce que peut apporter à certains concepts la réfraction des deux infinis prémonitoires indépendamment d’un rapport spatial. Et maintenant, je vais supposer que mon bréviaire est un omnibus animé d’une vitesse connue... »

Le curé avait posé son dictionnaire sur sa chaise et s’animait à sa nouvelle démonstration d’une manière qui étonnait le couple Jouquier, Marthe surtout. Elle ne l’avait jamais vu aussi allant et attendait une parole dont elle pût faire son profit, mais elle comprenait de moins en moins. Pour Museau, il s’était endormi dans un coin de la cuisine.

Enivré par l’Arbois et plus encore par les choses qu’il disait, le curé se sublimait, ouvrait des parenthèses invocatoires à l’intention de Platon, d’Abélard, et d’autres notoriétés. Cependant, Hyacinthe rêvait à des ventres d’anges adultes et Marthe priait Dieu de donner une grande force à son curé pour qu’il la délivrât de tous ses mauvais démons. Mais ayant administré toutes ses preuves et content de s’être acquitté de sa mission, le prêtre se rassit avec un

 

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sourire d’innocence. Quoiqu’il les eût ennuyés, ses hôtes lui étaient reconnaissants d’être venu leur faire une visite. Ce grand garçon était un peu ahuri, mais sans malice. Quand il fut parti, Hyacinthe demanda :

« Tu savais donc qu’il viendrait, que tu avais gardé ton tailleur ?

– Non, bien sûr, sans quoi je ne t’aurais pas laissé te déshabiller, répondit Marthe. J’ai gardé mon tailleur, parce que ce matin, au retour de la messe, j’ai oublié de prendre chez Taille des choses pour ma couture et que je pourrais me trouver empêchée de travailler ce soir. »

Elle partit vers cinq heures, emmenant Museau avec elle. Les chemins étaient silencieux ; elle entendait, légers, les pas du chien dans ses pas. Tous les jours de la semaine, Museau était sorti avec sa maîtresse et, chaque fois, elle avait dû aller le chercher au garage de Gustalin. C’était pour elle l’occasion de longs entretiens sur la valeur des garages, les difficultés de se faire une clientèle, la concurrence, les rapports entre garagistes et clients, les bénéfices d’une

 

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entreprise, les villes les plus favorables à l’automobile.

En arrivant en vue du sentier qu’il prenait d’habitude pour aller à la chienne, Marthe gronda Museau et lui donna une tape qui lui fit prendre le pas ralenti. Passé l’embranchement, elle se retourna, inquiète d’un bruit de pattes qu’il lui semblait entendre, et s’aperçut en effet que le chien continuait de la suivre, comme s’il n’eût pas vu le sentier.

« Tu ne vas donc pas chez Chantremain ? » dit-elle en s’arrêtant.

Il s’était arrêté lui-même, cherchant sur son visage le sens de ses paroles. Marthe regarda autour d’elle pour s’assurer que nul ne pouvait la voir et revint sur ses pas, offrant ainsi à Museau le moyen de rattraper l’occasion perdue. Il ne sut ou ne voulut pas en profiter et resta sur ses talons. Apparemment qu’il n’avait pas la chienne en tête. Marthe ramassa alors une pierre et la lui jeta dans le sentier. Pendant qu’il courait la ramasser, elle s’éloigna vivement sur la banquette du chemin, où l’herbe étouffait le bruit de ses pas. Comme

 

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elle tournait la tête, elle sursauta.

Arrêté au coin de la haie et tenant la pierre dans sa gueule, le chien la regardait, curieux et surpris, semblait-il, de cette démarche furtive. Elle le rejoignit à l’embranchement et, le geste menaçant, proféra d’une voix sourde :

« Allez-vous-en !... Allez-vous-en ! »

La queue basse, il fit quelques pas dans le sentier et s’arrêta pour la regarder.

« Allez-vous-en plus loin !... Allez, allez !... Plus loin ! »

Après avoir fait quelque cinquante mètres, il s’assit à nouveau dans le sentier et les injonctions de Marthe ne le firent plus avancer. Toutefois, il n’osa pas revenir en arrière.

Gustalin était seul à la maison depuis le matin. La Flavie, partie à bicyclette pour un village voisin où demeurait sa sœur, ne devait rentrer que très tard dans la soirée. Invité à accompagner sa femme comme il faisait d’habitude, il s’y était refusé. Et maintenant qu’il repensait à cet audacieux refus, et bien qu’il eût invoqué un fort

 

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mal de tête, il était partagé entre la fierté et la crainte de l’avenir.

La venue de Marthe un dimanche après-midi ne manqua pas de le surprendre et il n’aurait su dire s’il en avait plus de plaisir que d’appréhension. Depuis huit jours qu’elle venait régulièrement au garage, il se sentait très désorienté. Il y avait en elle un élan de l’imagination qui emportait toutes ses défenses. L’achat d’un garage en ville, qui, une semaine auparavant, était encore pour lui une simple vue de l’esprit, devenait en quelques jours un véritable projet. Du reste, tout n’était pas clair dans cette ardeur de Marthe à ourdir ainsi une machination contre la Flavie.

« Tu es au garage, je vois, dit-elle en arrivant.

– Bien obligé. Dans notre métier, il n’y a pas de dimanche qui compte. Le repos, on ne sait pas ce que c’est, chez nous autres. Et d’un sens, c’est compréhensible. Le client, il roule le dimanche comme aussi bien les jours de semaine et je dirai même, davantage.

– Bien sûr, le dimanche, c’est pour la

 

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promenade. Moi, je suis sortie en commission et, une fois en route, le chien m’a encore filé par entre les mains. On a beau y faire attention, quand il a idée, il échappe toujours.

– Tiens ! dit Gustalin. Je ne l’ai pourtant pas vu passer et les Chantremain sont partis d’avant midi, en emmenant leur chienne.

– C’est drôle. Alors, il ne serait pas chez toi ? »

Elle avait la voix un peu altérée. Ils étaient à l’intérieur de la remise et Marthe, un peu plus grande que Gustalin, le regardait avec des yeux étranges qui faisaient monter en lui une angoisse. De temps à autre, elle détournait son regard pour jeter un coup d’œil au fond de la remise ou par la baie vitrée.

« Il ne serait pas des fois dans la grange ? demanda-t-elle après un silence.

– La grange ? mais non... la grange, elle est fermée...

– Des fois, elle a pu être ouverte un moment, est-ce qu’on sait... »

 

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Gustalin baissa les yeux sous le pesant regard et se défendit en bégayant :

« Mais non, voyons..., mais non, comment il aurait fait ?

– Allons voir quand même.

– Comment il aurait fait ?

– Allons voir, je te dis. »

Il voulut protester encore, mais la voix lui manqua. Marthe se dirigeait vers la grange. Il la suivit par timidité, par déférence, et aussi parce qu’il la désirait. Quand ils furent entrés et qu’elle eut refermé la porte derrière eux, l’ombre les enveloppa et ils se sentirent comme dans une alcôve. On entendait à côté souffler et remuer les bêtes dans l’écurie. Gustalin dit quelque chose à voix basse, mais elle lui ferma la bouche avec la main et presque rudement. Leurs yeux s’habituaient à la faible lumière, l’ombre devenait pénombre. Marthe ôta sa jaquette, sa jupe, et les accrocha contre la porte de l’écurie.

« Marthe, murmura Gustalin, écoute-moi... »

Marthe ôta encore tout ce qui la gênait, puis

 

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elle l’attira, le pressa contre elle.

« Hyacinthe, gémit-il, j’aime bien Hyacinthe...

– Moi aussi, souffla Marthe contre son oreille. Moi aussi. »

 

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