Gustalin
Chapitre XIV
Hyacinthe rentra un après-midi du moulin de Pessenon où il venait de mener son grain. Il tombait depuis midi une pluie serrée. En passant à Oussières, il avait pris Tournejai qui pédalait avec effort dans un mauvais chemin, la pèlerine trempée, déjà lourde. On avait mis la bicyclette sous la bâche et les deux hommes s’étaient assis côte à côte à l’avant, sous un grand parapluie vert. Personne n’était pressé, pas besoin donc de pousser le cheval. Tournejai parlait des pays qu’ils traversaient. Sa mémoire était vaste et il embrassait parfois près d’un siècle et demi.
« Tu connais pourtant la Frisée, oui ?
– Vous me faites rire, vous, Ernest, avec la Frisée ! C’est qu’il n’en manque pas, des Frisées.
– Mais, bordel de Dieu, la Frisée qu’elle avait trois filles. Allons, quoi. Trois filles qui restaient chez leur oncle Boissier, à Bretenières. Trois
275
jolies filles ma foi. L’aînée a marié un aubergiste à Paris et la deuxième un capitaine. Et la troisième a fait la vie, tu sais bien, elle a eu à Dôle un café... dans la rue Maillard, à main gauche en descendant sur l’hôpital...
– La Claudette, alors ?... Ah ! bon..., vous m’auriez dit tout de suite... Oui, maintenant, sa mère, je me rappelle.
– Aussi, je me disais, ce n’est pas possible. Eh bien, la Frisée, voilà sa maison, là-bas, entre les deux foyards. J’y ai posé une fenêtre en 88, pour te dire. Mais je les connaissais tous d’avant. Est-ce que la mère Cassignon n’avait donc pas épousé de première noce le Nestor Dupêcher ? Et Nestor, moi je le connaissais. Et son père aussi, je le connaissais, oui. Et je le connaissais, je vais bien te dire comment. Son père, le grand-père alors au Nestor, avait fait les guerres de la Révolution avec mon grand-oncle Lamain, et une fois, je ne sais plus déjà si c’est en Crimée ou en Cochinchine, une fois qu’ils se trouvaient d’être ensemble dans le désert, ils s’étaient acheté un serpent pour les deux. Dans ces pays-là, il fait
276
tellement chaud qu’on cherche à se faire frais de n’importe quoi, tu comprends. Mais Victor a bien dû le connaître... oui, ton oncle Victor. À propos, il ne sort plus guère. La saison probable ?
– Bien sûr, fit Hyacinthe. C’est comme Janette.
– Il commence à avoir de l’âge. Mais on dirait que le temps veut se ressuyer quand même. Le vent pousse, on dirait, sur le côté de ma main droite, en retirant sur le Petit-Villey.
– Oui. C’est comme Janette.
– Je te dirai, de ce temps-là, moi, je n’ai guère de goût. J’en entends qui disent : les menuisiers, beau ou pas, ils travaillent toujours. On travaille, affaire entendue, mais quand on assemble du fin, le bois devient traître à plus d’une fois. Ainsi j’ai connu un charron... »
En arrivant chez lui, Hyacinthe trouva Museau attaché à sa niche, ce qui n’arrivait jamais en semaine.
« Marthe a dû sortir, dit-il à Tournejai, et par ce temps-là, elle n’aura pas voulu l’emmener.
277
Restez donc le temps que je dételle. Vous boirez une goutte pour vous réchauffer. »
Tournejai l’aida à rentrer et soigner le cheval. Museau, qu’il venait de détacher, s’était assis sur le seuil de la maison et flairait la porte. Quand on lui eut ouvert, il fit lentement le tour de la cuisine et alla renifler à la porte de la chambre à coucher. Cependant Hyacinthe, ayant fait asseoir Tournejai, avisait au bout de la table une enveloppe sur laquelle il reconnut l’écriture d’écolière de Marthe.
Mon cher Hyacinthe,
C’est pour te dire que je pars pour toujours. Je sais bien que tu auras de la peine, moi j’en ai aussi. C’est malheureux. J’ai emmené la petite avec moi. Je sais bien que tu auras de la peine, mais qu’est-ce que tu veux ? Je pars avec Gustalin pour vivre avec lui. Il ne faut pas lui en vouloir. Je t’ai préparé ton manger pour ce soir sur le fourneau, les légumes sont épluchés pour trois jours, j’ai eu du mal. Tu trouveras des œufs dans la corbeille, dans le placard, le rayon du
278
haut, une douzaine. Tu feras attention la grande casserole à faire chauffer de l’eau, la queue tourne des fois dans la main. Je t’écrirai pour la lessive. Il faudra faire attention à la Lunette, tu sais ce que le vétérinaire a dit pour le sec l’année dernière, il faut faire attention. Surtout n’oublie pas qu’hier, tu t’es dépêché de rentrer la luzerne pas bien sèche, à cause du temps. Pense à l’étendre dans la grange, autrement elle aurait vite fait de chauffer. Il y a un poulet qui ne mange que dans la main, je lui ai mis une marque rouge à la patte. Si tu as le temps, donne-lui. L’argent est dans le pot en terre où tu sais, tu verras, il ne manque rien. Le dimanche, quand tu te déshabilleras, range bien tes habits. Brosse-les aussi. Je pleure bien en t’écrivant. Hyacinthe, je ne sais pas comment dire. Je t’aime tellement. Je t’embrasse bien tendrement et Marie-Louise aussi.
Marthe.
Alarmé par la pâleur d’Hyacinthe, Tournejai s’était levé de sa chaise.
279
« Ce ne serait pas une mauvaise nouvelle ?
– Ma femme est partie, dit Hyacinthe. Partie en emmenant la petite, pour s’en aller vivre avec... »
Il hésita à prononcer le nom, eut un sourire à peine ironique.
« ... avec Gustalin. C’est écrit.
– Le bordel de Dieu de cochon », gronda Tournejai.
Hyacinthe ne fit que hocher la tête. Il s’était assis sur la table, un pied par terre, l’autre pendant, et remuait ses souvenirs d’un mois. Rien dans l’attitude de Marthe, en ces derniers temps, ne lui paraissait étrange, et presque au contraire. À moins qu’il n’eût fermé les yeux et ne fût resté sourd à certains appels. Il finit par se souvenir de la soirée où Marthe, à n’en pas douter, avait souhaité qu’il l’interrogeât. D’autres signes de cette inquiétude lui revenaient à l’esprit.
Tournejai, malgré son affection pour Hyacinthe, ne put se défendre de le mépriser. D’abord, parce qu’il était cocu. Responsable ou
280
non, l’homme trompé laisse se corrompre un principe de gouvernement. Ensuite et surtout, Hyacinthe avait accueilli la nouvelle sans réaction virile. À le voir, il était trop clair que ce garçon-là ne balançait pas entre des résolutions violentes. Le menuisier espéra en vain un éclat.
« Elle reviendra peut-être, dit-il pour le provoquer.
– Je ne pense pas, répondit Hyacinthe. Gustalin, oui, peut-être. Mais Marthe, vous la connaissez mal.
– Et s’il revient, lui ? » demanda Tournejai.
Hyacinthe commença à montrer de la mauvaise humeur.
« Eh bien, quoi, s’il revient ? Vous voulez que je vous réponde quoi ? Qu’il s’attende à un coup de fusil ?
– Moi, mais non, je n’ai rien dit. Allons, voilà qu’il se fait tard.
– Asseyez-vous, Ernest. J’apporte la bouteille. »
Hyacinthe but posément, à petits coups, un
281
seul verre. La conversation se fixa un instant sur les semailles, puis il accompagna Tournejai jusqu’à sa bécane. Il ne pleuvait plus, mais le ciel était bas, le jour sombre.
« Tu m’auras bien rendu service, dit le menuisier. Sans toi, j’étais mouillé d’une belle.
– Sans vous, tout seul sur ma voiture, la route n’aurait jamais fini pour moi.
– Et je ne suis pas près d’oublier ton eau-de-vie.
– Quand l’année est bonne, on n’y a pas de mérite. Et ma fenêtre d’écurie, Ernest ?
– Ce sera pour la semaine qui vient...
– Oui, vous dites.
– Non, bordel de Dieu, c’est promis.
– Voilà qu’il fait froid et j’ai une vache fragile des bronches.
– Puisque c’est promis.
– Le bonjour chez vous, Ernest.
– Merci, pareillement chez Victor. »
282
Hyacinthe regagna la cuisine et, après avoir relu la lettre, la mit dans sa poche. Il entra dans la chambre à coucher pour y chercher, avec les traces d’un désordre, la confirmation de cet incroyable départ, mais rien n’était dérangé. Museau était entré derrière lui et flairait les meubles. Il s’arrêta au milieu de la pièce, leva la tête et, regardant son maître, fit entendre une longue plainte. Bouleversé, Hyacinthe se mit à gronder :
« Ne commence pas à faire tes façons, autrement tu vas voir ta gueule. Sors d’ici, d’abord. Je n’ai pas de temps à perdre à traînailler dans la maison. »
Laissant le chien dans la cuisine, il alla à la grange étendre la luzerne sur l’aire comme le lui recommandait Marthe dans sa lettre, et donner le fourrage aux bêtes. La nuit était presque faite quand il eut fini la besogne. Il ferma le poulailler et pensa tout d’un coup qu’il fallait traire les vaches et porter le lait à la fruitière. Marthe avait tout préparé à l’écurie. À côté du trépied de bois, il trouva la seille, la bouille avec le livret de la
283
fruitière passé dans le couvercle, et même une trappe d’eau propre pour se laver les mains. Il se mit à traire, non sans peine, car c’était ouvrage de femme, il n’en avait pas l’habitude. Les vaches se prêtaient mal à ses efforts et bougeaient sans repos, irritées par le rude contact de ces mains étrangères et maladroites. Quand il eut rempli la bouille et passé les bretelles de cuir qui la lui fixaient sur le dos, il alla chercher Museau à la cuisine et prit une pèlerine qu’il passa par-dessus son fardeau. Le chien était couché à sa place habituelle, la tête sur les pattes. À l’appel de son nom, ses oreilles remuèrent à peine. Il leva les yeux et les baissa aussitôt.
« Je te laisse la porte ouverte, dit Hyacinthe, si des fois tu voulais me rattraper... »
Sur la route, il se retourna plusieurs fois, mais le chien ne le suivait pas.
Hyacinthe s’étonnait un peu de n’être pas plus accablé. Il pensait avec chagrin à sa femme, à sa fille, mais n’avait guère l’impression de les avoir perdues. Pour le présent, il était d’ailleurs distrait par l’appréhension des regards curieux qui
284
l’accueilleraient sans doute à la fruitière, car si Tournejai avait gardé le secret sur l’aventure, la femme de Gustalin avait dû la répandre déjà. Au contraire de son attente, nul ne prit garde à lui, sinon pour le saluer au passage comme accoutumé.
Ce fut en sortant qu’il éprouva l’angoisse d’être seul. L’idée de rentrer chez lui, d’y être en tête à tête avec un chien malheureux, lui fit mal. Il eut peur de sa maison et décida de s’arrêter chez l’oncle Victor où on ne l’avait pas vu depuis plusieurs semaines. Il fut accueilli par Janette, avec froideur.
« Les patrons sont allés à Dôle, mais si vous voulez les attendre, ils seront là à l’autobus. »
Elle le fit entrer dans la salle à manger où brûlait un feu de bois dans un poêle de faïence. Depuis la porte, il vit les fauteuils, les tapis, le linge blanc de la table mise et il s’arrêta.
« Je suis bien sale pour entrer ici, et tout mouillé...
– Attendez où vous voudrez, dit Janette, vous
285
n’avez qu’à dire. »
Elle semblait à ses ordres et indifférente. Il essaya de saisir son regard, mais elle avait les yeux ailleurs.
« Je vais attendre dehors.
– Bon, dit-elle, comme vous voudrez. »
Ulcéré, les yeux brillants de chagrin, il se pencha sur elle.
« Qu’est-ce que tu as à me parler comme ça ? Tout de même. Je suis un chien, alors ? Tout le monde s’en va de moi, tout le monde s’écarte, maintenant. Mets-moi dehors. Et chassez-moi, tous que vous êtes. Me faire crever, me voir crever, hein ? sale petite vache... »
Janette s’était approchée de lui, pour être plus près de sa colère, en sentir la chaleur sur son visage.
« Va, je m’en vais, je ne salirai rien, ni tes planchers ni tes tapis. N’aie pas peur, je m’en vais. Choléra de gamine. Tes patrons, je ne veux pas les voir... »
Comme il s’échappait de la salle à manger,
286
Janette s’accrocha à son cou, il la bouscula pour passer. Elle l’embrassa plus fort, les mains nouées sur sa nuque. Il se déprit brutalement. La bouille, qui faisait une énorme bosse sous la pèlerine, bringuebalait dans son dos. Janette se laissa tomber à genoux sur le dallage du vestibule et lui serra les jambes.
« Hyacinthe, tu ne venais plus, tu ne voulais plus me voir. Depuis le jour, depuis le dimanche, tu ne m’as plus rien dit et voilà deux, voilà trois mois. Je me disais, c’était par ma faute, je me disais aussi, je lui dirai. Mais j’avais peur. Oh ! Hyacinthe... j’avais peur de toi. »
Troublé, il regardait d’en haut la nuque encore brune d’été, la jupe noire tendue sur l’arrondi de la croupe.
« Ma femme s’est sauvée, dit-il. S’est sauvée avec un homme en emmenant la petite.
– Hyacinthe, je n’en savais rien tout à l’heure... je t’aurais parlé autrement, je t’aurais embrassé d’abord... Mais j’irai chez toi tous les jours. Je resterai chez toi ou, si tu ne veux pas, je te ferai ton manger, ton ménage. Je sais bien les
287
hommes, il leur faut des femmes, ce sera moi. Tu ne réponds pas, j’ai été si malheureuse. Mais si tu veux retrouver ta femme, j’irai avec toi, je te la chercherai. Mais ne reste plus sans me voir... »
Janette pleurait, il vit ses épaules secouées et s’agenouilla devant elle. Il lui caressa les cheveux, les joues. Elle le regardait en balbutiant, les yeux encore pleins de larmes. Dans la poche de son tablier, elle prit un mouchoir, mais elle se trompa de visage et tamponna celui de Hyacinthe.
« Tu te rappelles, le jour, tu te rappelles ? Tu avais relevé ma robe haut, je sentais, tu me regardais le ventre. Regarde-moi encore, tiens, regarde-moi. »
Elle prit un peu de recul pour qu’il la vît dans la lumière électrique, puis elle étendit son dos nu sur un paillasson. Hyacinthe, sa bouille et sa pèlerine noire sur le dos, rampait entre ses jambes comme une lourde bête bossue.
En entrant dans le vestibule, tante Sarah entendit un cri plus doux qu’un souffle d’accordéon et vit d’abord cette monstrueuse forme noire dont les semelles, ferrées à gros
288
clous, raclaient et cognaient de la pointe sur le carreau. Un instant, elle resta saisie, presque peureuse, le dos appuyé à la porte d’entrée. Hyacinthe montra par-dessus la pèlerine un visage ennuyé.
« Eh bien, j’espère... » fit tante Sarah encore mal rassurée et déjà irritée.
Il y avait, dans cette étreinte sur le carreau, une hâte animale, un détachement des choses de l’intelligence, qui la blessaient profondément. De plus, elle était froissée qu’on n’eût même pas pris en considération l’éventualité de son retour. Hyacinthe se releva en essayant de masquer avec sa pèlerine le corps de Janette, mais sans y parvenir tout à fait. Voyant tante Sarah sur le point de s’éloigner en claquant la porte, il essaya de la retenir par une parole de regret.
« Que voulez-vous, soupira-t-il, à la campagne... »
Pensant que ce fût pour les ruraux une fatalité biologique de s’accoupler ainsi dans les vestibules, tante Sarah frémit d’avoir pu ignorer jusqu’alors une particularité aussi attachante. Elle
289
eut aussitôt une vive reconnaissance à Hyacinthe et à Janette qui venaient de la lui révéler.
« Évidemment, dit-elle avec un visage tout changé, la campagne... Mais quand vous êtes arrivé ici, est-ce que vous saviez ?
– Ma foi non, répondit Hyacinthe. Mais ces choses-là, c’est difficile à expliquer...
– Bien sûr, fit tante Sarah rêveusement. C’est un phénomène qui n’a pas encore été étudié. »
Janette, après avoir longuement pressé la main de Hyacinthe, regagna sa cuisine.
« Il faudra que nous reparlions de cette chose, dit tante Sarah à son neveu quand ils furent dans la salle à manger. Au fait, pourquoi ne vous voit-on plus ? J’ai voulu le demander ce matin à Marthe qui a pris l’autobus avec nous, mais elle était, comme toujours, sur la défensive, et d’ailleurs, nous n’étions pas l’une à côté de l’autre. Mais j’y pense, au retour, nous ne l’avons pas vue dans l’autobus... »
À cet instant, l’oncle Victor, qui était passé chez Taille acheter des cigarettes, pénétra dans la
290
pièce et Hyacinthe mit au courant les deux époux de la fuite de sa femme. Tout de suite, l’oncle Victor éclata en imprécations. Tante Sarah essayait en vain d’excuser les amants.
« Que voulez-vous, ils étaient à la campagne... Il vaut mieux s’efforcer de comprendre et se mettre un peu à leur place...
– Quelle salope ! ah ! mon pauvre enfant, pourquoi as-tu épousé cette garce des bois ? Ce n’était pas du tout ce qu’il te fallait. »
Et l’oncle Victor assura que dès sa première rencontre avec Marthe, il avait prévu ce qui venait d’arriver.
« En tout cas, tu sais ce qu’il te reste à faire. Dès demain aller à la gendarmerie pour la faire rechercher, car toi seul dois disposer de l’enfant. Il faut qu’avant trois jours cette petite soit chez son père. Il faut faire respecter ton droit.
– Je ne vous dis pas, fit Hyacinthe, mais elle sera mieux d’être avec sa mère quand même.
– Comment, elle sera mieux ? par exemple, c’est trop fort ! Tu ne vas pourtant pas
291
abandonner tes droits à cette créature ! D’abord, c’est une question de moralité, tu ne peux pas laisser Marie-Louise avec l’amant de sa mère.
– Oh ! c’est Gustalin...
– Eh bien, quoi, c’est Gustalin ? Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Oh ! rien...
– C’est drôle, fit l’oncle Victor. Un homme te prend ta femme, te prend ta fille, et tu n’en remues pas plus que si l’aventure arrivait au voisin. Que diable, il faut savoir se montrer. Demain, tu iras à la gendarmerie et tu iras chez un avoué. Sois tranquille, le divorce ne traînera pas.
– Il ne faut rien précipiter, plaida tante Sarah. Marthe reconnaîtra son erreur. À la campagne, des surprises comme la sienne ne sont pas rares. Mais surtout, Hyacinthe, pensez à votre âme, et, pour Dieu, ne divorcez pas.
– Allons, allons, dit l’oncle, vous n’allez pas empêcher ce garçon-là de divorcer. Il le doit aussi bien pour ses enfants et pour lui que pour toute la
292
famille. Il ne faut pas qu’une salope traîne toute sa vie dans la boue le nom des Jouquier. D’ailleurs, nous sommes une famille anticléricale. Il n’est pas mauvais d’avoir, parmi nous, au moins un divorcé.
– Mais Jésus, voyons... Qu’est-ce que Jésus pensera, si Hyacinthe vient à divorcer ?
– Jésus ne pensera rien du tout, affirma l’oncle, parce qu’il n’est pas dans la nature de Dieu de penser.
– Vous me permettrez de n’être pas de cet avis.
– À votre aise, mais quand je dis qu’il n’est pas dans la nature de Dieu de penser, je le prouve de façon péremptoire.
– Laissez-moi rire... péremptoire...
– Péremptoire. Le curé a dû convenir hier soir qu’il n’avait rien à opposer à mes raisons. Du reste, il s’est montré beau joueur, il n’a pas paru le moins du monde affecté.
– Oh ! avec vous, on n’a jamais avantage à être poli. M. le curé aurait mieux fait de vous dire
293
carrément que vous avez été ridicule. La nature de Dieu ne peut pas être à la fois...
– Ah ! je vous en prie, Sarah, priez Dieu toute la journée, mais n’en raisonnez pas.
– Vous comprenez, je la connais, votre démonstration par les échanges nouménaux...
– Mais pas du tout ! Mais c’est le contraire ! Ha ! Ha ! Le contraire, je vous dis. Mais vous êtes folle ! Je suppose le problème résolu, justement ! »
S’éleva une dispute passionnée sur la nature de Dieu et il y eut un cliquetis de maîtres mots qui achevèrent de soûler les époux. Assis sur le bord d’une chaise à cause de sa bouille qui l’éloignait du dossier, Hyacinthe offrait ses souliers à la chaleur du poêle et, tout en essayant de fermer ses oreilles au vacarme philosophique, songeait à sa femme. Les époux l’avaient oublié. Un instant, ils eurent l’un pour l’autre un mépris si lourd que la voix leur manqua pour l’exprimer. Dans le silence qui durait, s’éleva alors la voix d’Hyacinthe :
294
« Une bonne femme, que j’avais quand même. Bonne femme et vraie femme et fine ménagère. Dans les champs ou à la cuisine ou encore à soigner les bêtes, il fallait la voir, le cœur à tout et les mains vives. Quand ses yeux noirs étaient sur vous, c’étaient les bois qui vous regardaient. Marthe, elle était restée des bois, toujours des oiseaux en tête et toujours aussi le cœur qui bouge. Nous, les culs lourds de sur la plaine, on n’est pas vifs du sentiment. Marthe, je n’ai pas su la suivre. J’aurais dû veiller mieux sur elle. Quand je pense, bon Dieu, à tout ce qui pourrait arriver. Vous me dites gendarme et divorcer. J’irais faire de l’ennui à ma femme, vous pensez ! de l’ennui à la femme que j’aime ! Je l’aime plus que les yeux de mes enfants. »
L’oncle et la tante Jouquier perdaient de vue la nature de Dieu et regardaient leur neveu avec compassion. Sur la table, le couvert était mis pour deux personnes. On voulut le retenir à dîner, mais il déclina l’invitation.
« Marthe a préparé mon dîner. Il faut que je m’en aille. »
295