Gustalin

Marcel Aymé · Chapitre 8 sur 18

Pages du PDF

Gustalin

Chapitre VIII

 

Avant de quitter l’allée, Hyacinthe remonta la robe de Janette avec de tendres précautions et elle, qui semblait endormie, aidait à ses efforts par des flexions du torse. L’élastique de la ceinture s’arrêta sur le haut des seins, marquant la peau d’une dentelle rouge, tandis que le bas de la robe moussait sous le menton comme une collerette. Dans la lumière de presque midi, il regarda se détendre le corps durci par le plaisir, puis effleura le ventre nu de ses gros doigts cornés en murmurant :

« Ce soir, je sortirai pour tendre des cordes dans la rivière. À neuf heures et demie, je viendrai dans le pré là-bas, au bout du jardin. Autrement, on ne voit rien ? Mon veston n’est pas sale aux coudes, non, mais sérieusement, regarde. »

Janette ouvrit les yeux, le regarda tourner sur

 

154

lui-même et fit signe que tout était en ordre.

« Lève-toi, dit encore Hyacinthe, ne reste pas là. On pourrait venir, mon oncle ou bien les femmes. La messe ne va pas tarder à sortir. »

Toujours silencieuse, elle s’assit, rabattit sa robe et resta ainsi sans mouvement à fixer la pointe de ses souliers. Il en eut un serrement de cœur, prenant pour de la tristesse ce qui était encore l’étonnement du plaisir. Croyant entendre un bruit de pas, il s’éloigna très vite, à la fois heureux et tourmenté. La vision de ce jeune corps de fille, arqué sous le soleil, le laissait ébloui et renouvelait et élargissait en lui une certaine notion de l’amour qui était presque un héritage. D’autre part, l’attitude de Janette, ce regard en elle-même, qu’elle avait eu en revenant à la conscience, le contrariait, par instants même le bouleversait. À son émotion venait s’ajouter une petite peur, celle de se trahir par une attitude, un faux pli de ses vêtements, une tache. Il pensait à l’air cafard qu’il aurait tout à l’heure quand il répondrait à sa femme et à tante Sarah. Surtout dans ses habits du dimanche.

 

155

Marthe rentra dans un état d’excitation qui permit à son mari de passer inaperçu. Ses cris de douleur, ses imprécations, ses grands rires sardoniques, emplirent la maison pendant trois quarts d’heure et il fallut entendre deux fois comment Lucien avait essayé de se débarrasser du ruban de son béret, gravé en lettres d’or au nom de Jeanne d’Arc.

« Pas plus tôt que la messe était finie, voilà mon apôtre qui se coulait dehors par la grande allée, non pas que de s’en aller avec les autres galvauds par la porte basse, comme il fait d’habitude. De le voir passer par entre les grands bancs, moi je me pensais : ‶Tiens.″ Enfin, c’est bon, le monde se met à sortir, nous aussi. Chacun s’en va retrouver ses morts. Et voyez ce que c’est : d’habitude, je commence toujours par la famille du Hyacinthe, sur le côté de chez la Joséphine au Clinclin, mais ce matin, une idée que j’ai eue, je m’en vais tout droit vers les miens, donc du côté gauche quand on se trouve de sortir par le porche ou, si vous aimez mieux, en retirant vers les morts au notaire. Je vous dirai, de causer aux uns et aux autres, j’avais bien

 

156

oublié le gamin, quand voilà-t-il pas que justement, j’aperçois qui donc ? mon sujet qui se tenait planté devant la tombe de son grand-père Clovis. Et un air sage, un air poli, béret en main, oui, s’il vous plaît, la tête baissée, vous auriez dit qu’il se retenait de ne pas pleurer. Mais vous pensez comme avec moi, ça pouvait prendre. Remarquez, je ne dis pas qu’il ait mauvais cœur, quoique, au fond, il ne vaille pas cher. Pour le sentiment, je le croirais même plutôt porté vers ses grands-parents maternels que sur le côté du père. Mais n’empêche. Un gamin qui s’en va tout seul sur la tombe de son grand-père, je dis ce n’est pas naturel. D’un autre côté, qu’est-ce que vous irez lui reprocher ? Je le regardais, je le regardais, et tellement qu’il avait de la peine ou plutôt qu’il avait le semblant, moi j’en étais intimidée. Et puis, voilà que de penser, le sang me tourne un coup dans la tête. ‶Mets voir ton béret, avec ce soleil.″ Lui, comme s’il n’avait pas entendu. Mais son béret, moi je le voyais qui se resserrait dans ses deux mains. ‶Montre ton béret ″, je lui dis. J’attrape le béret. Plus de ruban au béret. Vous entendez bien, plus de ruban. Et un

 

157

béret de vingt et un francs que la vendeuse me disait, il lui ferait ses dimanches pour encore au moins trois ans. Lui, il avait perdu le ruban. C’était fort quand même. ‶Le ruban, il me répondait, c’est les autres qui me l’auront pris...″ Mais je l’ai calotté une belle affaire. On n’aurait pas été pour venir manger ici, il se couchait sitôt rentré, et le ventre vide, ah ! je vous assure. Un béret de vingt et un francs. Mais attendez ! il l’aurait perdu, on dirait, quoi, il l’a perdu. Mais je vous dis, attendez le plus beau. Je me baisse pour désherber la tombe et, grand comme une oreille de chat, j’aperçois, qui dépasse de terre, devinez quoi : un bout du ruban du béret. Vous croyez d’un impossible, il avait pourtant caché son ruban sur la tombe de son grand-père, pauvre homme, qu’il aimait tant Lucien. Ah ! il faut n’avoir guère de cœur quand même et pas beaucoup de fierté non plus... »

Jusqu’à l’heure du déjeuner, Lucien fut dans une position difficile. S’il s’échappait au jardin, sa mère voulait qu’il fût là pour s’entendre reprocher le ruban et quand il était là, sa présence lui semblait un défi.

 

158

Le ruban passait de main en main, de pièce en pièce, claquait dans les courants d’air, et puis il était brossé, passé à la benzine, étiré, repassé à sec et à la pattemouille, pour enfin être fixé au béret, et si jamais il venait à être reperdu, ah ! s’il était reperdu ! autant valait n’y pas penser. Du reste, le compte de tout à l’heure n’était pas réglé, il s’en fallait. Ce serait trop commode. Il n’y aurait qu’à recommencer. Un béret de vingt et un francs.

Tante Sarah était visiblement excédée par toute cette histoire et commençait à prendre la défense de Lucien d’un ton acide. Cependant, l’oncle Victor la harcelait avec l’article de la Revue des Travaux. Il n’eut pas de repos qu’elle ne se mît à le lire, si bien qu’elle passa à table avec des idées de vengeance. Du reste, tout le monde était un peu nerveux, sauf pourtant Talentine qui se recueillait dans l’attente des nourritures que le luxe inouï de cette salle à manger faisait présager abondantes et choisies. Les premières bouchées furent avalées en silence. Marthe avait le souci de surveiller Talentine qui dévorait, si menue, avec un incroyable appétit et

 

159

sans guère se soucier des convenances. Sur la fin du premier service, elle fit compliment de l’habileté de Janette en s’adressant à son oncle qui était à côté d’elle. Il approuva très distraitement et tante Sarah, dont l’humeur s’était encore aggravée, jugea qu’il était presque impoli.

« Victor n’aime pas beaucoup qu’on lui parle de Janette, dit-elle à Marthe. Il sait trop ce que nous lui devons. »

La querelle des gages de Janette venait ainsi de se ranimer. L’oncle riposta sèchement et tante Sarah en vint à dire :

« Ce n’est pas une raison parce que vous venez de vous faire étriller par ce jeune professeur Montagnon...

– Étrillé ? Vous dites étrillé ?... par ce... comment l’appelez-vous déjà ?... Colignon... Montagnon...

– Il a répondu point par point à votre article du mois de mai...

– À côté ! rugit l’oncle. Il a répondu à côté ! Il n’a rien vu, rien de rien !

 

160

– En tout cas, ses arguments toucheront beaucoup de monde, croyez-moi. Et cette ironie, charmante pour mon goût...

– Son ironie ! si vous saviez ce que j’en fais, de son ironie !... un gamin d’à peine quarante ans ! un morveux qui n’a jamais rien compris à Pascal et suffisant comme tous les ignorants de son espèce et qui ose parler des ‶latences pascaliennes du cœur automatique″, en feignant d’oublier que le mot m’appartient ! Quel monde ! des larrons, des mufles, des imbéciles... »

Entre l’oncle Victor et sa femme qui, n’ayant jamais lu Pascal, avait fait d’assez bonnes études pour en pouvoir parler de façon piquante, il y eut une discussion passionnée sur le Pari et sur les gains qu’il convient d’attribuer aux servantes dans quelques cas particuliers. Talentine bâfrait sans précipitation, mais sans perdre de temps non plus, la tête dans son assiette et, parfois, levant sur les autres convives un regard furtif. Hyacinthe, tout en écoutant la dispute, souriait à la suspension électrique. Les enfants admiraient la méchanceté des vieillards et regrettaient que,

 

161

sur les instances de leur mère, on les eût mis chacun à un bout de la table, Lucien étant placé de façon à avoir la vue de son béret Jeanne d’Arc, pendu à l’espagnolette de la fenêtre.

Tout à coup, l’oncle Victor devint bon et proposa à sa femme de rentrer en soi-même. Mais c’était une feinte, car il profita de l’accalmie pour démontrer que Pascal n’eût jamais consenti à augmenter les gages de Janette. Cela ressortait de son œuvre tout entière et il fallait être Juif pour ne pas comprendre. Marthe, sans saisir la portée exceptionnelle du débat, désirait apaiser les scrupules de tante Sarah. Elle déclara qu’elle était du même avis que Pascal et que cent quarante francs par mois était un juste prix, surtout dans une maison aussi agréable, où il n’y avait point de bêtes.

Tante Sarah fut peinée de voir Marthe se ranger à l’opinion du professeur et lui en voulut. Mais sa surprise fut d’autre sorte quand Hyacinthe prit la parole, le regard toujours angélique, perdu dans la suspension.

« Au fond, dit-il, quand on veut réfléchir, cent

 

162

quarante francs par mois, ce n’est quand même pas beaucoup. Il faut bien se dire que les filles placées à Paris et qui se font leurs trois cents francs l’un dans l’autre, n’ont pas seulement la moitié de la besogne de Janette. Oh ! non, ni la moitié ni le tiers. La maison est grande, n’est-ce pas, et avec des personnes déjà d’âge, le travail est tout de suite minutieux. Tenez, l’autre matin, je passais, je suis sûr, il n’était pas six heures. N’empêche, elle était déjà debout. Vous l’auriez vue pieds nus dans ses sabots, pieds nus, jambes nues, sur le dos presque rien non plus, et les cheveux tout emmêlés. Eh bien, vous ne me croirez peut-être pas, mais elle paraissait bien plus claire. Plus claire de teint, plus claire de cheveux et, j’ai trouvé, plus jeune aussi. Peut-être à cause de ses jambes nues. Quand la rosée les a mouillées, c’est des jambes pour aller en classe. Surtout qu’elle était habillée court, un jupon court à tout aller. À l’âge de vingt ans, le creux du jarret, c’est souvent gracieux. Le jarret, le genou, n’est-ce pas, et puis le ventre aussi... C’est bien pour vous dire que Janette ne regarde pas à se lever de grand matin et qu’elle prend son ouvrage

 

163

à cœur. Naturellement que cent quarante francs, pour une n’importe quoi qui ne tiendrait pas vos intérêts, ce serait encore bien honnête. Mais avec Janette, vous n’avez besoin de penser à rien et c’est ça qui compte, justement. Remarquez, je ne suis pas non plus pour qu’on s’emballe. Au contraire, moi, c’est tout le contraire. Mais il faut être juste aussi. Pour cent quarante francs, vous trouverez des filles autant que vous en voudrez, mais des comme Janette et même à cinq cents, vous chercherez pendant dix ans. »

Tante Sarah, le regard mouillé, accueillait en extase les paroles d’Hyacinthe.

« Évidemment, fit l’oncle Victor, c’est ce que j’ai dit moi-même dès le premier jour. Quand elle sera chez nous par exemple depuis six mois, rien ne nous empêchera de lui donner vingt ou vingt-cinq francs de plus...

– Vous avez bien trop de bonté, dit Marthe sans aucune ironie.

– Il fait la part du feu, dit tante Sarah, mais trop tard. Ah ! mon pauvre Victor, parce que Hyacinthe, connaissant votre orgueil, n’a pas

 

164

voulu assombrir votre première journée à Chesnevailles, vous avez pensé qu’il vous donnerait éternellement raison contre l’évidence, raison contre la raison. Voyez dans quelle situation votre entêtement aura mis ce pauvre enfant. Obligé d’infliger la vérité à son oncle... Mais qu’on en finisse une fois pour toutes et qu’on donne à cette petite les trois cents francs auxquels elle a droit... »

Janette entra sur ces mots et la dispute fut suspendue. Elle avait un visage doux, un tablier blanc et de repenser à son ventre au soleil, il lui venait aux bras les gestes ronds d’une danseuse. Ayant changé les assiettes, elle apporta le gigot et, au passage, Hyacinthe ne sut pas résister au désir de lui effleurer les jambes avec sa main pendante. Janette le regarda longuement. Elle le regardait encore en levant le gigot pour le poser sur la table, en sorte qu’elle heurta le crâne de l’oncle Victor avec un bruit ferme.

« Faites donc attention ! » cria-t-il furieux.

Les enfants s’étaient mis à rire, tout heureux de cette occasion de se détendre, et tante Sarah et

 

165

Hyacinthe, quoique le choc eût été assez rude, ne purent garder leur sérieux. Marthe elle-même n’y résista pas et toute la table fut secouée, excepté Talentine qui mangeait et buvait.

« Vraiment, dit l’oncle Victor, quand Janette fut sortie, voilà une petite personne qui a de la chance. Ici, on récompense la bêtise et la maladresse... »

La discussion reprit, plus âpre, plus venimeuse. Pour finir :

« J’aime mieux la renvoyer que de lui donner trois cents francs.

– C’est ça, renvoyez-la, je la prendrai comme femme de chambre, riposta tante Sarah, et je lui donnerai trois cent cinquante francs. »

L’oncle Victor eut une pensée homicide qui dégénéra tout de suite, à cause de son éducation. Il fut quand même sur le point d’informer que, puisqu’il en était ainsi, il quitterait le pays dans la semaine pour n’y revenir jamais. Et puis, songeant aux frais d’un nouveau déménagement, aux commodités de la vie campagnarde et,

 

166

surtout, au cimetière de Chesnevailles, il se contint. Ce cimetière était pour lui l’endroit le plus agréable du village. Il allait le voir souvent, sous prétexte de visiter sa famille, en réalité pour sentir la terre sous son pied, arpenter un emplacement qu’il convoitait pour sa dépouille et en jouir par avance. Depuis qu’il était près de sa tombe, il pensait à la mort avec un sentiment de sécurité parfaite. Aller mourir ailleurs, quand même on dût le ramener, c’était déjà autre chose. Plutôt que de gâter une situation aussi avantageuse, mieux valait céder sur la question des gages. L’oncle s’en tira par un très joli mot latin qui signifiait à peu près : « Donnez trois cents francs à la servante, flanquez l’argent par les fenêtres, j’en aurai toujours assez pour moi puisque je ne dépense pas tout mon revenu et, quant au principe, je n’abandonne rien. »

« Bon, dit tante Sarah, quand il eut traduit son mot en français, voilà qui est donc entendu. Trois cents francs et déjà pour le mois qui court. »

Elle sourit à Hyacinthe, en pensant que ce garçon-là, sous des dehors parfois rugueux,

 

167

cachait une vive sensibilité, une compréhension délicate des êtres, des choses, des situations, en tout beaucoup plus fin que Marthe, la pauvre, car elle manquait vraiment d’antennes.

La question des gages étant réglée, on n’y revint pas. L’atmosphère en fut assainie. Pendant tout le gigot, on parla des moissons, de la chaleur, d’un crime curieux relaté par le journal du jour et qui venait d’être commis dans la Nouvelle-Galles du Sud. Hyacinthe versait souvent à boire et tout le monde parlait à la fois, sans écouter le voisin, comme quand on s’entend bien. Talentine, plus rouge qu’une pomme de moisson, commençait à rire sans raison.

« Je me rappelle, disait l’oncle Victor, il y a seulement soixante ans, le cimetière était loin d’être ce qu’il est maintenant. N’est-ce pas, Valentine ? Tu te rappelles, il y a soixante ans ?

– Ah ! oui. Ils étaient bien moins.

– D’abord, ils étaient moins nombreux. Dans ce temps-là, les morts ne duraient pas longtemps, on n’avait pas tant le moyen de les garder et surtout, on était moins orgueilleux. Et l’endroit

 

168

où ils étaient, tu te rappelles ? »

Talentine pouffa dans son verre, non, elle ne se rappelait pas.

« Ils étaient derrière l’église, tout derrière. Il y a d’ailleurs encore des tombes. Le chemin qui va à l’église n’avait pas le tracé d’aujourd’hui et la place de la mairie n’existait pas. Ceux qui venaient à la messe depuis le Carrouge rangeaient leurs voitures justement sur l’emplacement où l’on enterre maintenant. Et c’était dommage, parce qu’enfin, on ne pouvait pas rêver meilleur endroit.

– C’est bien vrai, fit Hyacinthe. On ne pouvait pas trouver mieux.

– Un endroit élevé avec à peine de pente.

– Et bien exposé.

– Le soleil du matin au soir.

– Abrité du vent, mais pas trop.

– Le terrain est tout de suite ressuyé.

– Surtout comme la terre est légère.

– Clinclin le disait, la dernière fois qu’il

 

169

creusait pour la Louise Quedon : au cimetière de chez nous, il y a une jolie terre.

– Bien sûr, légère, une terre légère. Dans la main, on ne la garde pas, elle vous coule par entre les doigts.

– Oui, comme dit Clinclin : au cimetière de chez nous, il y a une jolie terre. Que dans la commune d’en face, ils voudraient bien avoir la même.

– Quand on sait ce que c’est, leur cimetière à eux... »

Les Jouquier, sauf tante Sarah, se regardèrent avec orgueil et un rire de mépris courut autour de la table.

« Chez eux, ils ont une terre lourde, une terre grasse... de la glaise...

– Par temps humide, ils sont dans l’eau...

– C’est forcé, elle ne s’écoule pas.

– Et par grand sec, la terre se fend, et des fois jusqu’au bois, misère.

– Ah ! ils ne durent pas comme chez nous... »

 

170

L’oncle resta un moment rêveur.

Pour Marthe, ces propos sur le cimetière lui avaient remis en mémoire l’affaire du ruban Jeanne d’Arc. Depuis un instant, elle regardait Lucien avec dureté. Il entrait du reste quelque calcul dans cette colère. En allant à la messe, elle avait médité avec tante Sarah de tenter pendant le déjeuner une manœuvre contre Hyacinthe. L’heure lui semblait venue et, en outre, elle croyait avoir trouvé une transition habile.

« Quand je pense, un béret de vingt et un francs... Et il ose se montrer, pourtant... Et il fallait voir les airs qu’il prenait... »

Tandis qu’elle racontait, Marthe clignait de l’œil à l’intention de tante Sarah qui feignait d’être toute à son fromage.

« Mais je lui dis ‶Lucien, tu vas me dire pourquoi. Quand on devrait coucher ici et manquer à manger chez l’oncle. Tu vas me dire pourquoi tout de suite.″

– Taille a vraiment du bon fromage, disait tante Sarah.

 

171

– Vous savez ce qu’il m’a répondu ?

– Taille est d’ailleurs très bien approvisionné.

– Qu’il avait assez du ruban ! »

Marthe fit encore un clin d’œil et se résolut à amorcer elle-même la manœuvre que tante Sarah semblait avoir oubliée.

« Oui, voilà pourtant ce qu’il m’a répondu. Je peux le dire, depuis bientôt un an, c’est fini d’en venir à bout. Ah ! il est temps qu’il s’en aille pensionnaire au collège de Dôle.

– Ce sera certainement une bonne chose », dit enfin tante Sarah, mais sa voix manquait d’accent et l’approbation allait passer inaperçue.

Marthe frappa sur la table du manche de son couteau et prononça, en regardant Hyacinthe :

« Tu entends, Lucien, ce que dit ta tante Sarah ? Qu’en octobre, tu seras pensionnaire au collège de Dôle.

– Pas si vite, protesta Hyacinthe, pas si vite...

– Rassurez-vous, fit tante Sarah en riant, je n’ai rien dit de pareil. Marthe présente l’affaire

 

172

comme si j’avais qualité pour décider...

– Évidemment, c’est à Hyacinthe d’en décider, dit l’oncle Victor, mais il n’est pas interdit non plus d’en parler entre nous. A-t-il vraiment des dispositions ?

– Il apprend ce qu’il veut, affirma la mère.

– Oui, on dirait qu’il a des dispositions, convint Hyacinthe, mais vous savez ce que c’est : à douze ans, on est bon élève, et à quinze ans, des fois, plus rien. S’il est recalé à son bachot ou pire, s’il a du mal à le passer et qu’il échoue plus tard à tout ? Les concours deviennent difficiles.

– On a tout de même le droit d’espérer une réussite normale. Ce n’est pas plus aventuré que de compter sur sa bonne santé pour en faire un laboureur.

– Admettons, dit Hyacinthe, il réussira. Est-ce qu’il sera heureux pour autant ? Voyez donc moi, je n’ai jamais pu m’habituer à être en ville.

– Peu importe. Il ne s’agit pas de bonheur. On fait faire des études à un enfant, parce que c’est pour lui une occasion de se développer et surtout

 

173

de contribuer au développement de l’espèce humaine. Il sera heureux s’il peut...

– Vous savez, le développement de l’espèce... Avant de voir si large, il vaudrait peut-être mieux s’occuper de sa commune. C’est devenu la règle que les gamins les plus intelligents, on les envoie en ville, comme s’ils étaient trop bien pour rester dans un village. Résultat, c’est que bientôt il n’y aura plus que des idiots par les champs. Mais vous pensez, bien sûr, que pour faire pousser des pommes de terre, il n’y a pas besoin des plus intelligents ? C’est vrai, mais quand les meilleurs sont partis, le pays devient moins plaisant et il y a moins de chances de retenir les autres, ceux qui rêvent à une place aux chemins de fer. »

Tante Sarah, sans prendre garde à l’inquiétude de Marthe, l’approuvait avec ferveur :

« Hyacinthe a raison. Voilà une menace à laquelle on ne pense pas assez !

– Vieille chanson, répondit l’oncle Victor. C’est la même chose pour le prolétariat des villes. Quand on raflera automatiquement les gosses d’ouvriers, capables de faire des ingénieurs, des

 

174

médecins, des professeurs, le prolétariat ne sera plus qu’un déchet, un troupeau d’esclaves méprisés, auquel on ôtera régulièrement tous ceux qui pourraient le défendre.

– Justement, fit tante Sarah, voilà ce qu’il faut combattre. Vous ne souhaitez pas, tout de même, l’avènement d’un régime d’esclavage ?

– Moi ? Mais je suis persuadé que l’esclavage est le dernier mot de la civilisation. Que chacun soit libre selon ses mérites. Que voulez-vous ? je trouve inique, par exemple, qu’Hyacinthe ne jouisse pas de plus de libertés qu’un individu comme Urbain Réveillat. Notez d’ailleurs qu’aujourd’hui déjà, les fous, les voleurs et les assassins sont théoriquement sous les verrous. Il ne s’agit que d’élargir le système.

– Moi, je l’ai toujours dit, fit observer Marthe. Rester à la campagne, c’est rester en arrière. En tout cas, je ne veux pas que Lucien devienne un esclave. Il ira au collège en octobre. »

L’oncle Victor eut une crispation du visage, marquant un certain agacement de ce que Marthe ne fût pas dans le ton. Avec elle, il n’y avait pas

 

175

moyen de disputer un peu élégamment. C’était tout de suite les réalités.

« Laissez-nous faire le tour de la question, dit-il sèchement. Puisque vous semblez n’être pas d’accord avec Hyacinthe, il est bon que quelqu’un examine le pour et le contre avec une impartialité vraiment objective. À vous de décider si Lucien ira ou non au collège...

– Au fait, cet enfant, lui a-t-on demandé son avis ? » dit tante Sarah.

Lucien, depuis que la discussion s’était égarée sur des généralités, avait cessé de s’y intéresser et jouait à des jeux de mains avec Talentine.

« Lucien, interrogea sa mère d’une voix menaçante, ça te plairait bien d’aller au collège à l’automne, hein ?

– Il faudrait lui dire entre quoi il choisit, dit Hyacinthe. Aimerais-tu mieux être comme moi, avoir une maison, des bêtes, aller, venir, à travers les champs, ou alors être professeur, à lire, et à rester assis ? »

Et l’oncle, qui était pour le collège, ajouta

 

176

perfidement :

« Professeur ou encore médecin, ou officier aviateur, ou officier de marine... »

Lucien se taisait, intimidé par les regards qui étaient sur lui et par l’importance du choix proposé. Ses préférences étaient incertaines, il avait besoin de se recueillir. Officier aviateur lui semblait dangereux, mais de marine, il voulait bien. Médecin, on avait une auto et on voyait le derrière des femmes. D’autre part, les bœufs, le sillon, le grain qu’on jette, la ferme et tout ce qu’elle enferme, l’ouvrage mâle et l’ouvrage femelle, le dimanche matin aller à la messe, tout en noir avec une grande deffe, l’après-midi, c’est jouer aux quilles, sortir cent sous de dedans son mouchoir, crier bordel de Dieu, je repique, foutre en bas les neuf quilles d’une boule, la plus belle fille vous voyait faire, on l’enlève après la partie. Lucien n’en finissait pas d’hésiter. Tout à coup, il vit son béret pendu à l’espagnolette, il pensa au collège, il aurait une casquette d’uniforme, qui le débarrasserait pour toujours du ruban Jeanne d’Arc.

 

177

« Je veux aller au collège », dit-il.

Hyacinthe soupira et se défendit encore.

« C’est bien joli, mais il y a la question de l’argent.

– Ne t’en inquiète pas, dit l’oncle. Quoi qu’il arrive, j’y aurai pourvu. Ce sera d’ailleurs peu de chose, parce que j’espère bien qu’il sera reçu au prochain concours des bourses. N’est-ce pas ?

– Oui, oncle, fit Lucien.

– Et pour le trousseau, je m’arrangerai, dit Marthe, et pour l’uniforme aussi. Par exemple, au lieu de la casquette, je demanderai qu’on lui laisse son béret au moins la première année. Après, il le mettra pour son tous les jours. »

La conversation dévia. Il y eut pour les grandes personnes un quart d’heure d’euphorie et, au dessert, tante Sarah fut si contente de la crème au chocolat, qu’elle dit à la servante :

« Ma petite Janette, à partir du mois qui court, vous gagnez trois cents francs. C’est à Hyacinthe que vous le devez. Il vient de parler pour vous comme il le fallait. »

 

178

Janette, qui servait le café, en eut le jet coupé. Son visage devint rouge et sa bouche se mit à trembler et sa main aussi.

« Je ne veux pas d’augmentation, dit-elle d’une voix rageuse. Je vous remercie, mais je n’en veux pas. C’est cent quarante ou bien je m’en vais. »

Il y eut dans la salle à manger un silence de stupéfaction. Tante Sarah ne comprenait rien à ce refus, et l’oncle non plus. Pour Hyacinthe, il avait rougi et, tout d’un coup, il se sentit très inquiet.

 

179