Gustalin

Marcel Aymé · Chapitre 13 sur 18

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Gustalin

Chapitre XIII

 

Il y eut pour Marthe une semaine d’incertitude. Elle venait de conduire Lucien au collège de Dôle. Au retour, elle avait raconté sa journée là-bas, les achats, le plumier, le rond de serviette, le dentifrice, les parents des autres, le lit au dortoir, tu m’écriras, et l’adieu, un pauvre visage quand même. Elle de raconter, les autres d’entendre, on s’était mis à renifler en famille. Et pendant trois jours, chaque fois qu’on passait à table et qu’on voyait la place vide de Lucien, les cœurs se déchiraient au même endroit.

Bientôt, l’absent devint discret, les soupirs se firent de plus en plus rares, mais, pendant quelques jours, le couple s’était attendri sur le même propos et Marthe éprouvait presque un remords en face d’Hyacinthe. Elle se reprochait de l’avoir privé, pauvre homme, de son garçon. D’autre part, il ne s’était pas soucié, lui, en

 

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renonçant à son métier de professeur, s’il engageait toute la vie de sa femme. Ce n’était pas une raison, parce qu’il avait eu les yeux tristes en pensant à son fils, d’oublier tous ses torts et encore moins de renoncer à se venger de l’oncle Victor et de tante Sarah.

Elle avait bâti un projet avec Gustalin, et un peu malgré lui aussi. Il devait l’enlever dans le courant du mois et l’installer à Dôle ou à Besançon, à la caisse d’un garage très moderne qui était encore à acheter. Malgré bien des remords, des accès de honte et de désespoir, Gustalin s’était laissé persuader qu’il le fallait ainsi. Elle avait eu l’art féminin de le prendre aux conséquences de sa faiblesse et de tirer à elle le bénéfice d’un plaisir pris ensemble. En outre, elle avait appris de tante Sarah comment mettre dans l’embarras les personnes sans malice en leur représentant les raisons de leur conduite et la nécessité esthétique d’y rester fidèle. À moins de confesser qu’il était un cochon et un malappris, le garagiste ne crut pas pouvoir se dispenser d’enlever l’épouse du meilleur ami. Ça le flattait aussi, pour dire tout. Il lui arrivait encore de

 

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soupirer, parfois même à l’instant où elle l’attirait contre lui : « Un ami comme Hyacinthe ! » Elle répondait : « Justement », comme s’il n’y avait point d’amitié véritable sans quelques risques à courir. D’ailleurs, Gustalin n’était pas de taille à lui désobéir.

Il devait acheter un garage avec le produit de la vente de ses champs ou, mieux, d’un emprunt hypothécaire. Toute la difficulté consistait à négocier l’affaire à l’insu de la Flavie. Les entrevues avec le notaire devaient être secrètes. Gustalin aurait voulu en prendre prétexte pour faire traîner les choses, mais Marthe le manœuvrait et le stimulait rien qu’en dosant l’expression de ses sentiments et la chaleur de ses transports, ce qui lui était facile, car elle n’était jamais avec lui sur le point de perdre la tête.

Un soir de longue pluie, penchée à la fenêtre de sa cuisine, Marthe fermait les persiennes. Devant la campagne brouillée et ramollie, elle eut la sensation d’être cernée par l’ennui comme dans une île noire où la chance dût l’oublier. Marie-Louise était déjà couchée. Hyacinthe était

 

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resté assis devant la table desservie et regardait dans le vide en se curant les dents de la pointe de son couteau de poche. Elle vint s’asseoir près de lui avec une corbeille de raccommodage, mais elle demeura les bras sur la table et mains jointes, la tête penchée, la lèvre lourde d’amer souci. Sans toutefois la regarder, car il craignait la conversation, Hyacinthe tourna légèrement la tête de son côté. Cet air de lassitude, ce repos sur le dîner, qu’elle s’accordait si rarement, l’étonnaient de sa femme. Il ne doutait pas que ce fût à cause de lui et pensait sans joie : « Heureusement, encore, qu’elle ne voit pas ce qui me tournevire dans la tête et par autre part. »

Elle qui pensait aussi : « Il pleut, je boite d’un garçon, je suis en pleine plaine. Par la pluie, et sans feuille, sans une, les bois étaient encore épais. Dans la maison de mon père, je disais loup-y-es-tu ? Mais pas fort, il était si près. Et aujourd’hui, plus peur de rien. Même à l’abri sous mes persiennes, je vois pleuvoir autour d’ici, pleuvoir sur Tassenières, pleuvoir sur Oussières et sur Bretenières. Lui, l’homme, il est là, à se curer les dents avec son couteau, le ventre plein,

 

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les yeux perdus. Au fond, il a bien mérité que je fasse l’amour avec un autre. Il y a quinze ans, et dix, et cinq, peut-être moins, je ne savais jamais qu’il pleuvait. Il y a quinze ans, d’avoir manqué la vie en ville, c’était moins dommage qu’aujourd’hui. »

Le chien dormait sous le fourneau, le chat sur la chaise à côté de l’horloge. Hyacinthe sentait la détresse de sa femme comme l’accompagnement bien venu, harmonieux, de sa propre mélancolie. En cette minute, il admirait que la vie fût aussi bien ordonnée. Ils s’accordaient parfaitement. Ils avaient l’un et l’autre une peine cruelle. Le soir, ils s’en jouaient un air après avoir mangé de bon appétit, en attendant de s’endormir d’un bon sommeil. « Plaisirs de la quarantaine », pensait-il.

« Hyacinthe ? » dit Marthe en le regardant.

Il mit du temps à être à la question. Ensuite, il négligea de répondre, autant par paresse que par méfiance. Pour témoigner de son attention, il n’avait qu’un signe à faire ou un son à émettre et si discret, qu’il lui sembla pouvoir s’en passer. Il s’écoula ainsi une longue minute et Marthe

 

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demanda encore, mais plus bas :

« Hyacinthe ? »

Cette fois, il eût voulu répondre, mais il se sentait engourdi. Enfin, après un long silence, il demanda lui-même :

« Tu m’as parlé ?

– Non, rien.

– Tu m’as dit : Hyacinthe... »

Sans attendre la réponse, il se prit à bâiller et à s’étirer. Marthe, qui le regardait avec des yeux luisants de colère, lui dit :

« Tiens, à propos, il paraîtrait que Gustalin est dans l’idée d’acheter un garage en ville, Dôle, Besançon, Dijon, il ne sait pas bien...

– Il ne m’en a pas parlé, s’étonna Hyacinthe.

– C’est peut-être une chose qu’il a dite en l’air. Quand même, je me demande s’il aurait des chances de réussir.

– Aussi bien qu’un autre, mais je ne peux pas croire qu’il y pense. À quarante ans, on a beau dire, on a passé le temps d’apprentissage. Et lui,

 

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il en a quarante-cinq...

– Mais tu dis qu’il réussirait...

– Question de réussir, je ne dis pas. Mais ce n’est pas tout et il le sait bien. Au fond, Gustalin ne se plairait pas d’être ailleurs qu’à Chesnevailles. En tout cas, je suis tranquille, jamais la Flavie ne le laissera partir. Je ne sais pas si c’est parce que les jours raccourcissent, mais moi, je me sens déjà sommeil. »

Les deux jours qui suivirent cette conversation, Marthe négligea Gustalin et même l’évita. Par contre, elle souhaitait rencontrer tante Sarah ou l’oncle Victor. Elle attendait d’eux une improbable réparation ou, à défaut, un changement d’attitude ou une parole qui apaisât son amour-propre. Mais les vieux restaient invisibles. Tante Sarah venait de découvrir les Michelet dans la maison face à la sienne et ne faisait plus que le va-et-vient entre les deux seuils. Pour l’oncle Victor, il faisait le plan d’un ouvrage de critique qui devait venir en appendice aux quinze tomes des Origines. Il ne prenait que de courtes récréations pour trotter au cimetière et

 

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se mirer dans le rectangle de terre sur lequel il avait jeté son dévolu.

Le dimanche, bien qu’elle ne passât plus prendre sa nièce, tante Sarah était toujours exacte à la messe et rien ne semblait plus facile que d’avoir un entretien avec elle au sortir de l’église. Mais il aurait fallu aller la chercher dans les groupes où elle bavardait, montrer une volonté de composer, et Marthe ne s’y résignait pas.

Un matin, Hyacinthe était aux champs, et Gustalin arriva à bicyclette. Ses yeux étaient fiévreux, ses rides plus soucieuses.

« Je viens de voir Hyacinthe qui s’en allait vers la Sablette, dit-il en poussant la porte de la cuisine.

– Qu’est-ce que tu viens faire ? Tu n’avais pas besoin de venir ici. »

Elle le regardait sans aucune tendresse, mais avec reproche, comme si tant de hardiesse l’eût choquée. Gustalin admit le reproche, car il recula jusqu’au-delà du seuil.

« Mais non, entre, dit-elle, ce n’est pas la

 

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peine qu’on te voie dehors. »

Il fit quelques pas dans la cuisine, la porte restant ouverte derrière lui. Museau, qui l’avait accueilli avec une certaine réserve soupçonneuse, tournait autour de lui et le flairait longuement. Il le reconnaissait pourtant et se souvenait même de l’avoir vu assez souvent à la maison. Mais ce matin, sa présence lui semblait étrange. Comme il mettait le nez à la porte, il vit la bicyclette du visiteur, appuyée au mur. Une seconde, il ferma les yeux et, sous ses paupières, se composa une image baroque, néanmoins satisfaisante, rassurante même, et qui le chatouillait de curieuse façon, comme s’il eût été au bord d’une sensation inconnue. Museau allait peut-être apprendre à rire, mais l’image se défit aussitôt sans qu’il pût la retenir. C’était celle de Gustalin tournant autour, du puits avec une roue de bécane attachée au cou.

« Qu’est-ce que tu veux me dire ? demanda Marthe.

– Je viens te dire que j’ai l’argent. J’ai dix mille francs. »

 

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Ils restèrent un long moment silencieux, sans oser se regarder, le cœur serré par cette mise en demeure des événements. Marthe, qui avait mené le jeu, ne se sentait pas plus forte que lui. Ils connaissaient bien leur faiblesse à l’étonnement qu’ils avaient de cette réussite, sachant qu’ils s’étaient ingéniés, l’un comme l’autre, à défaire d’une main ce qu’ils faisaient de l’autre.

« Alors ? souffla enfin Gustalin.

– Alors ? Qu’est-ce que tu veux que je te dise, moi ?

– C’est pourtant toi qui décideras.

– Il n’y a rien à décider, dit Marthe. Tu n’as qu’à faire ce qu’il faut. Tu n’as pas besoin de moi, je suppose ?

– Pas besoin de toi ? fit Gustalin, l’air inquiet. Je ne sais pas si je comprends bien...

– Que je décide n’importe quoi, ce n’est pas ce qui changera rien à tes affaires. »

Il devint rouge et répondit : « Allons, dis tout de suite que tu ne veux plus partir.

– Mais non, se défendit-elle, mais non. Si je

 

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peux partir, je partirai.

– Si tu peux ? avant-hier, tu ne me parlais pas comme ça, et depuis le temps que tu me presses. Tu n’attendais plus que moi, j’étais en retard, toujours en retard... Je ne vois pas de mal à ce que tu te ravises, bien sûr, mais dis-le tout de suite. Hier soir, je suis rentré chez moi avec l’argent. La Flavie ne sait rien, mais j’ai peur quand même. Je n’ai plus la tête dans mon ordinaire, elle peut me trouver des drôles d’airs. Heureusement, comme je dis souvent, ce n’est pas la femme à comprendre. Mais les choses, un beau jour, finissent par se savoir. Après tout, une hypothèque, ce n’est pas un secret. Depuis que j’ai l’argent, je ne vis plus. Une semaine comme ça, non je ne pourrais pas. Si on doit partir, ce sera demain ou après-demain, mais pas plus tard. Et si tu décides de rester, je rembourse. Pour les intérêts, je m’arrangerai. Je rends l’argent, je reste aussi. Mon garage est petit, entendu, mais, au moins je n’ai pas de concurrents. Les affaires ne vont pas si mal.

– Je ne peux rien dire aujourd’hui, fit Marthe.

 

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Attends jusqu’à demain. »

Elle eut un soupir et Gustalin lui parla plus doucement, car, jusqu’à présent, l’amour avait été à peine sous-entendu.

« Tu feras comme tu voudras. Tu sais bien que tu as le droit de tout. D’un côté, partir, je ne demande pas mieux. Si, maintenant, il fallait rester, un jour viendrait que je dirais tout à Hyacinthe. Je lui dirais, fends-moi la gueule... ou peut-être, je n’oserais pas...

– Laisse-moi encore deux jours, dit Marthe. Après demain lundi, je te dirai oui ou non. »

Sur la fin de l’après-midi, elle alla à confesse dans l’espoir que le curé, mis au courant de ses hésitations, saurait l’amarrer solidement dans le bon chemin. Il l’entretint savamment du bien et du mal et, parlant de la Sainte Vierge, crut bon d’insister sur saint Joseph qui est un excellent saint, mais dont les mérites provoquent l’estime plutôt que l’admiration. Pour pénitence, il prescrivit donc, en outre des pater et des ave, la récitation des litanies de saint Joseph.

 

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« J’ai lu, dit-il, que ces litanies étaient parfois souveraines dans les cas de concupiscence adultérine et d’instabilité conjugale. Pour ma part, je suis sceptique et, d’ailleurs, il me déplaît de considérer ces invocations comme des remèdes. Naturellement, il ne faut pas oublier votre pénitence. Mais quand vous serez tentée par le démon, vous n’aurez qu’à vous dire qu’en péchant vous offensez Dieu. C’est bien simple. Du reste, la voix de votre conscience vous avertira, si vous êtes un peu attentive. »

Ces commentaires du curé ne répondaient pas aux nécessités de la situation. Mais le pire était qu’il eût une voix sans accent qui franchissait la grille comme un bruit monotone et mauvais conducteur de Dieu. Par ailleurs, aucun sex-appeal. Marthe sortit du confessionnal avec froid au cœur. Les litanies de saint Joseph, imprimées avec des lettrines gothiques, comme on voit sur les menus d’hostelleries, étaient accrochées sous verre devant la statue de l’intéressé. Marthe les lut à voix basse trois fois de suite et promit au saint deux cierges à quatre francs pièce si tout s’arrangeait pour le mieux, c’est-à-dire si elle

 

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pouvait à la fois partir et ne pas partir. Le soir, elle récita dans son lit ses pater et ses ave et crut qu’elle devait à la religion de se refuser aux justes entreprises d’Hyacinthe.

« Je communie demain matin.

– Je ne vois pas le rapport, fit Hyacinthe, non sans hypocrisie. Le curé ne t’a pas défendu.

– Non, dit Marthe. Mais quand même.

– Comme tu voudras. Moi, je te disais ça parce que c’est samedi.

– Bien sûr, mais dans ces cas-là... »

Hyacinthe tourna le dos et Marthe regretta. Pour une fois où il était dans ces dispositions, elle devait se dérober et peut-être laisser passer l’occasion de se confier à lui.

Le lendemain matin dimanche, elle attendit la communion avec espoir. Quand elle quitta la sainte table pour regagner son banc, il y eut par l’église un souffle d’admiration et de respect. Les yeux baissés, le visage pur et illuminé, elle semblait suivre en elle-même l’épanouissement du dieu. À la sortie de la messe, tante Sarah lui

 

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cria par-dessus quinze têtes :

« Marthe ! mon enfant, vous étiez adorable ! Je le dirai à Hyacinthe quand je le verrai ! Je lui dirai qu’il vienne à la messe pour vous voir ! Au fait, j’espère que vous ne boudez plus... »

Les gens regardaient Marthe, regardaient tante Sarah et murmuraient. Marthe fut choquée par ces façons cafetières de héler en public sur un propos aussi intime et répondit très froidement. Tante Sarah se mit au diapason, mais, dans le ton et dans les yeux, la réserve ironique et bienveillante des personnes distinguées qui descendent à une leçon de choses. Ce jour-là, elle crut de bonne foi à la méchanceté de sa nièce. Sur le chemin du retour, Marthe disait à Talentine :

« Pour qui donc est-ce qu’elle prend les gens, qu’elle me parle devant eux comme s’ils n’étaient pas là ou comme s’ils ne comprenaient pas ? »

Et l’oncle Victor à sa femme quand elle lui conta la chose :

« Vous vous croyez toujours dans un salon. Vous avez affaire ici à des gens civilisés. On ne

 

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se conduit pas avec eux comme avec de simples gens du monde. »

Marthe, tout en s’épanchant dans le sein de Talentine, songeait qu’elle avait manqué l’occasion d’un rapprochement et refusé ainsi une chance de se ressaisir. Demain matin, Gustalin attendrait sa réponse. Il n’y avait plus que vingt-quatre heures de réflexion. Elle eut un coup de terreur à la pensée que peut-être elle ne reverrait pas Talentine. Elle lui dit, au moment de la laisser regagner ses bois :

« Cet après-midi, j’irai vous voir avec la petite. »

Marie-Louise et sa mère furent chez Talentine de bonne heure. Museau les accompagnait. Dans l’unique pièce de cette maison bâtie en terre et en bois, il faisait une agréable chaleur. Les quatre murs étaient tapissés d’images, de photos, de bondieuseries, de pièces de dentelle et de macramé. Les meubles, les draps, les rideaux, tout était très propre, très frais. Marie-Louise se plaisait dans cette minuscule maison, jouant à des jeux simples avec Talentine, ou avec un lapin

 

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blanc qui vivait là en liberté, ou encore lisant des almanachs. Souvent, à cette saison, le vent poussait dans les arbres de la forêt avec un grand bruit de mer, qui faisait peur et plaisir.

Marthe laissa Marie-Louise et Museau jouer avec Talentine et s’échappa toute seule dans la forêt. Elle marchait vite, vers les profondeurs et, négligeant les chemins et les sentiers, s’orientait sans même y penser. Les rares cris d’oiseaux, les craquements de bois mort, s’entendaient de loin et le bruit en durait longtemps. Elle était délivrée de tout souci, la tête libre, simplement heureuse d’être en accord avec le vent, avec le bruit du vent et les relents de la forêt d’automne. Surtout, elle aimait ce foisonnement d’arbres et de taillis, même dépouillés, cette densité de l’espace où l’esprit précédait toujours le regard et n’avait presque pas de contrôle à redouter. En traversant un chemin voiturier, elle vit sur sa main droite trois pies qui la regardaient, malheur, et se signa en récitant une incantation :

 

Trois aigasses

 

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Malaigasses

Passe, passe, passe...

 

Peu après, elle arrivait à l’étang des Filles et à l’endroit même où elle souhaitait déboucher. Elle s’assit sur une grosse pierre au bord de l’eau. Les arbres ne l’abritaient presque plus, le vent ronflait à ses oreilles et soulevait à ses pieds de petites vagues qui retombaient parfois avec un bruit d’eau vive. La surface de l’étang des Filles était nette d’herbes et de roseaux, les berges sans buissons et largement dégagées. La forêt s’arrêtait tout autour, suivant un dessin irrégulier que Marthe connaissait bien. Elle animait des souvenirs de son enfance l’étang et les bois. Elle écoutait la cognée des bûcherons, le grand bruit sourd des arbres abattus, le passe-partout des scieurs de long, la chanson des charbonniers, la fine hache à équarrir, les fusils des braconniers. Toute la forêt bruissait du travail des hommes, de la vie des femmes et des enfants et, par les nuits sans lune, les loups-garous et les bêtes faramines venaient respirer près des gens. Sur l’étang

 

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même, les maraudeurs péchaient à la lanterne et, dans la journée, les hommes hardis en surveillaient les abords dans l’espoir de ravir les diamants de la Vouivre. Parfois, Marthe se penchait sur l’étang et apercevait dans l’eau son fin visage de jeune fille, que ridait à peine le vent d’automne.

Le jour déclinant, il lui fallut regagner la maison de Talentine. Un raccourci l’amena au bord de la plaine et son cœur se serra en face de ce grand vide. Le village de Chesnevailles semblait une halte maussade au milieu d’un désert. Il lui souvint d’avoir vu autrefois, quand on vidait l’étang, les carpes et les tanches bâiller et haleter sur le rivage. Elle eut un mouvement en arrière pour se replonger dans les bois.

Marie-Louise lisait à Talentine une page d’almanach et Museau suivait avec émoi le lapin blanc dans ses bonds à travers la pièce. Marthe s’assit auprès de la petite fenêtre et regarda la nuit des sous-bois envahir la clairière. Les dieux de son enfance dansaient dans la pénombre et lui parlaient avec la voix du vent. Quand ce fut

 

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l’instant de partir, elle embrassa Talentine avec emportement, la tint serrée longtemps contre sa poitrine, et puis posa sa tête sur son épaule.

« Dans tes dix-huit ans, je me rappelle, tu me serrais comme ça », lui dit Talentine en caressant ses cheveux noirs.

 

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