Gustalin
Chapitre IV
« Un homme gentil, bien doux, c’est sûr, personne qui vous dira le contraire ; moi la première, j’en suis d’accord. Et voilà pourtant la vie qu’il m’a faite. Encore, il n’aurait rien promis, je dirais c’est bon, plains-toi à toi. Mais pourquoi dire, avant le mariage, ce sera une chose. Et puis après en faire une autre ? Prévenue d’avance, j’aurais dit non. Oui, bien sûr, que j’aurais dit non. Une femme qu’on aime comme il veut dire, on ne va pas façonner sa vie pour le mieux de son plaisir à soi. Sans faire attention à ses volontés, ni seulement si elle est heureuse. Vous, tante, vous arrivez de Paris. La culture, ça orne la route, c’est du vert et c’est du fleuri. La peine qu’on en a, vous ne l’avez pas vue. Les bêtes à soigner, le manger qu’on leur fait, le foin qu’on descend du grenier, préparer la levure aux cochons, pour les poulets c’est la pâtée, sarcler au jardin, sarcler dans les champs, pliée en deux et
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mal aux reins ; après ça, c’est les foins qui viennent ; après les foins, c’est la moisson, et puis rouenner et arracher, 4 heures du matin et plus tôt. Vous, tante, vous arrivez de Paris. Les hommes vous diront, c’est bien sûr, qu’ils ne nous laissent rien à faire. Ils n’iront pas voir que la femme est toujours partout à la fois, à courir du pré au jardin, de l’écurie à la cuisine. Dans le plus plein qu’on travaille aux champs, le ménage, il marche quand même. Faire les chambres, faire le manger, balayer, nettoyer, relaver, et trouver le temps des commissions, hiver ou été la lessive, aller rincer à la rivière, repasser et raccommoder. Et les jours qu’il faut faire au four. L’homme est là qui pétrit la pâte. Il s’est mis tout nu jusqu’au ventre, et il faut voir comme il est fier. Fier de son muscle, fier de tout. En voyant les airs qu’il se donne, vous diriez le pain est déjà fait. Mais c’est moi qui vais chauffer le four, mettre la pâte en cabuchons. Si ça se trouve, il enfournera, pas souvent, surtout dans l’été. Et pour défourner, jamais là. Et ainsi de suite, moi je vous dis le four, mais en toutes choses, c’est la même chose. Si vous causez aux femmes d’ici, vous n’en
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trouverez point pour se plaindre. Mais les bœufs non plus ne se plaignent pas. Tirer la charrue, c’est ça qu’il leur faut. La culture, nous autres des bois, on n’était pas nés pour s’en donner le mal. La preuve en est après la guerre. Quand l’ouvrage est venu à manquer pour les charbonniers et les scieurs de long, qu’il leur a fallu s’en aller des bois, vous n’avez qu’à voir où ils sont partis. Les uns sont montés aux forêts de sapins, du côté d’Andelot ou bien sur Pont-de-Poitte. Mais pour presque tous, où ils sont ? Ils sont qu’ils travaillent dans les villes, à Dôle ou plus loin, aux usines Peugeot, et pas à plaindre, soyez sûre. La ville et les bois, quand on sait, ce n’est pas si loin de se ressembler. Et des qui soient restés ici, des qui soient venus après la guerre sur le découvert de la plaine, ils sont bien faciles à compter. Ni trois ni quatre, j’en vois deux, les Sanduloup et les Bringard, mariés à des filles de culture. Il y a moi, aussi. Moi qui suis venue pendant la guerre, pensant c’était pour pas longtemps. J’aurais dû attendre, c’est vrai, mais vous savez comme on était. Nous, les femmes, dans ces moments-là, leur faire plaisir de ce qu’on avait, à eux qui s’en
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allaient risquer, on n’avait jamais assez presse. Et en passant aux permissions, ils nous serraient d’une si grande force, et les jours s’en allaient si vite qu’on en avait le cœur à la gorge et guère la tête à des projets. Mais eux, avec leurs airs bêtes, ils sont toujours les plus malins. Avec leur guerre, en s’en revenant, ils se sont donné les droits de tout. On sort de là-bas, ils disaient, il faut faire ci, il faut faire ça. Nous autres, on n’osait pas dire non, encore contentes d’avoir son homme. Au jour de maintenant, que nous voilà qu’on s’en va sur la quarantaine, il ne reste qu’à continuer. C’est bien commode. On dit quand on a des enfants. Bien sûr, quand on a des enfants. Mais les enfants, ils viendraient aussi bien en ville, et mieux élevés, je vous en réponds. Non pas que de traîner par les chemins avec des galvauds de la campagne, ils auraient des fréquentations. On dit quand on a des enfants. On dit aussi, il y a l’amour. Soi-disant, l’amour, ce serait tout. Mais on dit, c’est souvent pour dire. Vous, tante, vous arrivez de Paris. En ville et ici, ce n’est pas pareil. En ville, les hommes sont tellement sur la chose qu’il leur faut des femmes
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en dehors et qu’ils les paient des fois vingt francs. Mais l’amour, chez nous, il n’a guère de place. Entre femmes, on peut en causer. Je n’ai rien à dire sur Hyacinthe, je croirais qu’il a plutôt de l’idée. Mais ce qui manque, c’est toujours le temps. Je vous prends par exemple l’été. Au moment qu’on aurait envie, ce serait surtout dans la journée et le travail est là qui vous pousse, si bien qu’on y pense et pas plus. Le soir, j’ai toujours bien assez d’ouvrage pour me coucher après tout le monde. Le lit est déjà endormi. Quand ça se trouve, c’est comme une rencontre. Je vous dis ça, mais n’allez pas croire. Non, pour moi, les idées là-dessus, c’est bien tout juste trois fois rien. Ce que je voulais, c’est vous représenter. Bien souvent, les personnes des villes, quand elles arrivent à la campagne, elles ont leurs raisonnements à elles. C’est comme sur la question de gagner, on croit que le cultivateur a des sous. Ça se peut pour plus d’un, mais pas pour chez nous. D’un moment, les affaires allaient, j’achetais des robes, j’achetais du linge, mais depuis, les prix sont tombés, on a du mal à arriver. Sans compter que pour la nourriture, on
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ne va guère à l’économie. Quand il s’en est revenu de soldat, Hyacinthe avait le pli de bien manger. C’est viande à midi, viande le soir et sur le vin, il est solide. Les enfants pareils à leur père, il ne faut pas leur en montrer. C’est la crise, on dit, admettons. Mais s’il avait fait professeur, comme son oncle voulait qu’il fasse, il aurait quand même son traitement. Au fond, peut-être qu’il regrette. Il sait bien le mal qu’il m’a fait. Il sait bien qu’une femme, à mon âge, a encore le droit de voir devant. J’aurai quarante ans à l’automne, il n’est pas trop tard de penser. Avec l’instruction qu’a Hyacinthe, il aurait facile de trouver une place, professeur ou bien autre chose. Le travail d’écrire n’est pas fatigant, et il laisse du temps pour la distraction. J’aurais juste le mal d’un appartement ; qu’est-ce que c’est pour moi, vous pouvez penser. S’il voulait, bien sûr. Mais lui, il ne voudra jamais, parce qu’il a l’orgueil. Parce qu’il a l’orgueil et la chose de dire qu’il a tout bien fait. Pour le raisonner, il faudrait quelqu’un qui lui en impose... »
Tante Sarah écoutait les confidences de Marthe avec une attention émue. Les deux
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femmes étaient assises devant la maison des Jouquier, la vraie, celle d’Hyacinthe. Le soleil s’était levé tard, le blé vert des Glantines était en velours de rosée, entre deux seigles plus hauts, d’un vert livide. Marthe épluchait des pommes de terre dont la peau tombait en spirales au creux de son tablier. Museau, assis à ses pieds, suivait ses gestes d’un air sérieux. Elle parlait d’une voix un peu sourde, avec des éclats, et levait parfois ses yeux noirs, brillant dans leurs cernes comme une eau profonde. Dans les moments de plus grande exaltation, un frisson lui descendait entre les omoplates et cambrait son buste. Tante Sarah était prise par cette ardeur d’une femme qu’elle voyait se débattre dans la trame de l’injustice et de la trahison. Elle imaginait Marthe jeune fille, dryade aux yeux chauds, jouant dans les bois au bord des étangs, et prise aux paroles de l’homme rusé qui l’enchaînait aux travaux de la ferme. En même temps lui revenait en mémoire la dispute qui s’était élevée huit jours plus tôt à propos des gages de Janette. L’attitude d’Hyacinthe, cette singulière morale qui se modelait comme à la main, lui devenaient maintenant suspectes.
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Agréablement suspectes. D’autre part, l’aventure de Marthe lui semblait exemplaire et dépasser le cas particulier. Elle ne manqua pas d’y reconnaître la sienne, comme eût fait plus d’une femme à sa place. À faire le compte des sacrifices mutuellement consentis, le professeur Jouquier lui était largement redevable, elle le voyait bien.
« Mon pauvre mouton, dit-elle à Marthe, on a profité de votre jeunesse, on vous a menti, on vous a trompée, et, aujourd’hui, si vous vous plaignez, on aura l’air bien surpris. On dira que ce sont des imaginations, des raisonnements. On sentira que tout va pour le mieux et que vous n’avez aucun sujet de vous plaindre. Je ne me lasserai jamais de le redire, la vie d’une femme doit être une alerte perpétuelle, une défense de chaque instant, sans quoi l’homme se vautrera dans sa vie comme il se vautre sur son corps. Je vois bien ce que c’est avec Victor... Mais vous, ma chérie, vous n’avez pas quarante ans, vous êtes en pleine jeunesse. Il vous est dû réparation. Voulez-vous que j’en parle à Hyacinthe ?
– Il vaudrait mieux que la chose vienne de son
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oncle. Avec lui, Hyacinthe n’est pas à son aise, justement à cause de ce qu’il a fait... »
Tante Sarah parut d’abord un peu embarrassée.
« Je comprends, dit-elle enfin, vous désirez que j’en parle moi-même à Victor. L’ennui... Vous savez qu’autrefois il a été assez vexé de voir son neveu renoncer à l’enseignement. Au contraire, moi qui ne savais pas le fond des choses, j’étais séduite par le geste de ce garçon qui envoyait promener ses diplômes pour vivre à sa guise. Je l’ai toujours défendu, sans le connaître, avec beaucoup de chaleur... Mais soyez tranquille... »
Les pommes de terre épluchées, Marthe se leva. La voyant ôter son tablier, Museau comprit qu’on allait partir et se mit à tourner autour d’elle et à sauter, lui mettant les pattes aux épaules.
« Tranquille, Museau, ou tu vas voir, moi, si je t’attache.
– C’est une bête affectueuse, dit tante Sarah.
– Oh ! il ne vaut pas cher, allez. Si on voulait
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passer par ses volontés aussi, à celui-là... Figurez-vous que, depuis un temps, il a de l’idée pour une chienne à chez Chantremain, qu’on en a toujours des histoires. L’autre jour, ils l’avaient battu à lui en faire saigner la gueule. Vous me direz, il avait cherché, mais ce n’est guère des façons non plus. Heureusement, il y a Gustalin, il est voisin aux Chantremain. Quand il l’entend crier battu ou même qu’il le voit qu’il y va, il nous le met à l’abri chez lui. Mais vous voyez tous les arias. Encore, quand il est là chez nous, il ne pense pas à s’en aller ou bien, s’il y pense, il n’ose pas. Mais sitôt qu’on l’emmène, son plus pressé c’est d’y filer. C’en est un salaud. »
Marthe s’en alla chez le sabotier avec tante Sarah qui, depuis trois jours, rêvait d’avoir une paire de sabots. Chemin faisant, tante Sarah parla de la visite que M. le curé lui avait rendue la veille. Un jeune homme tout à fait remarquable, l’air un peu niais, un peu falot, mais qui révélait à l’usage une très belle intelligence. Tout en regrettant de n’avoir pas lu le grand ouvrage de Victor Jouquier, il avait émis sur le jansénisme quelques réflexions d’une réelle finesse. De plus,
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il s’intéressait vivement et pertinemment aux divers courants de la pensée catholique et, si ses informations dataient un peu, il avait une compréhension subtile de tous ces problèmes. L’oncle, agréablement surpris, avait manifesté le désir de le revoir et se proposait de faire porter au presbytère ses Origines du Jansénisme, ornées d’une dédicace. On avait, par la même occasion, arrêté la date du mariage qui devait être célébré la semaine prochaine dans l’intimité.
Marthe était un peu surprise qu’on fît grand cas du curé, une nature chétive, n’ayant à ses yeux d’autre importance que celle que lui conférait son ministère. D’ailleurs, elle écoutait distraitement, tout occupée de la conversation de tout à l’heure. L’accueil inespéré que venaient de recevoir ses confidences donnait de la sève à ses aspirations et aiguisait son impatience. Même en ces derniers jours, elle avait parfois douté si tous ses regrets et tous ses tourments étaient autre chose que des rêvasseries comme en portent tant de femmes qui pensent à d’absurdes revanches de leur condition de femmes. Elle se sentait rassurée, et plus forte d’avoir enfin trouvé un
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écho.
Les deux femmes marchaient en silence. Tante Sarah, qui en avait fini avec les mérites du curé, réfléchissait à sa promesse d’intervenir auprès de l’oncle Victor et aux moyens d’engager le fer : au cours d’une querelle quelconque, choisir la minute où il deviendrait furieux pour se féliciter avec une ironie agressive de la décision prise autrefois par Hyacinthe.
Cependant, Museau suivait, le nez aux mollets de sa maîtresse, et songeant à la chienne de chez Chantremain. Au milieu de la matinée, l’heure était généralement favorable, il y avait des chances pour qu’elle fût seule à la maison avec les femmes. Pour l’instant, il n’était pas possible de fausser compagnie à Marthe. Le chemin passait entre des maisons et des haies n’offrant aucune échappée utile. Quant à prendre sa course et filer sur le milieu de la chaussée, il ne pouvait être question. Le premier appel de Marthe l’eût arrêté net, dressant un mur devant lui. Et quand même elle n’eût pas appelé, il aurait été empêché rien qu’à sentir son regard peser sur son échine. Il
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fallait attendre l’occasion. Elle se présenterait au sentier d’entre chez Bringard et chez Boquillot. À intervalles réguliers, assez espacés, Museau donnait légèrement du nez contre la cheville de Marthe pour l’informer qu’il était là. En arrivant en vue du sentier, il n’y manqua pas, mais il choqua la jambe au revenir et assez rudement. Marthe faillit trébucher et gronda en le chassant de la main : « Ne reste donc pas dans mes jambes, tu vas me faire tomber. » En ralentissant sa marche, il ne comprit pas d’abord quelle chance lui était offerte. L’incident l’avait troublé. Mais à l’embranchement du sentier, il se vit à plus de dix pas derrière sa maîtresse, en sorte qu’il s’y engagea sans avoir besoin de ruser autrement. Masqué par une haie, il se mit à courir le galop et il était déjà très loin lorsqu’il entendit Marthe crier son nom. Haletant, la langue dehors, il s’assit dans le sentier et la solitude le rassura. Après un nouveau temps de galop, il déboucha sur la route et se mit au pas. Le chien de chez Bellefond aboya après lui, mais il ne prit le temps ni de s’arrêter ni même de répondre. Non pas qu’il le méprisât. Museau ne méprisait rien ni
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personne. Tout ce qu’il connaissait lui semblait faire partie de lui-même. Ce roquet des Bellefond, à peine plus gros qu’un matou, avait pour lui autant d’importance que le dogue de chez Tournejai, entre autres. Il n’y avait du reste chez lui aucune incapacité à saisir un rapport de grandeurs. Par exemple, entre la vache noire à Granvalet, le bouc des Chabrier, et le chat de chez Vincent, animés à son égard d’une égale volonté agressive, il faisait très bien la différence. L’échelle de leurs volumes revenait même assez souvent à sa mémoire et jusque dans ses rêves. Pour les chiens, c’était autre chose. Le sentiment de l’espèce s’imposait à lui avec tant d’exigence qu’il faisait oublier les inégalités de la naissance. Ce qui le retenait chez un chien, c’était d’abord qu’il le fût et ensuite une certaine façon de l’être qui ne devait rien à la taille. Donc, Museau n’avait aucun mépris pour le chien des Bellefond. Simplement, le temps lui manquait pour prendre contact. Quand on est pressé d’une affaire, on ne s’attarde pas à des occupations de moindre importance. Et pourtant, il faillit oublier la chienne de chez Chantremain et, à vrai dire, il
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l’oublia pendant plus d’une minute. Passant devant la ferme des Chabrier, un spectacle curieux, bientôt troublant, l’arrêta. Un très jeune chien, ses pattes semblaient encore molles, jouait à poursuivre des volailles dans la cour, mais non pas comme eût fait n’importe quel jeune chien, en courant au hasard. Il les poussait dans un angle que formait le mur de la maison avec le grillage du jardin. Les poules obéissaient à ces manœuvres dans un silence inquiet. Museau immobile au bord de la cour, regardait de tous ses yeux. Une étrange menace, qu’il sentait peser sur ce troupeau silencieux, éveillait en lui des instincts mal connus. Un frémissement l’agita des épaules à la queue. À plusieurs reprises, il eut un mouvement pour s’élancer et, chaque fois, il se sentit retenu des quatre pattes comme si le regard de Marthe eût été sur lui. Enfin, un aboiement lointain rompit le charme et le remit à son affaire.
Tandis qu’il trottait, l’esprit encore occupé des volailles craintives, il aperçut Gustalin bâillant sur le seuil de son garage. Pour l’éviter, il aurait fallu faire un détour très long. Museau n’y songea même pas. La présence de Gustalin, fâcheuse,
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était un des risques normaux de l’aventure. Il prit le côté de la route le plus éloigné du garage, mais sans modifier son allure, l’air étranger et indifférent aux lieux, le regard droit, la queue modeste. Il se sentait presque invisible, lorsqu’il entendit crier : « Museau... » Malgré lui, ce premier appel ralentit son allure. Au second, il s’arrêta, inquiet, sans toutefois désespérer de l’issue des événements.
« Allons, viens-t’en ici, va, grand niauld... »
Ce disant, Gustalin traversait la cour. Alors, Museau comprit que l’aventure tournait court. Il piqua de la tête sur ses pattes de devant et la releva en montrant la maison des Chantremain. Mais Gustalin était sur lui. Il le saisit par le collier et l’entraîna vers le garage.
« Allons, viens, je te dis, au lieu de te laisser tirer comme un âne. Comme si tu n’étais pas mieux d’être avec moi. Chantremain se trouve justement chez lui, tu n’as qu’à voir. Je ne comprends pas qu’on ne soit pas plus raisonnable. Remarque bien, je ne suis pas ennemi non plus qu’on cherche l’amusette. Mais
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pourquoi s’entêter sur la même quand une fois on connaît les risques ? Tu ne viendras tout de même pas me dire que tu ne peux pas trouver ailleurs... »
Avec une courroie, Gustalin attacha au cou du chien une roue de bicyclette, comme il faisait d’habitude. Tout en gardant une certaine liberté de mouvements, Museau n’était pas tenté de se présenter dans cet appareil à la chienne de chez Chantremain. Après une promenade dans la cour, il se coucha devant la porte du garage et Gustalin vint lui demander des nouvelles d’Hyacinthe.
« J’aurais cru qu’il passerait hier soir sur le coup de sept heures et il n’est pas venu. Ce Hyacinthe. Mais je te dirai que voilà un temps, il n’est pas dans son ordinaire. Quand je l’ai vu, c’est avant-hier, il avait l’air à des soucis. Toujours tranquille, toujours d’aplomb, et le cœur à tout ce qu’il disait, mais une façon qu’il a des fois de vous regarder plus loin que dans les yeux. Tiens, je me suis dit. Parce que mon Hyacinthe, je le connais. Des personnes qui le connaissent mieux que moi, tu peux chercher. Peut-être pas
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seulement la Marthe. Il ne m’a pas dit ce qu’il avait. Son oncle qui vient d’arriver ? C’est possible. La famille, n’est-ce pas, on se trouve obligé de repenser. On recommence la vie, on compare, on voit ce qui n’est pas à sa place. Et les morts qui viennent réclamer. Le coup de se revoir après longtemps, bien souvent ça vous met du vague. Je te prends l’exemple de mon aînée, quand elle est venue l’année passée. Mon aînée, c’est ma Marguerite, celle qui s’est placée à Paris. Elle est qu’elle a vingt et un ans. Tu n’as qu’à compter, elle est venue au monde que moi j’allais sur mes vingt-quatre... »
Gustalin, après avoir entretenu Museau de ses deux filles, alla travailler dans le garage. La besogne était si mince qu’il lui fallait l’économiser pour ne pas l’épuiser d’un seul coup et se trouver sans plus rien à faire. De temps à autre, il venait jusqu’à la porte informer Museau de ce qu’il avait fait.
« Ça y est. J’ai remonté le pédalier, mais je sens qu’il reste quelque chose. Je m’en vais toujours le redémonter... »
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Pendant qu’il était occupé, Museau entra dans le garage et alla s’aplatir contre le mur du fond. Sa maîtresse venait d’apparaître sur la route en compagnie de tante Sarah. Gustalin s’avança à leur rencontre dans la cour. Il détaillait Marthe sans gêne, admirait ses jambes, sa taille, son visage, et il était fier de ce qu’Hyacinthe eût une femme aussi belle.
« Tu as eu toute la peine, lui dit-elle. Mais tu peux compter que je suis en colère de la façon qu’il s’est sauvé. Il finira bien qu’un beau jour, je le ferai châtrer, pour lui apprendre.
– D’un côté, il serait plus tranquille, mais je trouve, ce serait dommage aussi. »
À l’appel de Marthe, le chien s’approcha, la tête basse et les reins creusés, en traînant sa roue de bicyclette.
« Regardez-moi qu’est-ce qu’il a l’air. Il mériterait je ne sais pas quoi. Mais tu vas voir la correction.
– Marthe, mon enfant, vous n’allez pas le battre, pria tante Sarah.
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– Laissez donc, si j’allais le manquer, il serait trop fier. »
À son tour, Gustalin intervint en faveur de Museau.
« Écoute voir, Marthe, je m’en vais te dire. Il s’est sauvé, c’est entendu, mais je croirais assez qu’il n’avait pas d’idée en tête. À le voir passer comme je l’ai vu, ce n’était pas celui qui cherche. Tellement qu’il n’en avait pas l’air, moi j’ai manqué le laisser courir, pensant qu’il ne gênait personne.
– Ah ! vous êtes bien tous les pareils, dit Marthe, et toujours prêts à vous soutenir... Je vais le calotter un coup quand même, pour lui remettre l’obéissance... »
Museau eut une claque sur les oreilles, qui arracha un gémissement à tante Sarah. Marthe s’informa ensuite où était la Flavie.
« Elle est dans les champs, répondit Gustalin. Avec les beaux jours de maintenant, ce n’est pas la besogne qui lui manque. Question de se donner des maux à l’ouvrage, tu la connais, dure comme
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un homme.
– Quand la saison vient, c’est chacun qui en est de ses peines », dit Marthe, et elle ajouta par courtoisie : « Tu as bien tes affaires aussi.
– Moi, rien du tout, dit Gustalin. Je n’ai jamais eu moins de besogne. Entre nous, n’est-ce pas, comme je dis souvent à Hyacinthe... Je vois plutôt l’avenir en vilain. Et la Flavie, il faut l’entendre... J’arrive à me dire qu’elle a raison, qu’un garage ici, ce n’est pas sérieux. Après tout, c’est vrai, le pays ne se prête pas. Vous voyez la route. Quand il faut compter sur l’auto de passage...
– Mais pourquoi vouloir rester ici ? dit tante Sarah. Il faudrait chercher un endroit plus convenable à un garage.
– On voit bien que vous ne connaissez pas la Flavie, riposta Gustalin. Allez lui dire qu’on va vendre les champs pour acheter un garage en ville. Non, vous comprenez, la Flavie, comme je dis des fois, ce ne serait pas la mauvaise femme, mais elle n’a pas l’intelligence. Pour elle, c’est le travail de la terre, les cochons, les vaches, le
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fumier, mais le reste, elle ne comprend pas. Avec ça, têtue comme une mule. J’aurais raison, elle le verrait, que jamais elle ne dirait oui.
– Mais enfin, vous êtes le maître ! fit tante Sarah, un peu gênée d’avoir laissé échapper cette exclamation.
– Le maître. Naturellement, que je suis le maître. Seulement, j’ai une femme. Et puis, à bien dire, je ne vois guère non plus la Flavie en ville. Pour le monde de là-bas et pour les clients, elle n’a pas le genre assez plaisant.
– C’est vrai, dit Marthe, il faut reconnaître. La Flavie n’a pas le genre qu’il faut pour aller en ville. »
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